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« Résistants », un thriller qui vous veut du bien

Pour lutter contre l'antibiorésistance, tous les moyens sont bons. Pixabay

« Résistants », un thriller qui vous veut du bien

Le dernier roman de Thierry Crouzet, Résistants, est sorti le 19 avril. L’accroche de la couverture, « Le thriller qui va changer votre regard sur les antibiotiques », contient plusieurs promesses : celle d’un bon divertissement, liée au genre du thriller, et celle d’une découverte ou d’un apprentissage utile, soit les deux éléments fondateurs d’un ensemble de pratiques et de recherches appelé entertainment education, largement développé aux États-Unis, notamment à la télévision.

Ainsi, récemment, la presse française s’est fait l’écho de femmes ayant consulté un médecin après avoir reconnu, dans Grey’s Anatomy, des symptômes qu’elles présentaient et ayant ainsi pu commencer très précocement un traitement contre leur cancer, qui n’avait pas été diagnostiqué auparavant.

La série Grey’s anatomy véhicule des messages de santé publique. Vimeo

On s’en étonne de ce côté de l’Atlantique, mais Grey’s Anatomy n’est qu’une des nombreuses séries travaillant avec le Norman Lear Center pour disséminer des messages de santé publique à travers les séries télévisées les plus populaires afin de toucher le plus largement possible la population : le cancer du sein a été une des thématiques embrassées par Grey’s Anatomy et d’autres séries médicales et, cette semaine, une table ronde réunissant la productrice exécutive de Grey’s Anatomy, une des créatrices de la série Mom, un psychologue et le Surgeon General des États-Unis (l’équivalent de notre ministre de la Santé) était organisée pour discuter du problème de l’addiction aux opiacés et des manières de rendre les gens sensibles à ce problème.

Si, en France, nous n’en sommes pas encore là, le dernier roman de Thierry Crouzet est un exemple intéressant d’acclimatation sous nos latitudes de ce type de pratiques.

L’antibiorésistance, un problème pressant de santé publique

Depuis plusieurs années, au niveau mondial, les spécialistes de santé publique et les épidémiologues s’époumonent pour faire émerger la résistance de plus en plus grande des bactéries aux antibiotiques comme un problème public et pour faire comprendre que la consommation mondiale d’antibiotiques, tant humaine qu’animale, doit drastiquement se réduire.

En France, la prise de conscience du problème est ancienne : « Les antibiotiques, c’est pas automatique », disaient les campagnes de prévention dès 2002. Mais le succès de mémorisation de cette campagne ne doit pas cacher le fait que nous ne sommes pas de bons élèves et que nous continuons, malgré tout, à consommer trop d’antibiotiques.

Après presque une décennie continue de baisse, les chiffres remontent de manière inquiétante depuis 2010. Le ministère français de la Santé a, depuis plusieurs années, multiplié les initiatives pour prendre une meilleure mesure du phénomène et tenter d’y apporter des réponses innovantes.

Un groupe de travail spécial pour la préservation de l’efficacité des antibiotiques a été mis sur pied en 2015 et a remis un rapport (rapport Carlet) à la ministre de la Santé Marisol Touraine. Un délégué ministériel à l’antibiorésistance, le Professeur Christian Brun-Buisson (APHP, Henri-Mondor), a été nommé en février 2016. Le ministère a également créé un site consacré à la question de la consommation des antibiotiques dans le cadre du Plan antibiotiques, avec le slogan « Moins prescrire d’antibiotiques, c’est préserver leur efficacité », et destiné à rassembler toutes les ressources sur le problème de l’antibiorésistance.

L’université n’est pas en reste, puisque s’est monté, au sein de l’Université Sorbonne-Paris Cité, le Groupe d’Intervision sur l’Antibiorésistance (GISA), qui a remis en 2016 un rapport au Délégué ministériel à l’antibiorésistance et au Directeur général de la Santé. Plusieurs des membres du GISA ont par ailleurs participé à la publication du dossier « L’antibiorésistance, un problème en quête de publics » dans la revue Questions de communication en 2016, qui est le premier dossier consacré à ce sujet dans une revue universitaire non de médecine, mais de sciences humaines et sociales.

Cependant, malgré toutes ces initiatives, la communication autour de l’antibiorésistance auprès du grand public reste difficile et il faut trouver de nouveaux moyens de le toucher.

Thierry Crouzet, un écrivain militant

Dans ce cadre, le projet que Thierry Crouzet met en œuvre dans Résistants est tout à fait innovant, et s’inscrit en réalité dans un engagement plus ancien de l’auteur. En effet, Thierry Crouzet est l’auteur d’un ouvrage intitulé Le Geste qui sauve (2014), destiné à promouvoir la nomination du Dr Didier Pittet au prix Nobel de la Paix : il s’agit de l’inventeur de la solution hydro-alcoolique de désinfection des mains qui a fait don de la formule à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) afin que, non protégée par un brevet, elle puisse être fabriquée partout dans le monde à moindre coût.

Dans le cadre de la bataille contre l’antibiorésistance, cette solution hydro-alcoolique est la première arme puisque le meilleur moyen de ne pas utiliser des antibiotiques est de ne pas attraper ou propager d’infections bactériennes.

Résistants est d’ailleurs issu, nous dit Thierry Crouzet, d’une discussion avec le Dr Didier Pittet qui lui a demandé d’écrire un livre pour sensibiliser le public à ce problème. Contrairement au Geste qui sauve, qui est un livre de témoignage, Thierry Crouzet choisit la forme romanesque parce qu’il pense « que rien ne vaut une bonne histoire pour frapper les consciences ». Et on ne peut lui donner tort : ces dernières années, les essais et livres sur le problème ont été nombreux, depuis Le Paradoxe des antibiotiques : Comment le miracle tue le miracle de Stuart B. Levy en 1999 jusqu’à Antibiotiques, le naufrage d’Antoine Andremont en 2014, en passant par, du même auteur, Le Triomphe des bactéries en 2006 et La Stratégie de la bactérie de Quentin Ravelli en 2015. Pourtant, malgré tous ces cris d’alarme, ces ouvrages, qui peinent à dépasser le cercle des médecins, des universitaires et des personnes déjà sensibilisées au problème, n’ont pas permis une prise de conscience massive du grand public.

Les avantages de la fiction

Dans son roman, Thierry Crouzet reprend quasiment toutes les informations et tous les éléments de connaissance scientifique exposés dans ces derniers livres : en fin d’ouvrage, une chronologie précise et dense rappelle les différents événements et découvertes scientifiques mobilisés, à un moment ou à un autre, dans le roman.

Mais il les expose autrement, par le truchement d’un récit de science-fiction : si l’on tente de résumer l’intrigue sans la dévoiler, on pourrait dire que c’est l’histoire d’une étudiante en médecine, Katelyn, qui intègre un groupe spécialisé traquant un serial-killer qui utilise pour tuer une souche bactérienne résistante à tous les antibiotiques connus. Son grand avantage par rapport aux autres enquêteurs, c’est qu’elle semble résister naturellement aux attaques de cette bactérie.

Cette bactérie multirésistante, l’auteur la crée en croisant divers aspects d’événements réels, des faits de mutation bactérienne avérés et des pistes de recherche explorées aujourd’hui pour améliorer la prise en charge des infections bactériennes. Il aboutit ainsi à une situation fictive, mais vraisemblable.

Mais évidemment, en utilisant la forme de la fiction romanesque au lieu de celle, plus classique, de l’exposé scientifique académique ou vulgarisé, Thierry Crouzet rend ces informations plus attrayantes et plus assimilables pour un lecteur moins rompu aux discours scientifiques ou moins armé scolairement puisque, contrairement à un exposé scientifique exigeant rigueur, progressivité et exhaustivité, elles sont présentées au fur et à mesure de l’avancée de l’intrigue, en fonction des éléments nécessaires à la résolution de l’enquête.

Les éléments de connaissance ne sont plus énoncés de manière impersonnelle, mais incarnés dans des personnages et chargés d’une utilité immédiate, celle de la traque du serial-killer, ce qui favorise la mémorisation. À ce titre, le choix d’une étudiante en médecine comme héroïne est loin d’être anodin : encore en formation et ne sachant pas tout des bactéries, des antibiotiques et du phénomène de l’antibiorésistance, elle doit se faire expliquer beaucoup de choses, embarquant de facto le lecteur avec elle.

Thierry Crouzet utilise le plus souvent le dialogue entre Katelyn et un expert, ces experts étant d’ailleurs de vrais médecins et chercheurs, à l’image du médecin bactériologiste Antoine Andremont que Katelyn rencontre lors d’une alerte épidémiologique à Paris. Un dialogue dynamique entre deux personnes permet non seulement de présenter les choses de manière plaisante, mais aussi de mettre en scène un vrai échange de vues (et donc de combattre, le cas échéant, des idées préconçues ou des stéréotypes) et de développer une dimension argumentative au sein de la fiction, plus apte à emporter l’adhésion du lecteur qu’un exposé monolithique.

En outre, le problème de l’antibiorésistance a plusieurs dimensions entrelacées : il faut en même temps lutter contre les mutations rendant les bactéries résistantes, préserver nos « bonnes » bactéries, réduire le nombre d’infections par une meilleure hygiène, développer de nouvelles pistes thérapeutiques pour moins utiliser d’antibiotiques, permettre la recherche de nouveaux antibiotiques, changer les standards agricoles pour limiter l’utilisation d’hormones de croissance…

L’avantage de la forme romanesque, c’est de pouvoir puiser ce qui est nécessaire à l’intrigue dans toutes ces dimensions, de montrer quand c’est narrativement pertinent des interactions entre ces dimensions, en laissant de côté les détails ou les raffinements non nécessaires à la compréhension globale du phénomène. C’est ainsi que Résistants parle également du microbiote (l'ensemble des micro-organismes vivant chez un humain), de l’abus d’antibiotiques dans les élevages intensifs d’animaux, de l’accès sans prescriptions à ces médicaments dans certains points du globe, des problèmes que pose le système des brevets dans le cas de la découverte de nouveaux médicaments, etc.

Le thriller de Thierry Crouzet aidera-t-il les lecteurs à adopter de nouveaux comportements ? Bragelonne

Une intrigue au cordeau

Mais tout ceci ne servirait à rien si le livre était mauvais et désagréable à lire. Or, il n’en est rien, et Thierry Crouzet livre ici un thriller haletant, bien écrit, et le romancier a un indéniable don de vulgarisateur, en plus de livrer une intrigue écrite au cordeau. Les lecteurs les moins intéressés par le phénomène de l’antibiorésistance liront peut-être en diagonale certains dialogues entre Katelyn et des professeurs de médecine, parfois longs, mais n’est-ce pas le cas dans beaucoup de romans ?

Reste à voir maintenant si le pari sera tenu : le but n’est évidemment pas de transformer chaque lecteur en spécialiste de l’antibiorésistance, mais de le sensibiliser au problème, de l’en rendre conscient et de lui permettre de devenir un patient actif dans sa propre consommation d’antibiotiques et un citoyen informé, capable de peser dans le débat public.

Le problème, grâce à Résistants, sort en tout cas de l’ombre et des cénacles savants, et on peut espérer que d’autres créateurs (romanciers, scénaristes, auteurs de jeux vidéo) s’en saisiront, car il y a urgence : si rien ne change dès aujourd’hui, une personne mourra toutes les trois secondes d’une infection bactérienne résistante en 2050.