« Un Village français » : les clefs d’un succès

Deux figurants jouent des soldats allemands dans « Un Village français ». Denis Adam de Villiers/Flickr, CC BY-NC-SA

Un Village français revient à l’automne sur les écrans de la chaîne France 3 pour la deuxième partie de la sixième saison. Depuis 2009, cette série télévisée, qui décrit la vie des habitants de « Villeneuve » – un village fictif – pendant la Seconde Guerre mondiale, rassemble en moyenne quatre millions de téléspectateurs. Des séries à succès, il y en eu d’autres, évidemment. Celle-ci est quelque peu différente cependant puisqu’elle prend pour cadre historique l’Occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, ce « passé qui ne passe pas » selon l’expression d’Éric Conan et Henry Rousso, à cause notamment de la Collaboration d’État, de Vichy, et de son rôle actif dans la déportation d’environ 75 000 Juifs de son territoire.

Tout réalisateur peut évidemment délimiter son sujet et il aurait été facile de centrer cette série sur les aspects les plus glorieux de cette histoire difficile. Or, si la Résistance et la Collaboration n’en sont pas absentes – la déportation des Juifs domine même la quatrième saison –, l’accent est plutôt mis sur l’accommodement au quotidien avec l’occupant allemand. Comment expliquer le succès de cette série ? Serait-ce parce que, 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Français sont toujours obsédés par « Vichy » ? Sans vouloir minimiser l’intérêt qu’ils portent sur cette page de leur histoire, nous aimerions suggérer ici que le succès de cette série est également et peut-être même avant tout artistique.

Notons d’abord que le principal auteur et directeur d’écriture de cette série, Frédéric Krivine, n’est pas un novice et qu’il réutilise ici des recettes éprouvées dans une autre série dont il était l’auteur, PJ, diffusée sur France 2 entre 1997 et 2009. Il était alors, en France, l’un des premiers – sinon le premier – à essayer l’écriture collective d’une série télévisée : « Plus qu’un choix, c’était une nécessité, puisque le caractère principal de PJ est d’être ancré dans la réalité sociale et que c’est un univers difficile à nourrir pour une personne seule », expliquait-il en 1998.

Autant d’intrigues que de personnages

La situation des Français entre 1940 et 1945 n’était pas moins complexe et on comprend pourquoi il décida encore une fois de se tourner vers l’écriture collective. Comme PJ, Un Village français se caractérise aussi par son grand nombre de personnages principaux, une quinzaine au total. Aucun ne domine l’intrigue ou, plutôt, les intrigues que suivent les téléspectateurs au fil des saisons. Véritable « série chorale », les parcours individuels s’entrecroisent à l’écran, la complexité narrative – qui se développera sur plus de 70 épisodes au total – permettant de mieux appréhender la complexité de cette période en évitant ou limitant les personnages manichéens et stéréotypés que l’on rencontre fréquemment dans les fictions prenant la Seconde Guerre mondiale pour cadre historique.

Des soldats allemands rassemblent des Juifs sous le regard de miliciens, dans « Un Village français ». Denis Adam de Villiers/Flickr, CC BY-SA

La présence d’un grand nombre d’acteurs déjà connu du petit écran a certainement également contribué au succès de cette série en lui donnant d’entrée à la fois une certaine légitimité artistique et un côté familier. Robin Renucci (« Daniel Larcher » dans la série) a joué dans une douzaine de séries télévisées et dans une quarantaine de TV films depuis ses débuts au début des années 80 ; Audrey Fleurot (« Hortense ») a également joué dans une douzaine de séries télé depuis ses débuts en 2002, et notamment dans Engrenages dans laquelle on retrouve par ailleurs Thierry Godard, « Raymond Schwartz » dans Un Village français. Une valeur sûre de l’écriture, Frédéric Krivine, s’est donc trouvée ainsi soutenue par des valeurs sûres du petit écran, devant mais aussi derrière la caméra: faute de place, nous ne ferons que mentionner la présence à ses côtés des réalisateurs et producteurs confirmés Philippe Triboit et Emmanuel Daucé, ainsi que celle d’Éric Neveux, compositeur d’une musique inspirée.

L’histoire de ce village s’adosse évidemment à l’Histoire, « avec sa grande hache » pour reprendre l’expression de Georges Perec. Mais cette dernière est moins un carcan qu’un cadre riche en scénarios qui permet de placer les différents personnages de cette série dans des situations diverses, dynamiques, et changeantes entre 1940 et 1945. Elle sert même de ressort dramatique et alimente la tension narrative à travers notamment les références que font certains personnages à des mots et des noms qui, alors, ne disaient rien à personne, provoquant un effet d’attente chez les téléspectateurs. Ainsi, les habitants du village de Villeneuve hésitent sur le nom de Drancy, cette ville en région parisienne dont ils n’ont jamais entendu parler auparavant, où sont déportés les Juifs du village. Cette ville, l’immense majorité des téléspectateurs le savent aujourd’hui, fut l’antichambre française d’Auschwitz, d’où partirent la plupart des Juifs déportés du territoire français. L’histoire s’adosse en fait moins à l’Histoire qu’aux règles du genre, la série télévisée. Pour maintenir l’intérêt, les espoirs et la fidélité du public, notons par exemple qu’aucun des personnages principaux ne meurt avant la toute fin de la cinquième saison qui porte sur l’année 1943.

Un Village français permet certainement de mieux comprendre cette période complexe, d’autant que la plupart des épisodes sont suivis de courtes mises au point par Jean-Pierre Azéma, un des plus grands spécialistes de cette période et principal conseiller historique de la série. Mais ce que les téléspectateurs apprennent est peut-être moins de l’ordre du factuel que de l’émotionnel, la présence de Violaine Bellet, conseillère psychologique de la série, y étant certainement pour beaucoup. Car ce qui ressort de cette longue immersion dans la France occupée – aussi longue que la guerre même puisque la diffusion se déroulera sur environ six ans –, c’est l’extrême complexité des situations dans lesquelles se trouvaient les Français au quotidien. En situant cette série dans un village, l'équipe d’Un Village français tourne le dos aux « grands hommes » et aux héros ou traîtres des « grands récits » pour nous raconter l’histoire négligée de la majorité des Français pendant l’Occupation, chefs d’entreprise, facteurs, ouvriers, médecins, fermiers, instituteurs, etc.

Toutes les nuances de gris

« Les Français dans leur majorité ont certainement été beaucoup plus attentistes et accommodants qu’on ne le disait en 45-70, et beaucoup moins pétainistes et passifs qu’on ne l’a dit depuis Ophüls [Le chagrin et la pitié, 1969] et Paxton [La France de Vichy, 1973] », déclare Frédéric Krivine dans le premier dossier de presse de la série télévisée. Son histoire de la Seconde Guerre mondiale – vue d’en dessous – met en image l’Occupation dans toutes ses « nuances de gris », pour reprendre l’expression de l’historien Julian Jackson. Un Village français est certes une fiction, mais elle est en adéquation avec les courants historiographiques récents qui, depuis une vingtaine d’années environ, s’efforcent de nuancer et de préciser l’extrême diversité, instabilité et dynamique des attitudes des Français lors de l’Occupation.

Il est bien sûr plus facile de constater un succès que de l’expliquer. Il aurait également fallu parler du talent des jeunes acteurs qui épaulent efficacement les stars confirmées du petit écran ou encore de la dimension ludique que les scénaristes incorporent souvent au récit. À titre d’exemple, le tout premier épisode qui voit les Allemands envahir le village de Villeneuve s’intitule ‘le débarquement’, un mot habituellement accolé à l’offensive des troupes alliées du 6 juin 1944 en Normandie. Mais, en définitive, ce qui est le plus surprenant avec cette série, c’est peut-être moins son succès que l’absence de polémique qui entoure sa diffusion, et ce malgré toutes les ‘nuances de gris’ qu’elle développe. Les Français semblent enfin capables d’aborder ce passé sans sombrer dans le pathos : ce passé est bel et bien en train de passer.