« Tu t’es vu sans Cabu ? », un documentaire-événement

Une photo de Cabu affichée le 11 janvier 2015 sur la mairie de Châlons-en-Champagne, sa ville natale. FRANCOIS NASCIMBENI / AFP

Le 7 octobre à 20h45, Paris Première diffuse le documentaire Tu t’es vu sans Cabu ? de Laurent Boyer, Jean-Marie Pasquier et Patrick Sichère : 100 minutes de la vie de Cabu et de Charlie Hebdo juste avant le 7 janvier ; 100 minutes pour mettre du sens au parcours du « journaliste-qui-dessine » comme il se définissait ; 100 minutes pour ouvrir l’espace d’une réflexion.

Un parcours décrypté

Le documentaire suit Cabu pendant deux ans dans son quotidien, retrace son enfance, ses amis, son parcours professionnel, et principalement le fonctionnement de Charlie Hebdo : les conférences de rédaction, le choix des Unes, le quotidien des menaces…

Il s’agit de laisser émerger par le dialogue et par une caméra pas trop intrusive « le monde intérieur du monde extérieur » de Cabu. Tout sujet biographise le monde dans lequel il vit en réinjectant des situations extérieures dans son propre espace pour les retravailler, les traduire et se les approprier… et le spectateur se surprend à suivre avec curiosité, l’enfant rebelle qu’était Jean Cabut, élevé dans une famille bourgeoise (un père professeur aux arts et métiers, plutôt rigide et une mère plus soumise), famille dont il dit cependant qu’elle était « sévère comme il faut ».

L’internat, l’école, sa discipline délétère et ses abus d’autorité d’avant 68, l’enrôlement dans les « cœurs vaillants » un patronage catholique, les 27 mois de service militaire en Algérie pendant ce qu’on appelait pudiquement à l’époque « les évènements d’Algérie », tous ces éléments donnent sens à ce qu’était devenu Cabu. Et le Cabu Cabotin, qui danse dans la rue avec une inconnue et adore Trenet…

Tout comme ses premiers pas dans un journal local, l’Union de Reims, ses premiers dessins qui croquent le conseil municipal de Châlons-en-Champagne, avant que de dessiner pour Charlie Hebdo ou le Canard enchaîné. Son art de camper les puissants devient son herméneutique pratique, par laquelle il construit les formes et le sens de ses expériences au sein d’un monde historique et social en mutations accélérées. Un monde hiérarchique, structuré par des rapports de domination.

Son parcours professionnel « d’artiste-journaliste » lui permet de se réapproprier le monde et son monde. Et les valeurs qui sont les siennes résonnent avec cette trame biographique : anticléricalisme, antimilitarisme, rejet de toutes les formes de pouvoirs et d’enrôlements, une sorte d’anarchisme soixante-huitard chevillé au corps. De fait, Cabu et Charlie Hebdo par leur dénonciation de tous les pouvoirs institués participaient à ce vent frais qui décale la pensée. La situation n’est cependant pas sans paradoxes…

Un documentaire qui donne à penser

Deux ans de tournage interrompus par les évènements tragiques de janvier 2015, 46 heures de rush, des mois de montage, le documentaire était prévu sur fond de controverse « peut-on (encore) rire de tout ? ». Cabu est le fil rouge d’un film qui ouvre la réflexion sur la notion même de pouvoirs … dans le quotidien du journal, comme dans les rouages du pouvoir politique.

Mais le documentaire s’ouvre en effet, sur un Cabu qui fait le tour des hommes politiques : François Hollande à l’Élysée, le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale… le 8 janvier il avait rendez-vous avec le président du sénat. Charlie Hebdo a des difficultés financières et le journaliste cherche à alerter sur les difficultés de la presse satirique… et du presse-papier en général ; une situation complexe où il faut demander aux « puissants » leur appui pour pouvoir continuer à dire. « Le privilège qu’on a, dit Cabu, dans le documentaire, c’est de pouvoir s’exprimer » et justement une des questions de fond est bien là… La question de la liberté d’opinion, au cœur des violences de janvier.

Manifestant portant un portrait de Cabu devant le consulat de France à Istanbul le 10 janvier 2015. Bulent Kilic/AFP

Passée l’émotion brute qui a étreint tous ceux qui font le pari de l’humain, passés l’effroi et la sidération face à de tels passages à l’acte que les drames de ce mois de janvier 2015, passée la dénonciation ferme et sans concession de tout acte de violence, il faut bien pourtant essayer de penser l’impensable, au-delà de l’acte fou. Et revendiquer la liberté d’opinion … sans oublier qu’elle est souvent formatée par l’immédiateté de l’information et les constructions médiatiques dont Pierre Bourdieu avait montré, bien avant l’émergence des chaînes de télévision d’information en continu, les enjeux économiques et les mécanismes connivents d’autocensure auquel se sont ajoutés des mécanismes politiques de censure duquel Charlie Hebdo a dû régulièrement faire face dans son histoire, notamment avant 1974.

Et revendiquer aussi la libre diffusion des idées… dans un système médiatique où peu d’espace est laissé à ceux – les sans voix, les minorités dominées, les cultures populaires, les 2e et 3e générations issues de l’émigration – dont la parole est confisquée : ceux qui disent le monde (journalistes autant que chercheurs, mais aussi et surtout politiques) ne sont pas souvent ceux qui vivent le monde. Islamistes et islamophobes – même si Charb a récusé ce dernier terme, mais probablement pas l’idée que d’imposer une grille de lecture religieuse à des problèmes d’abord sociaux n’est pas neutre – ont partie liée, par la violence de leurs discours et de leurs actes : ils nous construisent un monde d’exclusion de l’Autre qui ruine le vivre ensemble.

Alors, Charlie Hebdo simple « bouffon du Roi » comme dit l’avocat de Charlie Hebdo lui-même ? Ou bien Charlie Hebdo, contre-pouvoir ? Comment penser alors « ceux qui ne se sont pas sentis Charlie » et ont cependant dénoncé les attentats odieux ?

Et le documentaire-événement-qui-donne-à-penser se conclut par les évènements de janvier qui interrompent le tournage.