La militante Greta Thunberg, au centre à gauche, se joint à une coalition de jeunes leaders de la lutte pour le climat et à des associations environnementales lors d’une manifestation devant les Nations Unies le 30 août 2019 à New-York. (AP Photo/Bebeto Matthews)

Quand la jeunesse fait avancer le mouvement vers la justice climatique

À notre époque de catastrophes climatiques, alors que des records de température ont dévasté de nombreuses régions du globe, et qu’un ouragan dévastateur s’est récemment abattu sur les Bahamas, les grèves pour la lutte contre les changements climatiques sont de retour.

Une semaine d’action étudiante à l’échelle mondiale a débuté le 20 septembre et culminera vendredi le 27 septembre. Les manifestations #Fridaysforfuture de la jeunesse, qui sèche l’école afin de protester contre l’inaction envers le réchauffement climatique, a débuté en août 2018 lorsque Greta Thunberg, aujourd’hui âgée de 16 ans, s’est assise devant Parlement suédois pendant trois semaines. Suivant son exemple, des jeunes sont sortis de leurs écoles - certains d’entre eux réclamant un “changement de système, et non un changement climatique”.

Les jeunes Québécois sont appelés à manifester ce vendredi dans les rues de Montréal.

Pour ceux d’entre nous qui avons analysé le militantisme climatique, il s’agit d’une importante mutation vers une génération de jeunes fortement politisés qui comprennent que les changements climatiques représentent la plus grande menace à notre avenir collectif.

Jeunes militants et universitaires

Notre collectif de recherche sur le militantisme, le RadLab, établi à l’université du Manitoba, est composé de jeunes militants du climat et d’universitaires.

Nous travaillons ensemble depuis cinq ans sur l’apprentissage du militantisme et sur comment les militants du climat sont politisés. Nous avons étudié les racines historiques et socioculturelles du mouvement environnemental nord-américain, son héritage durable, et le vécu des militants contemporains.

Nous avons découvert que les mouvements environnementaux dominants aux États-Unis et au Canada se considèrent vertueux et négligent de tenir compte du fait que l’environnementalisme s’est construit à partir de pratiques racialistes impérialistes et de stratégies de colonisation à travers l’expansion des terres et leur protection.

Par exemple, la conservation et l’exclusion des populations indigènes de leurs terres sont inter-reliées. Les communautés autochtones et les pauvres ont été déportés, relocalisés, et remplacés pour faire place à un accès privilégié à la « nature », ou aux intérêts économiques des colonisateurs blancs.

Les organismes environnementaux grand public au Canada et aux États-Unis ont fréquemment mal répondu ou même omis de tenir compte de cet héritage. Ils ont souvent ignoré les dommages environnementaux infligés aux communautés noires, de couleur et autochtones. Les militants noirs et de couleur qualifient leur action au sein de leurs communautés de « justice environnementale ». Quant aux communautés autochtones, leur militantisme se fait dans un contexte de lutte pour la souveraineté. Leur lutte pour préserver leur rapport la terre et à l’eau va « au-delà de la vie humaine ».

Pancarte brandie lors d'une manif pour le climat, à Montréal. Shutterstock

Nos recherches indiquent que les militants climatiques luttant au sein des mouvements environnementaux grand public s’inspirent de mouvements plus larges pour la justice environnementale et la souveraineté autochtone, et que certains d’entre eux ont cette conception plus large de la justice climatique.

Ils ne croient pas que les pouvoirs en place aient à cœur leurs intérêts, et ils veulent démontrer que la jeunesse doit prendre en main son avenir.

Vers une approche systémique

Au niveau universitaire, des étudiants se sont mobilisés pour exiger que leurs universités rompent leurs contrats avec les entreprises de ressources fossiles.

Nous avons observé le cheminement de certains militants du groupe de l’Université de Toronto pour le désinvestissement des combustibles fossiles (Fossil Free UofT) alors qu’ils évoluaient vers une approche plus systémique de la lutte contre les changements climatiques. Quelques-uns parmi eux sont devenus des membres du collectif RadLab au travers de ce projet de recherche sur l’action participative.

Des militants du groupe « Fossil Free » de l’Université de Toronto lors d’une marche pour l’emploi, la justice et le climat en juillet 2014. (Andrew Kohan), Author provided

Depuis que le président de l’Université de Toronto a rejeté le désinvestissement, il y a trois ans, nous avons travaillé conjointement à l’analyse des leçons à tirer de notre militantisme environnemental.

Nous avons réuni les vidéos de chaque réunion, manifestations ou action relatives à la campagne de désinvestissement et ce, sur une période de deux ans. Nous les avons analysées, et découvert que les leçons tirées par les étudiants les avaient aidés à mieux engager leur militantisme vers la justice climatique.

Il ne s’agissait pas seulement d’apprendre de nouvelles idées et concepts – mais aussi d’apprendre à participer et communiquer ensemble de façon à planifier et organiser des interventions plus équitables.

Leurs façons de s’engager démontrent qu’ils ont commencé à comprendre que l’objectivité est un concept euro occidental. Ils ont découvert que le savoir peut naître au travers de relations et d’expériences, des idées que partagent les philosophies féministes et autochtones.

Un apprentissage intensifié

Nous avons cartographié la manière dont les militants du désinvestissement ont évolué d’une définition étroite de l’environnementalisme à une pensée tenant compte de sa relation historique au colonialisme, au racialisme et au capitalisme. Cette façon de voir les choses a modifié leur perspective par rapport à ce que l’on attend d’eux en tant que militants et à qui ils doivent rendre des comptes.

Sur la base des données récoltées et de conversations informelles, les participants ont identifé la structure des pratiques d’exclusion, ce que notre groupe a analysé. Les membres noirs, autochtones, et de couleur avaient au départ moins d’accès au leadership, et leurs positions étaient moins souvent représentées au sein du groupe. Progressivement, les membres du groupe ont identifié ce phénomène et se sont politisés afin d’en modifier la dynamique.

Des militants du groupe « Fossil Free » de l’Université de Toronto lors d’une marche pour l’emploi, la justice et le climat en juillet 2014. (Andrew Kohan), Author provided

Au cours du processus consistant à nommer les habitudes racialistes et sexuées, les positions du groupe ont évolué. Les membres noirs et autochtones ont partagé leur expérience du racialisme au sein d’un caucus informel, et plus tard au sein du comité d’équité qu’ils avaient mis en place.

Une démarche similaire a été entreprise autour du genre. Les femmes et les non binaires ont partagé leur expérience d’exclusion, ont identifié ce schéma, et ont travaillé de concert afin de modifier le comportement du groupe.

C’est dans ces espaces alternatifs que les membres du groupe se sont politisés et ont amplifié les voix et des uns et des autres. Ils ont modifié les pratiques collectives et l’acquisition de connaissances pour mieux aiguiser le regard du groupe. Et cela a changé l’identité du groupe – les militants se considèrent désormais comme « radicaux ».

Cet apprentissage autour de la race et du genre s’est intensifié, ce qui a permis au groupe de comprendre l’importance de l’anticolonialisme, de la justice raciale et de genre à tous les niveaux de la campagne.

Ce qui a permis de modifier certaines exigences du groupe en incluant dans leur analyse le vocabulaire de solidarité autochtone autour du consentement préalable libre et informé.

Les militants ont également examiné les limites et les problèmes liés aux reconnaissances territoriales, et sont devenus les porte-paroles d’autres campagnes anti-colonialistes sur le campus et au Canada, comme le travail dans les Premières Nations Aamjiwnaang et Unist'ot'en.

Des politiques axées sur la justice

Nos recherches indiquent que de nombreux jeunes militants ne veulent plus accepter de dynamiques racialistes, coloniales, ou patriarcales au sein de leurs groupes. Ce qui inclut les conséquences de décennies de leadership essentiellement masculin et blanc au sein des ONG, des universités et des politiques d’état.

Notre équipe poursuit l’analyses des données qui nous aideront à comprendre comment les environnementalistes peuvent s’éduquer dans les domaines de la solidarité et de la justice, tout en demeurant conscients des limites et contradictions de cette solidarité.

Nous sommes désireux d’apprendre afin d’apporter notre soutien à ceux qui ont la volonté et la capacité de se battre pour l’adoption de politiques axées sur la justice. Ils permettront d’enrayer, pour toutes les communautés, les pires conséquences de la crise climatique.

This article was originally published in English