Plaidoyer pour une laïcité d’inclusion

Place de la République à Paris, le 20 novembre 2015. Kenzo Tribouillard / AFP

Derrière la controverse qui oppose le premier ministre Manuel Valls et Jean-Louis Bianco, le président de l’Observatoire de la laïcité, c’est l’interprétation même de la laïcité qui est en jeu. Car la laïcité s’est imposée comme une évidence d’autant mieux partagée que chacun la définit à sa manière ! De nombreux indices attestent de la mise en place d’un ordre moral sécuritaire utilisant une certaine rhétorique laïque contemporaine. Produit d’une panique morale, celle-ci masque de plus en plus mal un discours d’ordre social et d’exclusion du peuple, des anciens colonisés, des minorités. Ce raidissement conservateur se lit à droite comme à gauche. La laïcité ne peut se résumer à une exigence de reddition de tout ce que les jeunes sont – et les moins jeunes d’ailleurs.

Une polémique

Le 6 janvier dernier, dans un entretien accordé à France Inter Élisabeth Badinter indique : « Il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe […] A partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses ». Après quoi Nicolas Cadène, membre de l’Observatoire, twitte qu’« un travail de pédagogie de trois ans sur la laïcité est détruit par une interview ». Quelques jours plus tard, le premier ministre, lors d’un débat au CRIF, apporte alors son soutien sans faille à Élisabeth Badinter, en ciblant directement Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène et rappelle à l’Observatoire de la laïcité qu’il ne pouvait pas « dénaturer la réalité de cette laïcité ». Derrière ces péripéties, il y a un vrai choix de société. Toute islamophobie, comme tout racisme, comme tout antisémitisme est à condamner…

L’islamophobie est-elle, comme le soutient Raphael Liogier, soutenue par l’État ?

Laïcité d’exclusion et racisme institutionnel

La laïcité se définit-elle comme la neutralité de l’État (dont on pourrait, d’ailleurs, montrer le caractère lacunaire) ou bien comme une neutralisation voire la dénégation des différences anthropologiques (qu’elles soient, d’ailleurs, de sexe, de religion, ou de culture) caractéristiques de tout groupe ou toute société ?

Jamais, dans notre histoire républicaine, cette notion n’a subi une interprétation aussi large. La « laïcité » pour certains politiques (pas seulement à l’extrême droite) est devenue un instrument d’agression des minorités. La loi de 2004, globalement respecté par les musulmanes dans les écoles, n’a pas empêché que le débat public resurgisse : pour les mamans voilées accompagnant les sorties scolaires, pour les menus de substitution dans les cantines, pour les employés de crèche, pour les étudiantes dans les amphithéâtres, pour les lycéennes qui portent des robes trop longues… Concrètement, pour nombre de jeunes et leurs familles émigrées, cet affichage laïque s’éprouve moins comme une proposition neutre et émancipatrice que comme l’arme du déni, voire du mépris d’expériences quotidiennes et concrètes de relégations et d’humiliations.

Toute appartenance cultuelle, voire culturelle, finit dans notre contexte de panique morale par être jugée suspecte. En particulier, le débat en France renforce sans cesse la représentation d’un clivage profond entre une identité musulmane réifiée et objectivée en culture, et une laïcité tout en principes et en proclamation. Cette conception rigoriste et fixiste contredit, d’ailleurs, l’article 18 de la Déclaration des Droits de l’homme, qui précise : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ».

Au final, les publics musulmans peuvent être amenés se sentir quasi mécaniquement comptables des violences intégristes, car elles sont inextricablement liées à des identités réduites à une essence menaçante. De façon complémentaire, mettre en débat la laïcité de façon critique semble inéluctablement condamner à mettre en cause ce qu’on entend souvent dans les discours médiatiques, politiques ou savants, comme « notre » modèle républicain. Ce climat risque de faire oublier que le problème est aussi celui d’un racisme plus ou moins affiché, de moins en moins rampant, et du racisme institutionnel mis à jour notamment dans l’école dans « Fatima moins bien notée que Marianne ».

Neutralité-leurre

La « neutralité » laïque sert, aujourd’hui, de leurre masquant les discriminations, notamment les discriminations ethniques. Les problèmes les plus vifs proviennent de ce que les élèves descendants d’émigrés et habitant des territoires ségrégués n’ont, très souvent, la possibilité de se voir dans le regard des autres, que sous la forme d’une différence négative.

L’exemple, fin 2012, des mères au foulard du Blanc-Mesnil, déléguées de parents d’élèves pour la plupart, qui n’ont plus été informées par l’école du calendrier des sorties scolaires alors qu’elles étaient régulièrement sollicitées pour les accompagnements, est éloquent. Pour un certain nombre d’écoles, elles ne sont plus désormais autorisées à accompagner les sorties scolaires. Le port du foulard s’impose ici brutalement et nouvellement comme contraire à la laïcité, l’argument essentiel pour cette interdiction reposant sur le fait que les parents, dans le cadre des sorties, sont considérés comme des auxiliaires du service public.

Examinons les conséquences négatives de ce retournement de situation : des enseignants engagés jusque-là dans des interactions concrètes avec ces mères, engagés dans une logique de coéducation tant brandie par l’école, et soudain interrompus ; des jeunes élèves qui découvrent l’illégitimité de leurs socialisations familiales ; l’annulation régulière de sorties scolaires faute de parents accompagnants… C’est ainsi que les identités, théoriquement dénoncées, sont en réalité exposées et construites in vivo sur le devant de la scène publique et médiatique, puisque c’est bien ainsi, en terme de culture, que l’institution lit les expériences des individus dans ce cas : d’abord par le foulard, signe d’appartenance étrangère, illégitime. Où réside, ici dans cette situation du Blanc-Mesnil par exemple, l’intérêt général pour lequel la laïcité prétend plaider ?

Il semble plutôt que la laïcité contribue au contraire à racialiser les rapports sociaux, alors même qu’elle est saisie dans tous les discours au nom du contraire. Face à cela, les parents et les élèves adoptent quelquefois une solution, mais elle est coûteuse : retourner le stigmate et rejeter l’institution en affirmant leur différence. Ainsi, cette école française qui promeut une laïcité d’affichage est une machine à produire de la différence, une différence blessée, marquée par le stigmate.

« Charlie Hebdo », avant la tragédie. Kanichat/Je suis Charlie/Flickr, CC BY-NC-SA

L’après-Charlie a d’ailleurs donné lieu à une surenchère dans l’affichage d’une laïcité conçue comme une réponse défensive plus que comme un projet pour le vivre ensemble

Notre enquête sur l’islam et l’école – Fatima moins bien notée que Marianne – part des interrogations qui ont fait suite, il y a un an, aux attentats contre « Charlie Hebdo ». Les 200 incidents dans les établissements scolaires autour de la minute de silence, le fait que les jeunes concernés par la radicalisation soient issus de notre système éducatif, ont été commentés à l’époque.

Avec le recul, il nous faut réfléchir sur les conditions de mise en place d’une laïcité éprouvée, capable d’aller au-delà d’une laïcité seulement énoncée ou purement institutionnelle, celle des discours et des textes officiels. En somme, pour passer d’une laïcité de papier à une laïcité qui soit, pour tous les élèves, un bagage utile pour la vie ce que nous nommons laïcité d’inclusion.