Polytechnique : école d’État ou fleuron d’une université mondiale ?

Dés étudiants de Polytechnique lors du traditionnel défilé du 14 juillet 2015 à Paris. Thomas Samson/ AFP

Polytechnique : école d’État ou fleuron d’une université mondiale ?

La « grande fusion » de dix écoles au sein de Polytechnique, réforme-phare du rapport de Bernard Attali, est-elle d’inspiration trop franco-française ? L’auteur défend une stratégie plus internationale.

« Saclay est une chance pour l’X. L’X est une chance pour Saclay », proclame Bernard Attali dans le rapport qu’il a remis en juin 2015 sur « l’avenir et la stratégie de l’École Polytechnique », aujourd’hui incluse dans l’Université de Paris-Saclay (UPSaclay), elle-même sommée par l’État de devenir un champion mondial. La réforme-phare de ce rapport est la « grande fusion » de dix autres écoles au sein de l’X. Or ce projet découle moins d’une analyse internationale que d’une inspiration franco-française. Définir une stratégie conjointe de l’X et de l’UPSaclay supposerait au contraire une démarche stratégique universitaire et internationale.

En matière universitaire, le concept de taille critique fait office de pensée stratégique dans les milieux dirigeants français depuis la parution du classement de Shanghaï. Bernard Attali en fait un usage particulièrement biaisé. Le rang médiocre de l’X dans les classements internationaux serait du à une taille insuffisante : « La plupart des écoles ou universités d’excellence mondiales rassemblent entre 9 000 et 20 000 étudiants, soit trois à sept fois la taille actuelle de l’École Polytechnique ».

L’auteur compare ce qui n’est pas comparable : une école d’ingénieurs incluse dans une université, l’X au sein de l’UPSaclay et des universités diversifiées telles que le MIT, Stanford ou Berkeley. Or les écoles d’ingénieurs de ces universités ont une taille égale ou peu supérieure à celle de l’X et CalTech, champion mondial, a une taille inférieure à cette dernière. Si l’on compare maintenant les effectifs des universités, c’est l’UPSaclay, avec 68 000 étudiants, qui est trois à sept fois plus grande que les universités évoquées par l’auteur. La « grande fusion » ne trouve donc pas sa justification dans cette comparaison internationale. Elle s’explique mieux d’un point de vue hexagonal.

Une « grande fusion » franco-française

Car regrouper autour de l’X les « écoles d’applications » qui donnent accès aux corps d’ingénieurs de l’État n’est pas une idée neuve. Imaginée comme bastion de résistance de ces écoles contre les projets de rapprochements universités–grandes écoles, elle a pris une forme « associative » avec ParisTech. Ce groupement a été sacrifié par le gouvernement Fillon au bénéfice du projet de Saclay, où se trouvaient impliqués la majorité de ses membres. Bernard Attali confirme l’enterrement de ParisTech, mais propose de (re)créer un « néo-ParisTech » au sein de l’UPSaclay, sans tenir compte des changements intervenus entre-temps.

Car l’auteur ne se contente pas des huit écoles présentes ou prévues sur le plateau de Saclay. Il veut que l’État force à rejoindre le plateau de Saclay l’École des Ponts et Chaussées, intégrée dans Université de Paris Est, l’École des Mines, membre de Paris Sciences et Lettres et Supaéro, devenue ISAE, pilier scientifique du cluster aéronautique et spatial de Toulouse. En pur jacobin, notre auteur se montre indifférent à la fois aux dégâts collatéraux qu’induiraient ces déménagements sur d’autres territoires, à leur coût faramineux et aux risques d’échec d’une « grande fusion », alors que la fusion entre l’X et l’ENSTA, établissements proches et relevant du même ministère, a échoué.

Quoiqu’il s’en défende, l’auteur propose de constituer un « bunker » des formations d’ingénieurs au sein de Saclay, qui donnerait naissance à une « école » de 15 000 élèves, soit plus grande que les huit écoles d’ingénieurs du GeorgiaTech, le plus grand ensemble du secteur aux États-Unis. Celle-ci ne serait plus l’École Polytechnique, dont l’identité enracinée dans les sciences fondamentales serait diluée dans un ensemble hétérogène. Elle ne serait même plus une « grande école », dont la qualité repose sur l’attention aux élèves permise par une taille limitée.

Ton jacobin

Alors que le cœur de la stratégie d’une institution d’enseignement supérieur est constitué de ses politiques de formation et de recherche, l’auteur n’en dit rien, ou presque. Tout juste recommande-t-il qu’en sciences économiques, l’X s’oriente dans une voie plus « pratique ». Oubliant que sur les trois prix Nobel attribués à des X, deux l’ont été à des économistes « théoriciens », Maurice Allais et Jean Tirole.

L’auteur préconise un recrutement post bac pour l’X. Ce qui est plutôt le signe d’une école de second rang reviendrait à créer, à côté des classes préparatoires, une deuxième filière concurrente des premiers cycles universitaires. Soit le contraire de ce qui est attendu d’un rapprochement entre écoles et universités, entre l’X et l’UPSaclay.

Les autres recommandations sont banales, consensuelles et déjà en cours de mise en oeuvre. Préconiser le développement des recrutements internationaux, de la recherche, de la formation doctorale, de la diversité et de la mixité chez les élèves, de l’entreprenariat ou des MOOC recevra l’approbation de tous. Surtout si, comme l’auteur, on ne s’encombre pas de la question des moyens.

Sur les relations de l’X avec l’État, l’auteur est conservateur sur l’essentiel en confirmant le monopole de l’X sur l’accès aux corps des ingénieurs de l’État. Il réserve ses audaces aux modalités d’application. Car si la suppression du classement de sortie ou de la rémunération des élèves peut agiter certains milieux polytechniciens, ce sont des détails du point de vue international.

Le rapport propose de renommer l’X après fusion « École Polytechnique de Paris », mesure adaptée à une école indépendante voulant se distinguer de ses éponymes de Lausanne et de Zurich, mais incongrue pour une école engagée dans l’Université de Paris-Saclay et qui l’affiche dans son nouveau logo. L’X est déjà l’ « École Polytechnique de Paris-Saclay ».

La forme du rapport confirme son inspiration. Rédigé à la première personne, il ne comporte pas, contrairement aux usages, la lettre de mission du Premier ministre. Il repose sur la consultation de quelques 130 personnalités, toutes françaises sauf une, et relevant principalement de l’administration d’État. Le ton est jacobin, appelant à un « retour de l’État », qui doit « reprendre la main » et « dire qui est le leader ».

Cette intention se traduit en matière de gouvernance. Paru le 25 septembre 2015, le nouveau statut de l’X est conforme au souhait de Bernard Attali : un « grand établissement », à exécutif fort, sous la tutelle du ministère de la défense. Or ce choix est en contradiction avec le projet de « grande fusion ». Qu’est-ce qui pourrait justifier que Centrale-Supélec, l’ENS Cachan ou AgroParisTech passent sous tutelle du ministère de la défense ?

Penser simultanément l’avenir de l’X et de l’UPSaclay

Dans toute université de rang mondial, ou aspirant à y accéder, la mission fondamentale de l’équipe dirigeante est de définir le périmètre des activités de formation et de recherche et d’allouer les ressources entre elles, en veillant à ce que chaque composante soit du plus haut niveau international dans son domaine. La Faculté des sciences de Paris-Sud, l’X, Centrale-Supélec, HEC et d’autres sont à ce niveau ou en passe d’y accéder. D’autres domaines peuvent atteindre cet objectif à moyen terme au prix de réorganisations.

Mais la « grande fusion », n’est pas le moyen d’atteindre cet objectif dans les formations d’ingénieurs. Parce que les Mines, les Ponts, Supaero sont engagés ailleurs, parce que l’ENS Cachan n’est pas une école d’ingénieurs, parce que l’ENSAE en porte le titre sans le contenu technologique, parce que AgroParisTech est dans un univers concurrentiel bien spécifique, etc. Garder 8 écoles inchangées n’est pas non plus satisfaisant. Un remembrement est nécessaire, mais il suppose une réflexion stratégique collective, impliquant les acteurs scientifiques.

Vue au sein de l’UPSaclay, l’X n’a pas un handicap de taille qui rendrait impérative la « grande fusion ». D’autant qu’une croissance significative peut-être atteinte par le développement progressif des recrutements post-licence en France et à l’étranger. Son handicap tient plutôt à ce qu’elle n’atteint pas une certaine « densité critique » dans des ressources-clés. Les élèves et les professeurs sont excellents, mais pas assez diversifiés et internationaux. Les ressources sont élevées selon les critères français, mais pas au niveau des leaders mondiaux.

La vocation des grandes écoles, quand elles sont insérées dans des universités diversifiées, est d’en devenir des graduate schools. Le recrutement post-bac est donc à proscrire. L’X doit au contraire développer le recrutement post-licence, à l’étranger, en France et à Saclay. L’UPS doit organiser ses premiers cycles en quelques collèges de haut niveau visant à nourrir les masters et les doctorats de ses graduates schools. La qualité de ces collèges dépend de leur capacité à sélectionner les candidats, ce qui implique pour l’UPS d’avoir des statuts qui le permettent.

Les recommandations majeures du rapport Attali reviennent à prendre en étau la gouvernance de l’UPSaclay, complexe donc affaiblie, entre une méga école Polytechnique à gouvernance forte et un « Délégué interministériel à Paris Saclay ». Cette obsession de contrôle par l’administration est à l’opposé des exigences de gouvernement d’une université à ambition mondiale, qui suppose une capacité autonome à définir et conduire une stratégie. La priorité est de doter l’UPS d’un statut ad hoc de « grand établissement » lui donnant une gouvernance forte et réactive, avec les moyens de redéfinir son organisation, de sélectionner ses étudiants, de fixer ses droits de scolarité, etc. Ce qui a été fait pour Dauphine ou l’Université de Lorraine est encore plus justifié pour l’Université de Paris-Saclay, si l’on veut que celle-ci remplisse la mission qui lui a été confiée, droite et gauche confondues, de devenir un champion mondial.