Visages de la transidentité dans le cinéma d’aujourd’hui

L'acteur Victor Polster dans Girl, présenté en sélection « Un certain regard » à Cannes. Allociné/Diaphana

En 2017 et en 2018, trois films et documentaires intimistes sur la question trans ont vu le jour : Finding Phong (Tran Phuong Thao et Swann Dubus, 2017), Coby (Christian Sonderegger, 2018) et Girl (Lukas Dhont, 2018). Alors que ce dernier est en compétition à Cannes (il est sélectionné à « Un certain regard », mais il concourt aussi pour la Caméra d’or et pour la Queer Palm), revenons sur le paysage cinématographique de ces dernières années autour des figures transidentitaires.

2011-2018 : cinq années de cinéma trans

Les sept dernières années ont été de ce point de vue symptomatique de ce va-et-vient entre une plus grande visibilité médiatique et cinématographique et le maintien d’une certaine forme de secret dans les parcours transidentitaires filmés.

En 2012, Xavier Dolan dévoile le film Laurence Anyways. On y voit Melvil Poupaud en Laurence, personnage trans affrontant le regard des ami·e·s, de la famille, de la rue, bref éprouvant cet élan contradictoire de peur et de nécessité aboutissant à l’affirmation de son genre. Une scène en particulier retiendra ici notre attention. Une salle de classe au bruit habituel, une porte qui s’ouvre, et l’on découvre Laurence, en pleine assurance, qui revient sur son lieu de travail après sa transition. Le bruit laisse place au silence, celui des élèves bien sûr, mais également celui de Laurence, confrontée à celles et ceux qui la regardent ou la croisent. Le silence réside aussi dans ce qui n’est pas rendu audible. Les élèves ne bougent pas, ne prononcent pas un mot, l’extrait est recouvert d’une musique pleine venant masquer ces mots qui peuvent blesser, meurtrir.

L’épreuve de la classe n’est pas la seule épreuve : elle convoque à ses côtés la question du « passing », c’est-à-dire le fait de passer vers le genre ressenti, mais aussi l’épreuve des interactions dans l’établissement et des déplacements dans ce dernier. Pour le dire autrement, la géographie des transidentités est bien souvent soumise à des espaces de tensions, des espaces anxiogènes qu’il convient de prendre en compte dans la restitution de ces mêmes expériences. Mais là encore, le film de Xavier Dolan fait l’impasse sur ces écueils. Il fait s’affirmer Laurence dans un défilé à travers les couloirs du lycée, entre regards admiratifs et d’autres réprobateurs, sans qu’aucun mot ou qu’aucune réaction n’apparaisse vraiment.

La dimension fictionnelle de l’œuvre invite à relire, du côté des expériences et des témoignages, une autre dimension relationnelle, ici celle du travail enseignant, soumis aux étapes d’une transition. Dans Laurence Anyways, Dolan segmente la géographie du vivable dans des endroits isolés, excentrés. C’est le cas premièrement de cette « seconde famille » que va découvrir Laurence, cachée derrière un rideau de scène, une famille de travestis scéniques qui, comme elle, fuit le monde en se cachant. Cette rencontre est inaugurée par les coups, les injures, la transphobie, et le personnage de Laurence qui déambule ensanglantée dans les rues. Comme souvent, comme l’aura montré le sociologue Didier Eribon, c’est l’injure qui est inaugurale. Mais c’est également le cas, second exemple, de ces retrouvailles entre Laurence et Fred, sa petite amie, dans le seul lieu que toutes deux envisagent comme « sécure », un lieu reculé, enneigé, éloigné des autres. Un « placard géographique » en quelque sorte, qui signe ici le paradoxe d’une visibilité empêchée.

Une nouvelle amie (Ozon, 2014) avec Romain Duris est une autre bonne illustration de ce dévoilement inabouti, jusque dans l’affiche d’ailleurs. Romain Duris y campe le personnage de David qui se transforme en femme, ou en « sa » femme, faisant chavirer le cœur de Claire, l’ancienne meilleure amie de sa femme, dans un thriller amoureux qui rappelle, sans l’égaler, La piel que habito d’Almodovar. Le personnage principal n’en finissant réellement jamais de devenir un autre voulu par une tierce personne, un autre qui n’est pas « lui ».

Du classicisme au réalisme

En 2016, deux autres films emboîtent le pas de cette explosion et, d’autre part, de cette stagnation, des représentations trans au cinéma : Tangerine et The Danish Girl. Si ce dernier reprend les codes classiques d’une biographie, délimitant un « avant » et un « après » la transition, c’est peut-être sans doute qu’il est nécessaire d’en passer par ce type de film qu’on pourrait appeler « de tolérance », pour reprendre les mots du critique de cinéma Didier Roth Bettoni, pour faire évoluer les esprits et les regards.

Dans le film de Sean Baker, Tangerine, les deux héroïnes trans et noires offrent une vision contemporaine et comparée des expériences transidentitaires, toujours soumises aux discriminations. Ici, pas de re-création d’une réalité historique mais un réalisme cru. Pas non plus de stars cisgenres, mais deux actrices trans non professionnelles. Sans misérabilisme, avec au contraire une énergie vitale, le spectateur est confronté de plain-pied à ce à quoi doivent se confronter nombre de personnes trans. Emprisonnement, éloignement des soins, aspect cumulatif des problématiques sociales, raciales et des discriminations genrées : Tangerine évoque l’explosion des problématiques trans.

La technique filmique utilisée par Sean Baker pour tourner ce Tangerine est d’ailleurs aussi éloignée de l’image apprêtée de The Danish Girl. iPhone augmenté au poignet, le réalisateur offre un film rythmé, parfois violent, souvent drôle, aux tonalités urbaines percutantes. En comparant ces deux films américains très différents à tous points de vue (et même pour ce qui est du public qu’ils visent), nous pouvons réévaluer les évolutions et les stagnations auxquelles sont confrontées les personnes trans aujourd’hui, que ce soit dans la réalité légale ou sociétale ou concernant les si rares représentations que le cinéma donne d’elles.

Où sont les hommes trans ?

Une régularité perdure : la moindre visibilité des hommes trans. En 1983, Barbara Streisand porte le personnage de Yentl au cinéma dans le film éponyme. Refusant la séparation genrée des tâches et des pratiques, notamment religieuses, Yentl devient Anshel. Dans une Europe du début du XXe siècle, Anshel porte le poids d’un lourd secret. On retrouve la thématique du secret dans une proportion très importante de films traitant de ce sujet. Et la proportion semble d’autant plus écrasante que les personnages se masculinisent. Il faut tenir le secret d’une transition impensable dont la révélation porte en elle un coup certain. C’est sur cette idée que se déploient les parcours de Fariba dans le film Unveiled d’Angélina Maccarone (2005). En fuyant l’Iran, Fariba usurpe l’identité d’un de ses compagnons de route et endosse les habits de Siamak. Chaque faux pas peut dévoiler sa vraie identité et entraîner son expulsion.

Le même secret, forcé là encore par un contexte de crise, est la caractéristique du film Albert Nobbs, sorti en 2011. Interprété par Glenn Close, Albert Nobbs évoque, dans l’Irlande de la fin du XIXe siècle, une femme se déguisant en homme pour survivre dans un climat social hostile. Albert Nobbs travaille comme majordome dans un hôtel de Dublin. La vision d’une société bourgeoise corsetée est cruelle, mais elle propose une subversion de l’ordonnancement victorien par un franchissement de la « différence des sexes ». La frontière se fait passerelle lorsqu’il envisage la séduction d’une servante. À la fois acte d’amour et possibilité d’accès au statut social d’homme respectable, donc hétérosexuel, Nobbs est à l’intersection du genre et de la classe.

Surtout, Albert Nobbs montre un traitement différencié des transitions au cinéma. Dans les films traitant des femmes trans, deux registres apparaissent : celui du trouble (Transamerica, Laurence Anyways) ou bien, à l’opposé, celui du comique (Chouchou, FBI, Madame Édouard). Dans Tootsie par exemple, et contrairement à Albert Nobbs, Dustin Hoffman se transforme aussi parce qu’il ne trouve pas de travail et ce film est classé comme un film… comique. À l’inverse les films traitant de la transition masculine sont graves, sérieux. La gravité tient de l’impossibilité supposée de ce franchissement.

Author provided

Deux films semblent faire exception. Boys Don’t Cry de Kimberly Peirce (1999) et Tomboy de Céline Sciamma (2011). Non que ces deux productions aient su s’extraire du tragique et de l’épreuve, mais elles traitent néanmoins de transitions apparaissant plus fortes que les précédentes. Ici, ce n’est pas la nécessité économique ou sociale qui pousse au changement mais bel et bien les questionnements identitaires de Teena (Boys don’t cry) et Laure (Tomboy). Ce sont aussi très certainement ces deux films qui, dans l’ensemble du cinéma « trans », portent à l’écran des biographies abouties, complexes, dont l’exposition tient aussi un rôle pédagogique, d’apprentissage du spectateur, au même titre que le personnage à l’écran qui cherche, se questionne ou doute.


Ce texte est extrait du livre d’Arnaud Alessandrin, « Sociologie des transidentités », ed. Cavalier Bleu, 2018.