Populisme à la britannique

Boris Johnson à l'école primaire de Middleton, Milton Keynes, le 25 octobre 2019. Paul Grover//PA Wire

« La pratique politique, écrivit un jour le journaliste H. L. Mencken, consiste exclusivement à susciter l’effroi de la population (et donc faire naître chez elle une demande de sécurité) en la menaçant d’innombrables déferlements de gobelins parfaitement imaginaires. » Il est vrai que les craintes ressenties par les gens peuvent être irrationnelles. La politique s’appuye sur les émotions, pas sur la logique : c’est un art et non une science. Dès lors, il apparaît judicieux, pour les politiciens, d’user et d’abuser de ce procédé très efficace qu’est l’exagération des risques.

En regardant Jeremy Corbyn et Boris Johnson lancer les campagnes électorales de leurs partis respectifs, je n’ai pu m’empêcher de remarquer que leurs récits dominants, les histoires qu’ils servaient à leurs partisans, visaient précisément à semer l’effroi. « Votez pour moi ! », s’exclamaient-ils, « sinon des hordes de gobelins se jetteront sur vos maisons ! »

Le cycle de la peur était relancé une fois de plus.

Il se peut, bien sûr, que je noircisse le tableau… mais à peine. La grande nouveauté de la politique britannique, qui pourrait bien décider du sort des élections générales de 2019, est l’émergence d’un courant puissant : le populisme à la britannique.

L’habileté politique de Boris Johnson s’articule autour d’une opposition basique : « eux contre nous ». Dans son discours, les purs s’opposent aux corrompus ; les masses à l’élite ; le peuple aux politiciens, au parlement, aux juges ; les visionnaires aux pragmatiques… le tout étant enveloppé dans une logique qui suggère la nécessité pour le pays de se doter d’un leader fort.

Johnson n’a certes guère d’arguments à faire valoir lorsqu’il cherche à se faire passer pour un homme du peuple ; mais l’une des étrangetés du populisme « à la britannique » est sans doute qu’il porte en lui une réserve typiquement britannique, à la limite de l’excentricité.


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Pendant ce temps, à gauche, Jeremy Corbyn s’est juré de protéger le système de santé publique (NHS) contre les gobelins capitalistes, avertissant lors du lancement de sa campagne que la signature de l’accord commercial actuellement en discussion avec les États-Unis mettrait le service de santé « à la merci des entreprises américaines ». L’assistance a répondu en scandant, de façon plutôt polie, « pas à vendre ! pas à vendre ! » Jamais une réaction spontanée n’avait paru aussi aussi suspecte, mais ce détail ne doit pas nous faire perdre de vue le fait que les discours de Corbyn se font de plus en plus populistes dans le ton.

« Alors, on va s’occuper des fraudeurs fiscaux. On va s’occuper des propriétaires immobiliers véreux. On va s’occuper des mauvais patrons. On va s’occuper des gros pollueurs. Parce que nous savons de quel côté nous sommes […] Vous savez ce qui fait vraiment peur à l’élite ? C’est d’être obligée à payer ses impôts. C’est pour ça que dans cette élection, ils se battront plus dur et plus salement que jamais auparavant. Ils utiliseront tout ce qu’ils ont contre nous, parce qu’ils savent que nous, on n’a pas peur de les affronter. »

La tactique est simple : diaboliser « l’autre » et jouer au maximum sur les émotions du grand public. Il est facile d’être contre les « propriétaires véreux », les « mauvais patrons » et les « gros pollueurs », tout comme il est facile de se dire, comme l’a fait Boris Johnson dans un article resté célèbre, favorable à la maternité et à la tarte aux pommes. Mais des deux côtés, on entend surtout de nombreux hauts cris destinés à « susciter l’effroi de la population (et donc faire naître chez elle une demande de sécurité) », exactement comme le suggère Mencken.

L’aspect le plus curieux des escarmouches des premières semaines de la campagne réside dans la façon dont les deux principaux partis tentent déjà de se surpasser l’un l’autre : c’est à qui promettra les dépenses publiques les plus extravagantes (ceux qui croiront à ces promesses doivent se préparer à être déçus), et surtout à qui saura le mieux placer l’autre du mauvais côté de la barricade morale que le populisme cherche à ériger.

Johnson s’insurge contre un prétendu coup d’État de l’establishment favorable au Remain, tandis que Corbyn s’insurge contre un premier ministre issu de la haute société qui cherche à se présenter comme un ennemi du système. « Le premier ministre veut vous faire croire que cette élection a lieu parce que le Brexit est bloqué par l’élite de l’establishment », dit ainsi Corbyn. « Mais les gens ne se laisseront pas duper aussi facilement. Ils savent bien que l’élite de l’establishment, c’est le parti conservateur ! » Les deux camps attisent les divergences dans l’espoir d’en tirer des bénéfices politiques.

Où sont les idées ?

Pour vraiment comprendre ce qui arrive à la politique britannique et en quoi la crise actuelle de la démocratie se distingue des précédentes, il faut prendre en compte le fait que la société britannique elle-même est devenue nettement plus complexe et plus multiforme. D’aucuns diront qu’elle est même devenue plus européenne.

Comme l’a bien montré l’analyse de Will Jennings et Gerry Stoker, les clivages sociaux traditionnels du Royaume-Uni (et en particulier de l’Angleterre) se superposent désormais à un certain nombre d’autres tensions (intergénérationnelles, territoriales, culturelles, numériques). Les exigences et les attentes sociales que crée cet enchevêtrement de tensions ne peuvent tout simplement pas être satisfaites dans le cadre d’un système bipartite artificiellement conçu. Le Royaume-Uni est aujourd’hui un régime multipartite diffus piégé dans un cadre constitutionnel encombrant et daté. La société est à présent tout simplement trop diverse pour exprimer toutes ses demandes par le biais des deux principaux partis – ce qui explique pourquoi tous deux se sont, de fait, scindés.

Avant, les choses étaient simples : les conservateurs étaient le parti des classes supérieures et les travaillistes celui des classes ouvrières. Mais aujourd’hui, la base du parti travailliste comprend aussi bien les masses urbaines de la classe moyenne qu’une partie de la classe ouvrière. Quant aux conservateurs, s’ils bénéficient toujours d’un important soutien dans les campagnes, ils séduisent de plus en plus d’électeurs issus des communautés les moins bien loties.

Jeremy Corbyn joue une petite musique populiste pendant la campagne. PA

L’incapacité du cadre constitutionnel actuel à suivre le rythme rapide de l’évolution sociopolitique, et une certaine forme de « dérive démocratique » contribuent également à expliquer l’émergence du populisme « à la britannique » et d’un style politique paranoïaque. La tradition politique britannique s’est longtemps largement fondée sur la confiance – frôlant l’arrogance – dans les principes et les structures d’un système qui devait nécessairement, à chaque nouvelle élection, permettre la mise en place d’un gouvernement fort et stable. C’est cette confiance politique sous-jacente, cette certitude, qui semble avoir été perdue, ce qui accroît d’autant plus le désir de l’électorat d’être rassuré par les leaders politiques. Face à l’incertitude, la tentation populiste s’intensifie.

Mais les promesses faites jusqu’à présent au cours de ces élections ne sont rien de plus qu’une couverture de sécurité politique. La rhétorique musclée des uns et des autres et leurs avertissements répétés sur les calamités qui ne manqueront pas de survenir si les électeurs votent pour le camp d’en face peinent à masquer le manque d’idées des deux partis sur la meilleure manière de faire face aux changements sociaux et sur le rôle du Royaume-Uni dans le monde. Il est beaucoup plus facile de jouer sur les émotions que d’engager des conversations sensées sur le Brexit ou sur l’avenir de l’Union.

Ce qui nous amène à la racine du problème, au principal défi contemporain : la politique démocratique exige que les politiciens parviennent à devenir populaires sans pour autant devenir populistes. Or, et c’est préoccupant, Johnson et Corbyn ne reconnaissent plus cette distinction essentielle et ne comprennent plus pourquoi elle est importe autant.

This article was originally published in English