Le secteur de la santé contribue à la contamination des sols, et des cours d'eau, produit de grandes quantités de déchets et est une source importante d'émissions de gaz à effet de serre. shutterstock

Soins de santé: il faut aussi inclure les coûts sociaux et environnementaux

Les soins de santé modernes ont permis d'améliorer considérablement l'espérance et la qualité de vie. Cependant, l'augmentation du coût des soins, les taux croissants de maladies chroniques, le vieillissement de la population et les effets des changements climatiques exercent des pressions croissantes sur nos systèmes de santé.

Il est donc impératif que nous rendions les services de santé plus efficaces et plus durables, afin de réaliser des économies sans compromettre la qualité des soins ou endommager davantage les écosystèmes dont dépend la santé humaine. Pour ce faire, nous devons aller au-delà du coût économique et tenir compte d'un plus large éventail de facteurs qui influencent la santé et le bien-être.

L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a souligné la nature complémentaire de la durabilité économique, environnementale et sociale au sein des systèmes de soins de santé . Pourtant, peu de recherches ont été consacrées à ces facteurs qui se chevauchent.

L'une des façons d'y parvenir est de mesurer le triple bilan - un cadre qui prend en considération non seulement les coûts financiers, mais aussi les coûts environnementaux et sociaux d'une activité.

Avec des collègues, j'ai tenté d'appliquer cette approche du triple bilan aux interventions en matière de soins de santé. Nous avons réussi à estimer les coûts économiques, environnementaux et sociaux d'un traitement et à les relier aux résultats cliniques.

Intégration des coûts environnementaux et sociaux

L'approche du triple bilan a été introduite par John Elkington, en 1994, en tant que nouveau cadre comptable pour les entreprises. Elkington a fait valoir que pour que les organisations deviennent plus durables, elles doivent aller au-delà du traditionnel « résultat net » des profits et des pertes et intégrer les coûts environnementaux et sociaux de leurs activités dans leurs calculs comptables.

En d'autres termes, pour être durable, une organisation doit équilibrer ses comptes, mesurer et gérer ses impacts environnementaux - comme la gestion des déchets et les émissions de gaz à effet de serre - et tenir compte de ses obligations sociales. Celles-ci incluent explicitement la santé et le bien-être des employés et des clients.

La santé, le climat et la société ne peuvent plus être considérés comme des questions distinctes. Ici, la militante suédoise Greta Thunberg manifeste devant les Nations Unies le 6 septembre 2019 à New York. (AP Photo/Richard Drew)

De nombreuses entreprises et organisations publiques ont eu recours au triple bilan pour évaluer leur performance et améliorer leurs impacts environnementaux et sociaux. Des recherches ont montré que cela peut aussi augmenter la valeur organisationnelle.

Le triple bilan est pertinent pour le secteur des soins de santé parce que ce secteur entraîne d'importants coûts économiques, environnementaux et sociaux. Pourtant, peu de tentatives ont été faites pour appliquer cette approche à l'évaluation des traitements.

Un triple bilan pour les soins de santé

Comme dans le cas des entreprises, la mesure traditionnelle de la performance du secteur des soins de santé est le coût économique. Ces coûts sont très élevés - en Australie, au Canada et au Royaume-Uni, ils représentent environ 10 pour cent du PIB ; aux États-Unis, ce taux s'élève à 17 pour cent.


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Il est peu judicieux et contraire à l'éthique de gaspiller l'argent des contribuables dans des interventions qui ne sont pas efficaces. C'est pourquoi il est essentiel de tenir compte du rapport coût-efficacité lors de l'évaluation de toute intervention en matière de soins de santé. Mais une intervention ne se limite pas à son rapport qualité-prix.

Le secteur des soins de santé laisse aussi une grande empreinte environnementale. Il contribue à la contamination des sols et des cours d'eau, produit de grandes quantités de déchets et est une source importante d'émissions de gaz à effet de serre.

Par exemple, l'industrie pharmaceutique à l'échelle mondiale a une empreinte carbone plus importante que l'industrie automobile. Et si le secteur américain de la santé était classé comme un pays, il serait le 13e plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre - plus que les émissions combinées du Royaume-Uni dans tous les secteurs de son économie.

Les interventions et les services de santé durables doivent tenir compte des déterminants sociaux de la santé, comme le logement adéquat, le travail et le réseau social. (Shutterstock)

Étant donné que les impacts environnementaux ont une incidence sur la santé et le bien-être, l'amélioration de la performance environnementale pourrait entraîner des économies, directement par la réduction des déchets et indirectement par l'atténuation du fardeau de la pollution et des impacts des changements climatiques sur la santé publique.

En même temps, les conditions sociales et de vie sont étroitement liées à la santé et au bien-être. Les services de santé durables doivent aussi tenir compte des déterminants sociaux de la santé - comme le fait qu'une personne ait un travail rémunéré, un réseau social et un logement convenable - et non seulement les facteurs de risque individuels comme les gènes ou le mode de vie.

Calcul des coûts sociaux et environnementaux

Pour vérifier s'il est possible d'inclure les coûts sociaux et environnementaux dans les coûts de santé, mes collègues et moi avons utilisé les données d'un essai clinique d'une intervention obligatoire pour les patients souffrant de maladies psychotiques chroniques (principalement la schizophrénie).

Nous avons commencé par calculer le coût approximatif de l'intervention sur une période d'un an en fonction du nombre de nuits passées à l'hôpital et du nombre de rendez-vous avec les professionnels de la santé. Nous avons constaté que les frais financiers des soins étaient élevés - environ 40 000 dollars par patient, par année - mais prévisibles étant donné le niveau élevé d'invalidité et les besoins de ce groupe de patients.

Ensuite, nous avons calculé les émissions de gaz à effet de serre des services utilisés par les patients à partir des données normalisées du gouvernement britannique. Encore une fois, nous avons constaté d'importantes émissions de gaz à effet de serre associées à l'intervention - environ 10 800 kilogrammes par patient, par année.

À titre de comparaison, un vol en classe économique de Londres à New York produit environ 900 kilogrammes d'émissions de gaz à effet de serre, alors que l'empreinte carbone annuelle moyenne d'une personne vivant au Royaume-Uni est d'environ 7 100 kilogrammes. L'empreinte d'une personne vivant aux États-Unis est du double, soit environ 16 400 kilogrammes.

Enfin, nous avons examiné la situation des patients après un an de suivi, et avons constaté que la plupart d'entre eux demeuraient sans emploi, avaient de faibles niveaux d'interactions sociales et obtenaient de mauvais résultats pour les indicateurs de qualité de vie et de bien-être. Cela est probablement dû à la nature chronique et persistante des maladies psychotiques plutôt qu'à la qualité des interventions et des soins reçus.

Dans l'ensemble, nous avons constaté qu'il est possible d'estimer les coûts économiques, environnementaux et sociaux d'une intervention et de les relier aux résultats cliniques. Cependant, de nombreuses questions demeurent.

Par exemple, comme nous avons examiné relativement peu d'indicateurs liés à l'environnement et à l'aspect social, nous n'avons pas été en mesure de conclure si les coûts financiers, environnementaux et sociaux en valaient la peine en fonction des résultats cliniques. En outre, on ne sait pas encore très bien comment les différents indicateurs environnementaux et sociaux devraient être classés par ordre de priorité.

Cela dit, nous n'avons pas cherché à répondre à toutes les questions qui pourraient être soulevées lors de l'application de l'approche du triple bilan, ni à produire une méthodologie universelle pour mesurer la durabilité dans l'ensemble du secteur des soins de santé.

Nous voulions plutôt stimuler la réflexion et le débat sur ce à quoi pourraient ressembler des interventions de soins de santé plus durables et sur la façon de mesurer et d'évaluer leurs coûts et avantages multiples.

Réduire le gaspillage, investir dans les soins préventifs

Les mesures visant à accroître la durabilité ont été appuyées par la législation sur les changements climatiques dans de nombreux pays, par des mécanismes internationaux tels que les Objectifs de développement durable et par des projets de recherche axés sur les politiques et la pratique tels que le Compte à rebours Lancet sur les changements climatiques. Mais il reste encore beaucoup à faire.

Chacune de ces initiatives met l'accent sur la nécessité de partenariats multisectoriels qui engagent toutes les branches du gouvernement à collaborer avec les chercheurs et les cliniciens pour concevoir de meilleures approches de soins et de promotion de la santé.

Le secteur de la santé peut faire beaucoup plus pour promouvoir la durabilité dans la prestation des services. Alors qu'investir dans la prévention est essentiel, seulement trois pour cent des budgets de soins de santé sont consacrés à la prévention et à l'information du public.

S'attaquer au problème d'augmentation des maladies chroniques liées au mode de vie pourrait aussi avoir des effets bénéfiques considérables sur la santé publique ainsi que sur l'économie et l'environnement.

De nombreuses initiatives, comme l'amélioration de la qualité des aliments dans les hôpitaux ou la restructuration des soins de santé et d'autres infrastructures urbaines, ont le potentiel d'améliorer les impacts sociaux et environnementaux tout en améliorant la santé.

D'autres recherches sont également nécessaires pour développer de nouvelles façons d'établir l'ordre de priorité et de mesurer les impacts environnementaux et sociaux sur la santé humaine.

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This article was originally published in English