Résoudre le chaos syrien

Ruines du village de Teir Maalah, au nord de Homs, le 20 avril 2016. Mahmoud Taha/AFP

Ce texte est publié en partenariat avec le site Les Archives du Présent où l’on peut retrouver l’intégralité de l’interview de Matthieu Rey.

Aucune réunion internationale ne résoudra, à elle seule, le problème syrien. La solution viendra de l’intérieur, en s’appuyant sur la base locale. Pour l’avenir de la Syrie, l’on voit apparaître ce que décrivait déjà dans les années soixante le sociologue irakien Ali Wardi1 : une réunion de communes, plus ou moins autonomes les unes des autres, qui dessinent le futur politique, qu’il soit pacifique ou guerrier.

Il n’y aura pas de division au sens propre du terme, pas de tracés de frontières en dépit de toutes les velléités internationales. Car s’il est facile de diviser des blocs bien établis et inscrits comme tels dans un ordre international potentiel, il est très compliqué de le faire techniquement sur le terrain. Sur le terrain syrien, l’on voit déjà à l’œuvre des accords locaux qui produisent des pacifications temporaires, plus ou moins durables car la véritable question sur la Syrie est de savoir, non pas si, mais quand Bachar al-Assad partira.

Ses alliés et ses opposants sont d’accord sur le fait qu’il y aura une fin de l’ordre de Bachar al-Assad. Ils ne sont évidemment pas d’accord sur ses modalités. C’est la seule négociation qui existe véritablement. Une fois cette question résolue, plusieurs pistes peuvent se dégager. D’abord par des accords locaux, ensuite par une question qui va ranimer les énergies et les collaborations : la reconstruction. Et l’on verra alors, d’une part, la communauté internationale qui, pour faire oublier sa passivité durant le conflit, voudra la financer, et d’autre part des acteurs locaux qui seront avides et à même de conduire cette reconstruction.

Nous ne voyons pas pour la Syrie de lendemains qui chantent, mais tout de même des lendemains qui existent. Ils sont là, ils se préparent très doucement et douloureusement au sein de la Syrie. J’entends la Syrie qui s’étend d’Alep à Deraa, c’est-à-dire cette Syrie relativement peuplée, qui demeure en dehors de l’orbite de l’État islamique dont il est possible à terme de réduire sa zone d’influence en Syrie – je ne parle pas de l’Irak. Si on arrive localement à réorganiser et à pacifier, un programme politique pourra se mettre en place qui intègre les populations dans la gestion publique. Une fois les populations intégrées dans la gestion publique, celles-ci n’auront plus aucun intérêt à la présence des éléments extérieurs. Cet ordre nouveau s’imposera de lui-même et provoquera une rétraction progressive de l’état islamique.

Une partition impossible

Créer un État, redessiner une frontière, c’est extrêmement compliqué. Prenons par exemple, les accords secrets Cambon-Grey dit « Sykes-Picot » du 16 mai 1916 par les Français et les Britanniques, précisant les buts de guerre, anticipant le démantèlement de l’Empire ottoman et établissant des zones d’influence dans plusieurs régions du Proche-Orient. Ces deux super puissances de l’époque, qui considéraient ces territoires mineurs, ont mis près de dix ans pour les partager.

Autre exemple, l’Irak : Mossoul, l’ancienne Ninive, n’est intégrée à l’Irak, alors sous mandat britannique, qu’en 1927, soit onze ans après que les Français ont abandonné l’administration de la ville aux Britanniques. Pour la Syrie, c’est le cas de la Cilicie, cette ancienne région d’Asie Mineure, occupée par les Français en 1919, qui fut cédée à la Turquie en 1921, la France redessinant ainsi la frontière turco-syrienne.

Cette idée de partition est une idée profondément européenne, un mode de résolution des conflits depuis 1945. On prend des populations, on les déplace et on crée un ordre nouveau. Après les « réussites » s’il faut les qualifier ainsi, en Europe occidentale et orientale, au sein des Indes et enfin en Palestine, cette technique de résolution de conflit disparaît un temps. Depuis le milieu des années 1990, cette idée de partition monte à nouveau en puissance dans les agences internationales.

Le premier terrain d’expérimentation fut les Balkans. Le deuxième terrain fut, on le sait moins, le Rwanda où le projet de partition n’a pas été appliqué malgré le génocide. À l’époque déjà, on se disait : créons un Tutsiland et un Hutuland et les affaires seront réglées. Tout le problème repose sur l’adéquation pensée entre « ethnie », « confession » et État, c’est-à-dire entre un élément de l’identité personnelle (qui en croise plusieurs) et un statut politique. Et bien souvent, non, les populations refusent de se définir selon des identités qu’on leur prête. Elles préfèrent agencer, dans des ensembles politiques nouveaux, leurs propres identités, leurs propres gestions.

Donc, je ne vois pas comment on pourrait proposer des partitions de la Syrie, à quel prix et qui seraient en mesure de mettre en œuvre une sorte d’accord « Taëf » à la syrienne, solution qui est pourtant évoquée. « Taëf » a pu mettre fin à la guerre civile libanaise parce que la scène libanaise est communautarisée d’un point de vue politique depuis 1860. Cela n’est pas le cas en Syrie. Tout ce qu’on peut espérer pour les Syriens, c’est qu’ils n’obtiennent pas un « Taëf » rigide et autoritaire, mais plutôt un modèle transitoire qui leur permettrait de construire un avenir de façon pérenne.

(1) Ali Wardi a dans les années 60 actualisé les travaux d’Ibn Khaldoun sur le système tribal et les a appliqués à l’Irak.