Quand le surveillant de prison partageait son vin : retour dans les geôles d’Ancien Régime

Une bonne action n'est jamais oubliée. Le peintre Pierre-Nicolas Legrand de Lérant (1758–1829) représente un ancien gardien, Joseph Cange, qui aida un détenu enfermé à Saint Lazare en 1794. Il s'agit de la période révolutionnaire, la prison est déjà en transformation. Dallas Museum/Wikimedia, CC BY-NC-ND

« Interrogé quelle est la fonction des guichetiers par rapport aux chambres des prisonniers.

A dit que les guichetiers ont tous les six jours un jour de congé. Que le lendemain, le guichetier qui a eu congé a pour fonction d’ouvrir et fermer les chambres des prisonniers. Le matin à six ou sept heures, suivant la saison, on les ouvre, et on les ferme le soir quand il fait nuit. On les referme encore à midy et on les ouvre à deux heures. »

C’est ainsi que François Trumeau, guichetier de la prison de la Conciergerie à Paris, décrit la routine quotidienne des gardiens de prison au XVIIIe siècle dans les archives conservées aux Archives nationales de France (AN X2B 1305, 1741).

Les Œuvres de Miséricorde : Visiter les prisonniers, Abraham Bosse (1602–1676). RMN-Grand Palais (Musée du Louvre)/Adrien Didierjean, CC BY-NC-ND

Le travail d’historien permet, à l’heure où la France connaît une grave crise au sein de son système pénitencier, de donner un peu de contexte et de perspective à un monde carcéral souvent mal connu du grand public.

Le guichetier « garde »

Ainsi, le témoignage de François Trumeau nous donne un accès privilégié au métier de guichetier, qu’au XXIe on appelle « surveillant de prison », dont on sait, en vérité, bien peu de choses.

D’ailleurs, cette description, si chère à l’historien, François Trumeau ne la livre pas de gaieté de cœur : il est soupçonné d’avoir participé à l’évasion d’un détenu et c’est sous les questions insistantes d’un magistrat qu’il se voit forcé de se livrer.

Le monde des guichetiers de prison de l’Ancien Régime était fort différent de celui que connaissent aujourd’hui les gardiens des pénitenciers. En effet, les archives nous révèlent que les tâches quotidiennes du personnel carcéral du XVIIIe siècle ne l’amenaient pas à s’immiscer aussi intensément et de manière aussi intrusive dans la vie des détenus dont il avait la garde.

Ces tâches remplissaient ainsi des objectifs qui ne sont plus les nôtres. La prison, sous l’Ancien Régime, ne vise pas, l’immense majorité du temps, à punir.

Agir sur le corps

En effet, la geôle n’est pas encore la peine par excellence qu’elle est devenue au XIXe siècle et qu’elle demeure à ce jour. Comme l’a si magnifiquement exposé Michel Foucault (1975), la prison n’est pas, avant le XIXe siècle, un instrument de savoir-pouvoir. Elle ne s’inscrit pas dans un régime disciplinaire qui vise à accumuler du savoir pour mieux contrôler la société.

L’Ancien Régime est plutôt classiquement associé au régime des supplices, celui qui agit sur le corps par vengeance et non, comme les pénitenciers modernes, sur l’âme pour réformer et réhabiliter le criminel.

Robert-François Damiens devant ses juges (XVIIIᵉ). Damiens a été le dernier prisonnier en France à avoir été écartelé pour avoir tenté d’assassiner le roi Louis XV. Bibliothèque nationale de France/Wikimedia

Un flux constant de prisonniers

Dans ce contexte, la prison est un lieu de prise de corps, un lieu où l’on s’assure de la garde de ceux et celles qui sont poursuivis par la justice pendant la durée du procès. Les détenus ne demeurent donc pas longtemps enfermés et on estime la durée moyenne d’enfermement à environ trois mois à Paris. Cela entraîne un flux constant de prisonniers.

Avec ses cinq collègues, Trumeau doit garder et veiller sur plus de 250 prisonniers et prisonnières (hommes et femmes étant enfermés dans les mêmes établissements, mais dans des quartiers séparés). La Conciergerie se situait ainsi parmi les prisons les plus populeuses de la capitale, précédée seulement par le Grand Châtelet qui abritait environ 370 détenus en tout temps vers la fin de l’Ancien Régime. Les autres grandes prisons, le Petit Châtelet et le For-l’Évêque, tenaient généralement entre 200 et 250 individus. Partout, peu importe le nombre de détenus enfermés, les établissements n’étaient surveillés que par cinq guichetiers.

Vue de l’entrée du Grand Châtelet, Paris au XVIIᵉ siècle, Histoire de Paris, J.-A. Delaure, Gabriel Roux, 1853. Wikimedia

Ni cellule, ni barreaux

Or, l’architecture carcérale ne correspond pas alors aux plans radiaux qui caractérisent une large partie des pénitenciers occidentaux d’aujourd’hui (Foucault, 1975).

Alors que nos prisons contemporaines sont construites pour assurer une surveillance constante grâce aux cellules, aux barreaux et aux longs couloirs qui permettent de surveiller une aile complète en se plaçant à une ou l’autre des extrémités, les geôles d’Ancien Régime étaient de vieux bâtiments à la logique architecturale bien différente.

Ni cellules ni barreaux, la majorité des détenus étaient enfermés dans des chambres fermées par de grosses portes pleines (parfois deux, l’une par dessus l’autre), souvent avec plusieurs dizaines d’individus. De plus, les prisonniers pouvaient circuler assez librement à travers le bâtiment pendant la journée.

Les chambres demeuraient ouvertes à tous et les hommes pouvaient y rester ou bien se rendre sur le préau (la cour), ou encore au cabaret, puisque chaque prison avait son débit d’alcool.

Les prisons de Paris, sous l’Ancien Régime, étaient donc bourrées de recoins où les détenus pouvaient se soustraire au regard de leurs gardiens.

L’architecture carcérale était alors bien loin du modèle dit panoptique imaginé par Jeremy Bentham, à la fin du XVIIIe siècle, qui permet à un gardien, logé dans une tour centrale, d’observer tous les prisonniers.

Prison de Kilmainham, Irlande. Cour intérieure victorienne, prison panoptique. Remi Jouan/Wikimedia, CC BY

La surveillance efficace est illusoire

Dans un tel contexte, toute surveillance réellement efficace devient illusoire. Le prouvent des incidents comme celui qui survint en 1737 dans la prison du Grand Châtelet, situé à Paris sur la rive droite, sur les bords de la Seine.

Le détenu Jean‑Pierre Ravinet, alors complètement ivre et pris d’un accès de fureur violente, a le temps de saccager tout ce qui se trouve dans sa chambre, de faire tomber une avalanche de coups sur nombre de ses camarades et même de mettre le mobilier en feu afin de brûler vif un de ses codétenus avant que les guichetiers, enfin, n’accourent – et seulement suite à l’appel au secours de la chambrée en train d’asphyxier (AN Y 10057, 1737). Ils arrivent avec des liens – les gardes n’étant pas armés – pour attacher Ravinet avant de l’envoyer au cachot. Néanmoins, les traces de violence directe envers l’intégrité physique des guichetiers sont infimes, presque inexistantes, dans les prisons de la capitale et souvent sans conséquence. Lorsque les détenus s’en prennent effectivement aux gardes, ce n’est pas dans le but de les blesser, mais plutôt pour se procurer la fuite.

Dans les prisons parisiennes d’Ancien Régime, si les détenus sont verrouillés dans leur chambre la nuit, ils peuvent vaquer à leurs affaires et circuler assez librement à travers l’établissement pendant la journée. Ils n’étaient enfermés dans leur chambre que le soir venu. Toujours selon Trumeau, cette dernière tâche n’était pas accomplie avec la rigueur à laquelle on aurait pu s’attendre.

« On se contente de compter »

Lorsque le magistrat s’enquiert de la manière dont les guichetiers font l’appel pour s’assurer que chacun est bien dans sa chambre pour la nuit, Trumeau, fort candidement, le défait de ses illusions :

« A dit que l’on ne fait l’appel. Que l’on se contente de compter. » (AN X2B 1305, 1741)

Il ne s’agit pas là de pure négligence de la part des guichetiers. Si ceux-ci coupent court à des procédures qui semblent essentielles au magistrat, c’est que les ressources manquent.

D’ailleurs, les gardes agissent avec le plein accord du concierge, véritable directeur de la prison et patron direct des guichetiers. C’est lui qui recrute et rémunère les gardes de sa poche. Il est donc peu enclin à engager des ressources supplémentaires. Pourtant, les gardes, au XVIIIe siècle, ne gagnent pas très cher : à 100 livres par année, ils occupent le bas de l’échelle socioéconomique au côté des fileuses et des ouvriers agricoles.

Un petit monde aux portes de la prison

Le jour, les guichetiers étaient postés aux entrées de la prison et dans les endroits communs, jugés, sans surprise, comme les lieux les plus sensibles de l’environnement carcéral. Un ou deux des gardiens devaient assurer le contrôle des entrées et des sorties des visiteurs. Au XVIIIe siècle, la prison demeure perméable à la population ambiante et les visites sont extrêmement nombreuses. Familles et amis apportent de la nourriture, des vêtements ou simplement du réconfort. Cela est d’autant plus nécessaire que l’État n’assure aux détenus qu’une livre et demie de pain par jour. Pour le reste, les détenus doivent se débrouiller et faire venir de l’extérieur ce dont ils ont besoin.

Se développe ainsi tout un petit commerce de commissionnaires qui se postent en prison, reçoivent les commandes des détenus et partent en ville chercher les denrées et articles désirés. On peut ajouter à la liste des visiteurs toute une foule de badauds qui viennent en prison pour faire l’aumône et déposer quelques pièces au creux des mains des détenus les plus nécessiteux.

Or, les cinq guichetiers que contiennent les établissements carcéraux ne permettent pas d’instaurer à cet égard un contrôle rigoureux.

Le travail, à la porte d’entrée, semble se limiter à recevoir les nouveaux détenus, à permettre la sortie de ceux qui sont libérés et à limiter l’accès aux individus dont la mauvaise mine n’inspirait pas confiance.

Des visiteurs ni fouillés ni identifiés

Les conséquences de ce contrôle plutôt souple parsèment littéralement les archives judiciaires. Au Grand Châtelet, par exemple, les détenus Vidal et Leblanc sont surpris avec une « femme du monde » dans leur chambre (AN Y 13973A, 1781).

Les guichetiers, d’ailleurs, n’en auraient jamais eu connaissance si ce n’était un voisin qui, entendant des bruits étranges, vint en avertir les autorités de la geôle (Vidal et Leblanc avaient commencé à creuser un trou dans le mur pour s’évader). On trouve aussi, dans la chambre d’un nommé Saugnier, détenu au For-l’Évêque, prison parisienne, « une scie à main à manche de bois de la longueur d’environ quinze à dix-huit pouces propre à scier la pierre » (AN Y 12201, 1781), ou encore de l’opium entre les mains des détenus du Grand Châtelet (AN Y 15081, 1779). L’opium, dans ce cas-ci, devait servir à droguer le guichetier pour prendre la poudre d’escampette. La drogue, d’ailleurs, selon toute vraisemblance, n’était pas monnaie courante dans les prisons ou du moins n’apparaît-elle pas dans les archives.

En somme, les visiteurs n’étaient ni fouillés ni formellement identifiés avant d’entrer en prison, la tâche des guichetiers se bornant à empêcher les évasions et les visites potentiellement disruptives.

Des guichetiers très proches des détenus

Les tâches des guichetiers les amenaient à être toujours en contact très étroit avec les détenus. Ils étaient, véritablement, des acteurs de terrain. En conséquence, même si leur présence avait d’abord comme objectif d’assurer un minimum de surveillance, le travail des guichetiers les menait parfois à se rapprocher des détenus dont ils avaient la garde. On les surprend, dans les archives, en train de badiner et de plaisanter avec les détenus ou même en train de partager une bouteille de vin avec eux.

Souvent, les gardes s’assuraient la collaboration de quelques détenus sans histoire qui devenaient leurs véritables assistants. Ces derniers les aidaient dans leurs tâches quotidiennes pour pallier le manque de main-d’œuvre. Lestrade, par exemple, guichetier de la Conciergerie, se fait aider du nommé Auclerc dans ses visites quotidiennes aux cachots pour apporter de la nourriture (AN X2B 1291, 1723). Auclerc n’est pas un cas unique et on croise d’autres paires guichetier-détenu s’affairant à des tâches similaires ou à assurer l’entretien de la prison.

La prison comme étape de transition

L’histoire nous enseigne ici que la prison sous l’Ancien Régime n’est donc pas un aboutissement, mais une transition.

Enfermés pendant leur procès, hommes et femmes recevront seulement plus tard leur sentence, qu’il s’agisse du pilori, du bannissement ou encore des galères.

Si la prison n’a donc pas la vocation de punir, elle vise encore moins à réhabiliter ou à réinsérer, comme le font, théoriquement, les pénitenciers modernes. L’intégration de la prison comme peine judiciaire intervient avec le Code pénal de 1791. Y sont instituées les peines de détention et de la gêne (enfermement et isolement). Le XIXe siècle poursuivra sur cette lancée, le Code pénal de 1810 intégrant la peine de prison à perpétuité.

Redresser les âmes

On intègre alors complètement le vocabulaire des « peines correctionnelles ». Alors que la vie carcérale de l’Ancien Régime se passait en commun et impliquait un laisser-aller relatif quant à l’horaire quotidien, la nouvelle philosophie pénale insère la religion, le travail et la solitude comme méthodes correctionnelles qui organisent le quotidien. Le but n’est plus de garder des corps, mais de redresser des âmes.

Les activités quotidiennes des guichetiers correspondent donc à un univers carcéral qui diffère immensément du nôtre non seulement dans sa matérialité, mais dans ses finalités.

Trumeau, quant à lui, est, un temps, enfermé à la Conciergerie comme prisonnier parmi ceux qu’il devait garder encore la veille. Devant cette situation pour le moins peu orthodoxe, il est transféré au Grand Châtelet. Passé le seuil de la geôle, on ne sait rien de son destin.