Quelles représentations de l’armée dans le cinéma français d’aujourd’hui ?

Une image extraite du film « Jeunesse aux coeurs ardents ». Allociné

Depuis quelques années, certains films sont explicitement centrés sur l’institution de l’armée, présentée comme un corps ou une famille. Ce ne sont pas des films de guerre, mais plutôt des réflexions sur les rapports entre l’individu et le groupe, sur la transmission ou la perte de valeurs spécifiques. Avec la fin de la conscription obligatoire, les liens entre le monde militaire et la société civile se sont considérablement distendus. Immersions presque documentaires dans le quotidien des soldats, des films comme Jeunesse aux cœurs ardents de Cheyenne-Marie Carron ou Le Grand homme de Sarah Leonor s’attachent, dans le même temps, à montrer les mythes et les valeurs portés par l’institution.

Filmer le dépassement de soi : Les Combattants (Thomas Cailley, 2014)

La solidarité des hommes de troupe s’oppose aux commandants, isolés dans la sphère du commandement. Et dans Mars ou la guerre jugée (1920), Alain de remarque la force, trompeuse mais vivace, des mythes et des modèles :

« Je dis que la chose militaire est proprement esthétique. Et je remarque qu’il n’y a point d’autre art populaire […] qui soit comparable à celui-là par la puissance et la perfection. Chacun y est pris. » (chap. III, « Du beau »)

Dans Les Combattants, de Thomas Cailley (2014, César de la meilleure actrice pour Adèle Haenel, César de l’espoir masculin pour Kevin Azaïs, César du meilleur premier film, Prix Louis Delluc), l’armée est montrée dans sa force de séduction, qui tient du mirage. La romance entre deux jeunes gens débute devant un camion de recrutement militaire. Entre Arnaud et Madeleine, le premier regard échangé est celui de deux adversaires qui se mesurent avant le combat mains nues. Avant de parler de sentiments, les deux jeunes gens vont parler de l’armée, et de ce qu’elle représente à leurs yeux. Pour Arnaud, qui travaille avec son frère dans une entreprise de construction, l’univers militaire n’a a priori rien de fascinant. Les lourds appels du pied du sergent recruteur le font sourire, sans le tenter. Mais Madeleine, bloc d’agressivité, est déterminée à intégrer un régiment de parachutiste. « Je croyais qu’on signait, et puis voilà » lance Arnaud, étonné, quand la jeune femme lui explique qu’il faut d’abord s’inscrire, simplement, à un stage de quinze jours. Comme dans la vie, où l’on accumule stages et petits contrats avant de débuter une carrière.

Le stage de formation est filmé avec ironie : le sergent se braque dès qu’on lui demande une explication plus détaillée. Les belles valeurs prônées, « ne pas subir », « solidarité », semblent assez incantatoires. Dans Le Fil de l’epée (1932), le Général de Gaulle soulignait déjà les risques de conformisme que la tendance nette vers le corporatisme pouvait induire :

« Il ne tient qu’à l’armée de tirer parti d’une telle évolution. En tout cas, les corps de troupe, les consignes, l’exercice et l’uniforme n’ont rien qui contredise le siècle des syndicats, du code de la route, du système Taylor et des grands magasins. »

Entre une pensée dogmatique, rabâchée, et des valeurs conformes à un idéal antique, l’écart est important. Et, de Gaulle le souligne, « il ne tient qu’à l’armée », de préserver ses valeurs. Dans le film de Cailley, Madeleine, déçue par le cadre vide de l’institution, va vite essuyer un avertissement et prendre les chemins de traverse. Elle rêvait de l’armée pour s’endurcir et apprendre les règles de survie, dans un monde de plus en plus hostile. L’obéissance aveugle ne lui convient pas. Pourquoi l’armée ? « Pour en chier » rétorque-t-elle avec aplomb. Mais c’est à deux, loin du groupe d’apprentis, que Madeleine et Arnaud vont s’essayer au dépassement de soi, dans l’aventure de l’amour où, dans la hiérarchie hommes-femmes, les rapports peuvent s’inverser.

Filmer l’engagement : Jeunesse aux cœurs ardents (Cheyenne‑Marie Carron, 2018)

Ce mercredi sort un film de Cheyenne-Marie Carron, Jeunesse aux cœurs ardents, sur l’engagement d’un jeune homme au sein de l’armée. Il s’agit d’une initiation au sens fort. À tout juste vingt ans, David est un étudiant prometteur. Sa mère est prof de philo, mais l’enseignement lui paraît coupé du monde et ne l’attire pas. À la manière des chevaliers d’antan, David se sent un cœur pur et des idéaux élevés.

Un beau jour, avec une bande d’amis, il menace d’une arme un vieil homme, qui ne baisse pas les yeux. Dans sa mallette, des journaux militaires le renseignent sur son identité : il s’agit d’un officier. David va provoquer une rencontre avec l’homme, Henri, et, peu à peu, l’apprivoiser. Fasciné par son expérience, il l’écoute parler de l’Indochine, où son frère est mort, et de l’Algérie, où il a servi. Le jeune homme boit les paroles de l’ancien, avec une ferveur presque religieuse. Pourtant, autour de lui, les regards ne sont pas les mêmes : son père notamment, libertaire dans l’âme, n’a pas effectué son service militaire et voit l’armée comme un univers étriqué. Une amie de sa mère a vu son frère, officier, sombrer dans l’alcool après des opex dans les Balkans où il a eu l’impression de servir les intérêts économiques plus qu’un drapeau ou un idéal.

À David, qui se renferme sur lui-même, son père demande : « Tu es amoureux ? » Car les symptômes sont semblables. Le jeune homme fait penser au jeune Werther, mélancolique et habité par quelque chose qui le dépasse et qui, peut-être, le détourne de la vie. Cette attirance pour l’armée, est-ce un désir de mort, comme le craignent ses parents ? Non, répond-il, c’est bien plus un désir de voir sa vie valoir plus qu’une simple existence, une volonté de vivre au-delà de lui-même et de la sphère des plaisirs ou du bonheur. L’idée du sacrifice, comme don et comme sens. Ces arguments résonnent curieusement aux oreilles modernes de sa famille, qui peine à comprendre cette passion, au sens christique. Roger Caillois, dans Bellone ou la pente de la guerre (1963), remarquait une évolution moderne, où l’idée de sacrifice se perd :

« La modernité, sous son aspect à la fois technique et politique, peut être définie comme le parti pris de la conservation de la vie, qui est la perte du sens de la totalité. […] Tout est fait pour que l’homme n’ait plus besoin de se sacrifier, ni d’attendre aucun salut d’un quelconque sacrifice. »

À rebours, pour une jeunesse désorientée, l’attirance pour l’armée, ou l’attirance pour Daech, semblent procéder de ce désir trouble de sacrifice.

Dans Jeunesse aux cœurs ardents, David aime Henri, d’un amour filial, plein d’admiration. À son père, il lance « Tu es mon père, tu le resteras toujours, mais je ne t’admire pas. » C’est ce vieil homme qu’il veut prendre pour modèle. L’officier du film est joué par un vrai officier de métier, André Thiéblemont. La réalisatrice Cheyenne-Marie Carron capte des confessions livrées par des militaires, qui jouent ici leur propre rôle. Elle ne filme pas des idées désincarnées, mais saisit l’esprit de corps dans les gestes, les accolades et, surtout, lors des scènes à table. Les réunions d’anciens militaires, chantant l’hymne de la Légion étrangère dans un petit bistrot, montrent ces hommes, en apparence si différents, comme une véritable famille.

Filmer les mythes : Le Grand homme (Sarah Leonor, 2014)

Dans son roman La Nostalgie de l’honneur (Grasset, Prix interallié 2017), consacré à son grand-père militaire (le général d’armée Jean Crépin) Jean‑René van der Plaetsen écrit :

« C’est cette notion-là, en laquelle je vois une esthétique autant qu’une morale, qui m’intéresse, et c’est d’elle que j’entends parler ici. C’est le goût de l’honneur qu’éprouvent les jeunes gens. C’est l’aspiration à l’honneur qui anime les exaltés. C’est l’instinct de l’honneur qui fait les héros. En écrivant cela, je fais appel à la part d’enfance et à l’exigence d’idéal qui sommeillent en chacun de nous. » (pp. 12-13)

En 2014, Jérémie Rénier incarnait un officier dans le film de Sarah Leonor, Le Grand homme. Le prologue évoque les légendes dorées : deux légionnaires héroïques, frères d’armes, ont affronté la guerre d’Afghanistan, allant en éclaireurs à la rencontre des balles et des léopards des neiges. Des noms héroïques, Hamilton et Markov, sortes d’Achille et de Patrocle des temps modernes. Précisément, aujourd’hui, le temps des héros appartient au passé : après la légion, il y a le retour à la vie civile.

La réalisation épouse en douceur les points de bascule du récit : on passe de l’Afghanistan saturé de soleil et de dangers au quotidien maussade de Paris. Hamilton et Markov n’existent plus, alors, et ce sont deux hommes aux noms communs qui doivent se réinventer. L’un, Français (Jérémie Renier), n’a pas de famille. L’autre, Tchétchène (Surho Sugaipov), a un fils mais pas de papiers. Dans cette nouvelle galère de la vraie vie, moins glorieuse, que peuvent partager les deux hommes ? Frères d’armes, ils sont aussi frères de sang, frères de lait. Dans une belle scène, les deux hommes, scellent leur amitié indéfectible autour d’un plateau de fruits de mer. De ce pacte de confiance découle alors une responsabilité, lorsque, un jour, Markov meurt subitement, laissant seul son petit garçon. Tout naturellement, c’est son ami qui prend le relais de la paternité. L’intrigue possède la simplicité d’un conte de l’Antiquité, où il est question de fraternité, de filiation et de dignité.

Filmer la disparition : Ni le ciel, ni la terre (Clément Cogitore, 2015)

Même motif troublant de la disparition dans Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore. On y retrouve justement Jérémie Rénier et Kevin Azaïs (l’acteur des Combattants), ainsi que Swann Arlaud (sacré meilleur acteur cette année pour l’excellent Petit paysan d’Hubert Charuel). Dans la lumière crue d’Afghanistan, entre chiens et loups, des hallucinations frappent les soldats. Soudain, certains d’entre eux, mystérieusement, se mettent à disparaître. Clément Cogitore filme la perte de contact avec la rationalité, la dérive vers un monde de l’entre-deux, où les militaires flottent entre rêve et réalité. Pas de chute ni d’explication dans ce film hanté, qui explore un imaginaire de la guerre traversé de visions fulgurantes.

Comme chez Dino Buzzatti (Le Désert des Tartares, 1940), le temps militaire s’étire dans un entre-deux trouble, où priment les sensations, réelles ou imaginées. Dans l’ouvrage Virtuous War : Mapping the Military Industrial Media Entertainment Network, (2001, 2ᵉ édition 2009), James Der Derian étudie le processus de déréalisation, de « virtualisation » de la guerre. Les guerres actuelles portent en elles, selon Der Derian, une distance, une forme d’irréalité qui tient aux évolutions modernes.

Dans ces quelques films centrés, non sur le moment du conflit, mais sur l’éthos militaire et la communauté des frères d’armes, c’est le motif du lien et de la transmission qui ressort le plus vivement. Dans l’article « Les canaux de la confiance », le colonel et psychologue Vincent Gelez souligne bien cette force du lien. La confiance implique à la fois l’individu et le groupe, conçu comme un corps vivant.