Pour des écoles de commerce adaptées à la « génération climat »

Pour être en phase avec les nouvelles générations d’étudiants, les écoles de commerce doivent adapter leur enseignement et leur mode de fonctionnement aux enjeux climatiques. HEC débats/Facebook, CC BY-NC-ND

La mobilisation des lycéens pour le climat au cours des derniers mois l’annonçait. La poussée du vote écologiste lors des élections européennes le confirme : les jeunes montrent une attente très forte à l’égard des responsables politiques pour accélérer la transition écologique.

En France, 28 % des 25-34 ans et 25 % des 18-24 ans ont en effet opté pour la liste Europe Écologie Les Verts. De même en Allemagne, 27 % des 25-34 ans et 34 % des 18-24 ans ont jeté leur dévolu sur les Verts.

Si cette génération s’adresse prioritairement aux responsables politiques, les acteurs économiques ne peuvent ignorer cette mobilisation plus large. Un nombre croissant d’investisseurs et d’entreprises revoient ainsi leurs modèles économiques, leur stratégie et leur offre de biens ou services afin de tenir compte de ces enjeux.

L’enseigne Philips, après avoir réduit son empreinte carbone de 40 % entre 2007 et 2015, s’est engagée à diminuer celle de ses offres à zéro d’ici à 2020. L’entreprise a surtout transformé son modèle commercial, selon les principes de l’économie de la fonctionnalité : celle-ci consiste à remplacer la vente du bien par celle de la vente de l’usage du bien. Ce qui permet de découpler la valeur ajoutée de la consommation d’énergie et de matières premières.

De son côté, l’assureur Generali a annoncé en novembre 2018 que l’entreprise excluait dorénavant tout nouvel investissement dans les activités liées au charbon et n’assurerait plus aucun nouveau client, ni aucune nouvelle construction, dans ce secteur.

Les écoles de commerce, qui forment les futurs acteurs économiques, doivent se montrer à la hauteur de ces enjeux. Face à des étudiants qui aspirent à devenir acteurs de la transition écologique, les aident-elles à trouver le sens qu’ils recherchent pour leur carrière ? Satisfont-elles, dans tous les secteurs, les besoins des entreprises en quête de leaders capables de conduire ce changement ?

Petits pas insuffisants

La réponse est malheureusement négative, même si des progrès importants ont été réalisés au cours de la dernière décennie. Dans les écoles de commerce du monde entier, on a vu fleurir quantité de recherches, de cours et de programmes spécialisés sur le développement durable et la responsabilité sociétale des entreprises.

Aussi utiles soient-elles, ces initiatives – souvent impulsées par des membres de la faculté, voire des étudiants – sont en général de nature incrémentale : elles démontrent qu’il peut être rentable de prendre en compte d’autres objectifs que la seule performance économique au profit des actionnaires et comment les entreprises peuvent commencer à réduire leurs impacts négatifs sur l’environnement.

Mais, sauf rares exceptions, elles ne questionnent pas les fondements des modèles économiques sous-jacents, ni les compétences que les managers doivent développer. Or, face à la crise climatique, une approche plus disruptive est indispensable.

Revoir systématiquement le contenu des enseignements

La solution n’est pas d’ajouter aux programmes des écoles de commerce des cours, souvent optionnels, sur la responsabilité sociétale de l’entreprise. Il s’agit de revoir de manière systématique les objectifs d’apprentissage de ces programmes et de chacun des cours qui les composent. Et ce afin de s’assurer qu’ils contribuent à respecter – ou mieux, à dépasser – l’objectif défini lors de la COP21 : limiter le réchauffement climatique à 2 °C par rapport à l’ère pré-industrielle.

Ainsi, un cours de stratégie (qui vise à apprendre aux étudiants la manière de construire un avantage concurrentiel) doit nécessairement intégrer cette ambition environnementale à côté du critère de performance économique. De même, un enseignement de management des ressources humaines requiert forcément d’aborder la manière dont le système d’évaluation et de rémunération des managers favorise leur contribution à la performance environnementale.

Quelques initiatives en ce sens existent : citons par exemple le cours d’économie du programme « Grande École » d’Audencia Business School qui vient d’être complètement refondu à l’initiative d’un jeune membre de la faculté pour mettre la transition écologique au cœur des modèles théoriques enseignés.

Développer des recherches ciblées

Dans le domaine de la recherche aussi, il s’agit d’évaluer l’impact des projets et des publications sur la transition écologique, plutôt que de ne considérer que les classements des revues scientifiques. Celles-ci se concentrent en effet sur la reconnaissance par les pairs sans tenir aucun compte de leur utilité pour les entreprises et la société en général.

Il est temps que les écoles s’efforcent d’évaluer le contenu des recherches produites par leur faculté, en incitant à développer des solutions innovantes pour que les entreprises et aux autres organisations atteignent les objectifs de la COP21.

Exeter Business School a ainsi décidé de ne plus évaluer les membres de la faculté selon le nombre de publications académiques et la qualité des revues, mais selon le contenu des différentes publications et leur contribution au niveau social. Une telle démarche permettrait aussi de convaincre un nombre plus important d’entreprises et d’acteurs publics à financer les recherches des écoles de commerce, alors qu’elles sont souvent considérées comme trop éloignées de leurs préoccupations.

Bien entendu, dans un souci de cohérence, il apparaît indispensable que les écoles de commerce revoient également leur propre fonctionnement. Il leur incombe de se montrer exemplaires en matière de transition écologique, qu’il s’agisse de la gestion de leurs bâtiments, de leurs achats ou de leur politique de déplacements.

Dépasser les classements

Malheureusement, les classements – qui un fort impact sur les stratégies des écoles de commerce – ne valorisent pour l’instant pas l’engagement en faveur de la transition énergétique : ils continuent à mesurer des critères quantitatifs, tels que le salaire de sortie des étudiants, le budget de l’école, le nombre d’articles publiés par la faculté ou la nationalité de celle-ci… sans s’intéresser à leur impact sur la transition énergétique.

Or, ces critères peuvent être considérés comme un frein à des changements plus profonds au sein de ces écoles et pourraient amener certains diplômés à ne pas choisir les emplois les mieux rémunérés ; ou certains membres de la faculté à ne pas publier dans les revues scientifiques les mieux classées. On peut à cet égard saluer l’évolution du classement du Figaro qui, pour son édition 2019, intègre plusieurs critères inédits relatifs à la responsabilité sociétale des entreprises.

En attendant une évolution d’autres classements, et face à l’urgence climatique, les dirigeants au sein de ces établissements doivent prendre leurs responsabilités et assumer des choix justes, en adéquation avec les attentes des jeunes générations et des entreprises.

Les dirigeants des écoles de commerce peuvent pour cela s’inspirer des entreprises qui ont décidé de mettre la transition écologique au cœur de leur modèle et de leur stratégie, abandonnant le cours en bourse comme seul critère de performance. Ainsi, tous les directeurs du Groupe Danone et tous les directeurs généraux des filiales ont depuis 2010 un objectif de réduction d’impact carbone intégré dans leur bonus.