UE : ces erreurs de communication qui alimentent l’euroscepticisme

Malgré quelque 1 500 brochures publiées par an, moins de 15 % de la population européenne est capable de répondre à des questions précises sur le fonctionnement de l’UE. Andriano.cz / Shutterstock

Le 9 mai est la journée de l’Europe. Or, en France, les dernières consultations européennes ont montré que la communication des institutions de l’Union européenne était le premier sujet d’interrogation des citoyens. Et, effectivement, il y a de quoi s’interroger : plus la politique de communication de l’UE est cohérente, c’est-à-dire portée par un objectif politique clair (rapprocher l’Europe des citoyens) et une stratégie explicite (incarnée par le livre blanc de 2006), moins cette politique est efficace : l’euroscepticisme ne se réduit pas, il se renforce. Pourquoi ?

Pas de démocratie sans communication

En démocratie, la communication est un enjeu central. En effet, communication et démocratie poursuivent, par des voies différentes, le même objectif : construire du sens commun entre êtres humains égaux, libres et radicalement différents les uns des autres. De plus, très concrètement, la démocratie de masse (plusieurs millions d’habitants) n’est tout simplement pas possible sans outil de communication permettant de s’adresser à l’ensemble des citoyens. C’est parce que la presse écrite, la radio, la télévision, Internet et les réseaux sociaux numériques permettent à des hommes politiques de s’adresser à leurs électeurs et autorisent des militants associatifs à interpeller les institutions que peut exister la démocratie. Or, la démocratie européenne est fragile. Une communication inadaptée ne peut que la fragiliser davantage : déjà 48 % des citoyens déclarent ne faire « plutôt pas confiance » à l’UE, et cette tendance est globalement en hausse, comme peut encore en témoigner le Brexit !

Extrait de l’enquête Eurobaromètre standard de l’automne 2018. Europa.eu

Après plus de 20 ans de recherche sur le sujet, nous avançons deux explications essentielles à cette dramatique inefficacité communicationnelle : l’inadaptation des moyens et l’aveuglement stratégique.

  • Le marketing : un outil inadapté. Le marketing n’est pas un outil de communication, c’est une recette persuasive. Or, la persuasion vise à convaincre, à faire penser comme le persuadeur, alors que la communication vise à maintenir la différence dans l’égalité et la liberté. La persuasion est légitime et nécessaire en période électorale, mais elle est dangereuse le reste du temps car elle vise à fabriquer du consensus, alors que l’essence de la démocratie est le dissensus. C’est l’expression publique et légitime des désaccords qui marque la démocratie, c’est la recherche d’une seule et unique opinion qui signale les régimes non démocratiques.

  • Un aveuglement stratégique. Vouloir rapprocher l’Europe des citoyens est un objectif impossible à atteindre. Soit l’Europe est démocratique, ce sont les citoyens qui font effectivement l’Europe et, du coup, il ne sert à rien de rapprocher les citoyens d’eux-mêmes ; soit l’Europe est technocratique, ce sont les élus et les fonctionnaires qui font l’Europe, et fixer publiquement l’objectif de se rapprocher des citoyens est une bourde monumentale qui montre, aux yeux de tous, que l’Europe se fait sans les citoyens, sans légitimité démocratique, alors qu’on veut justement les persuader du contraire ! Dans ces conditions, loin de renforcer la légitimité des institutions, la communication publique actuelle ne fait que l’affaiblir. Il faut donc en changer.

Renoncer au prêt-à-penser communicationnel

En faisant une synthèse des principaux écrits consacrés à la communication européenne, on peut, en effet, mettre à jour un ensemble composite de simplifications, de raccourcis factuels, d’évidences non discutées, qui sont un frein majeur à l’élaboration d’une politique de communication publique qui corresponde aux idéaux démocratiques. Les trois principaux éléments de ce « pret-à-penser communicationnel » stérilisateur sont :

  • L’Union souffre d’un déficit d’information. L’Union ne souffre pas d’un déficit d’information, mais d’un manque de culture civique. Ce que montrent les enquêtes Eurobaromètre, c’est le déficit de connaissances civiques sur les institutions européennes. Moins de 15 % de la population européenne est capable de répondre à des questions précises sur le fonctionnement de l’UE. Les Européens ne savent ce qu’est le processus de codécision, ou ignorent le rôle d’initiative de la Commission : ils ne manquent pas d’informations. Au contraire, il y en a déjà beaucoup trop : l’Union européenne diffuse plus de 40 000 communiqués de presse (toutes langues confondues) par an, fabrique plus de 1 500 brochures papier et possède l’un des plus gros serveurs Internet d’Europe sur lequel les citoyens peuvent accéder à tous les textes officiels. Diffuser encore plus d’informations dans une société où chacun est déjà sursaturé de messages, c’est ajouter de la confusion à la méconnaissance.

  • Communiquer efficacement c’est cibler. La communication n’est pas un stand ou le tireur plus ou moins adroit tente d’atteindre une cible en carton. La communication est un processus de relations entre altérités libres et égales. Elle réclame que chacun se reconnaisse comme différent et néanmoins doté des mêmes potentialités. Il est donc primordial de s’identifier et d’identifier la personne à qui l’on s’adresse. Cependant, identifier – c’est-à-dire reconnaître dans sa singularité – n’est pas cibler, c’est-à-dire rassembler dans un même groupe des personnes différentes ayant une ou plusieurs caractéristiques similaires. Cibler, c’est nier l’identité, c’est refuser de reconnaître la singularité d’autrui, pour tenter de le rendre conforme à ses propres représentations, à ses propres intérêts. De plus, le principe même de la communication politique n’est pas de segmenter, de transformer la masse informe des consommateurs en cibles ayant des attentes spécifiques, mais de forger du commun (et non de l’unique) à partir de la singularité des individus.

  • Aujourd’hui, la communication numérique doit être centrale. C’est totalement faux. Même si les jeunes utilisent massivement les réseaux sociaux numériques, même si Internet autorise une communication interactive, la télévision reste le média central. C’était vrai, hier, pour le débat autour du projet constitutionnel européen, c’est toujours vrai, aujourd’hui. Les propres enquêtes de la Commission, les sondages Eurobaromètre, indiquent régulièrement trois choses : la télévision demeure le média le plus regardé, c’est la première source d’information sur l’Europe, elle est considérée comme un média plus crédible qu’Internet.

En matière de communication politique à l’échelle de l’Union européenne, il faut donc tout changer. L’union politique volontaire d’États-nations gardant leur souveraineté est un processus inédit dans l’histoire de l’humanité. Il convient donc de mettre en place une communication publique, elle aussi, totalement inédite.