Vidéo : Moi entrepreneur, comment agir et penser en même temps ?

Cet article reprend l'intervention de Maurice Thévenet, Délégué général de la FNEGE, dans le cadre de la conférence FNEGE-Fondation MMA « Moi entrepreneur(e) : Comment agir et penser en même temps ? » du 29 novembre 2018.


Ce titre traduit deux intentions pour aborder la question entrepreneuriale. La première consiste à éclairer les tensions propres à l’action entrepreneuriale alors que celle-ci connaît actuellement un développement important dans notre pays mais, plus encore, auprès des plus jeunes générations. S’exprime également le souci d’aborder le sujet au niveau de la personne, de l’entrepreneur lui-même ou elle-même.

En effet si les Etats s’interrogent sur les écosystèmes propices à l’entrepreneuriat, si les banquiers ou les investisseurs scrutent la qualité d’un business-plan ou la viabilité d’un business-model, l’entrepreneuriat demeure une démarche personnelle, une aventure où la personne est au centre, investie dans son projet, grisée par son déploiement, submergée parfois par sa gestion courante.

Penser et agir « en même temps » est l’une des tensions assumées par l’entrepreneur mais il en existe beaucoup d’autres : comme explorer les possibles tout en sachant exploiter l’existant, intégrer une vie professionnelle exigeante dans sa vie personnelle, conduire un projet très personnel avec, pour et parfois malgré les autres.

Ces tensions sont connues, et chacun rêve d’équilibre, d’harmonie et de pratiques apaisées et sereines. On sait mais on ne fait pas, on analyse les dérapages des autres avant d’y céder soi-même, on rêve de vertu et d’ascèse personnelle mais on se confronte tous aux mêmes difficultés, dangers et parfois accidents.

Comme pour tous les problèmes humains, les solutions ne viennent pas des remèdes-miracle ou des injonctions mais de la manière d’aborder les problèmes, de l’angle de vue, étymologiquement de la théorie. Trois regards peuvent être proposés.

Le premier concerne l’origine des tensions. Les rôles que doit jouer la personne-entrepreneur génèrent un premier faisceau de tensions, entre le court et le long terme, le quotidien et le stratégique, soi et les autres ; ce sont autant d’exigences de rôle que la psychologie nous a habitués à associer à des personnalités ou profils différents et parfois incompatibles.

Le contexte personnel de l’entrepreneur pourrait être une seconde source de tensions, en particulier la difficile cohabitation entre vie professionnelle et professionnelle, particulièrement dans le cas des mères entrepreneures, mais la réalité semble plus diverse et subtile qu’on aurait pu le prévoir. Les professeurs pourraient s’interroger sur l’existence d’un statut d’étudiant entrepreneur, comme si on pouvait faire les deux, étudier et entreprendre ; l’expérience là encore montre que les incompatibilités ne vont pas de soi.

Les tensions apparaissent souvent à l’occasion d’accidents, de santé par exemple, survenus brutalement à la surprise incrédule de leurs victimes ; ces accidents sont alors une révélation, un point de basculement.

Autant dire que les origines des tensions sont multiformes et la diversité des histoires personnelles d’entrepreneurs nous garde de généralisations hâtives.

Le deuxième regard s’en tient aux ressources sollicitées pour résoudre ces tensions. On conseille à l’entrepreneur de prendre soin de lui ou d’elle, de faire l’effort de la pleine conscience de soi, en investissant tout autant sur ses réseaux ; il ou elle doit faire le long travail du choix, du discernement, mais tout en ayant approfondi les références de ce choix. On lui demande de passer du corps à l’esprit avec agilité tout en étant présent aux autres comme donneur de sens, « prophète » d’une certaine manière. Là encore, les pistes semblent multiples, idiosyncratiques, liées étroitement au processus personnel de développement d’une motivation, d’un mode de vie et d’une maturité comme l’envisagent les psychologues du développement.

Il nous reste un troisième regard possible, celui des modus operandi pour gérer ces tensions, la nécessité étant non pas d’essayer de tout concilier mais de décrire comment on y parvient. De toutes ces expériences trois conseils se dégagent.

Premièrement la posture. En matière d’entrepreneuriat, la réalité ne correspond jamais à ce que l’on veut, à ce que l’on espère ou à ce que l’on craint. Vie personnelle et professionnelle pourraient aussi être conciliables, les tensions tenables, les études et l’entrepreneuriat synergiques mais aussi les accidents possibles… La gravité des accidents n’enlève rien à la possibilité d’une résilience, voire d’un renforcement personnel. En ce sens les expériences d’entrepreneur ont une vertu pédagogique pour ceux qui abordent l’humain dans l’organisation de manière trop simpliste.

Deuxièmement l’apprentissage. Les étudiants vivent la tension entre l’étude et le projet et ils apprennent de cette expérience leur métier d’entrepreneur. Comme toutes les autres émotions, les tensions de l’entrepreneur ne peuvent s’apprendre, et donc se dépasser, que par l’expérience. Ainsi la motivation se construit dans le temps tout comme le sens de son action. Angela Duckworth l’a bien montré en démontant les ressorts de la gnaque. En ce sens l’expérience n’est rien mais l’apprentissage à partir de son expérience est tout.

Troisièmement, comme dans l’histoire selon laquelle il faut chercher ses clés où on les a perdues et non là où il y a de la lumière, il faut se garder de viser l’illusoire équilibre, d’espérer le miraculeux hypotenseur ou de rêver à la « sur-femme ». La solution des tensions est dans l’exigeant travail personnel consistant à admettre que la réussite de l’entrepreneur est dans son travail d’organisation, c’est-à-dire la rencontre entre son action personnelle et les désirs d’appartenance des autres à la pérennité de ce projet.

Finalement une des clés pour aider la personne entrepreneur à vivre ses tensions, c’est aussi… les autres.