Vivre ensemble en Europe avec nos différences

Drapeau européen, à Berlin. Rock Cohen/Flickr, CC BY-SA

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2017, qui se tient du 7 au 15 octobre, et dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


De 2012 à 2015, à l’initiative du Forum Bruno Kreisky pour un Dialogue International, un séminaire biannuel s’est tenu à Vienne pour réfléchir au rapport à l’Autre. Sous la direction d’Antony Lerman, chercheur honoraire au Parkes Institute for the Study of Jewish/Non-Jewish Relations à l’Université de Southampton et rédacteur adjoint à la revue Patterns of Prejudice, un livre collectif en est issu : « Do I belong ? Reflections from Europe ».

Ce n’est pas un ouvrage de sciences sociales, il ne s’appuie par sur des statistiques, des sondages ou des entretiens, les contributeurs devaient se fonder sur leur propre expérience. Les essais qui en résultent, très personnels, souvent émouvants, apportent un regard neuf sur ce qu’appartenir à l’Europe signifie aujourd’hui, dans un contexte de fortes turbulences marqué par la crise des réfugiés, le terrorisme, la dynamique électorale des partis populistes et, il y a tout juste un an, le Brexit.

Allergiques aux frontières

Les profils des auteurs sont contrastés. On y trouve des écrivains, des journalistes, des artistes, des universitaires, une ancienne juge, des responsables d’ONG ou de think tanks. S’ils vivent en Europe aujourd’hui, leurs histoires familiales commencent ailleurs. Ils ont, pour reprendre le titre du chapitre de Diana Pinto, « grandi sous des cieux différents », et pas toujours de leur plein gré. Ils pensent, ils parlent en plusieurs langues. Leurs appartenances sont multiples, complexes, changeantes, parfois conflictuelles.

De tels parcours prédisposent à l’empathie avec tous ceux – réfugiés, migrants – qui frappent aux portes de l’Europe. Ces hommes et ces femmes sont allergiques aux frontières, tant celles de la « forteresse » Europe qu’au-delà, tant externes qu’internes aux pays qui la composent. Ils critiquent l’Union européenne pour sa complexité, sa frilosité, sa tendance à imposer un modèle de citoyenneté homogène top down. Mais tous partagent, à des degrés divers, le sentiment d’être, à leur manière, profondément européens.

La religion de l’oiseau

Le mot d’ordre des féministes américaines dans les années 60 était « le personnel est politique », rappelant que la politique se fait tout autant dans la chambre à coucher et à la cuisine que dans les urnes ou dans la rue. Ce livre en apporte la démonstration, dessinant par petites touches ce qui fait l’appartenance ou la non-appartenance, l’acceptation ou le rejet.

Rob Berkely évoque le hochement de tête tacite (black head nod), signe de reconnaissance et de solidarité lié à la même couleur de peau. Le chapitre d’Isolde Charim montre comment l’heure de déjeuner marquait une frontière symbolique entre les Autrichiens « qui mangent à midi » et les non-Autrichiens, comme sa famille qui mangeait à 1 heure ou 2 heures.

Tandis que la discussion passionnée entre trois enfants à propos de l’enterrement d’un oiseau, sous la plume de Şeyda Emek, illustre les clivages communautaires. Comment savoir la religion de l’oiseau ? Peuvent-ils mettre une croix de brindilles sur sa tombe, alors qu’ils sont musulmans ? Finalement la tombe resta nue, mais une prière fut dite à Allah et une au Dieu des chrétiens.

À contre-courant de l’europessimisme

Ces essais, qu’on ne peut tous évoquer ici, vont à contre-courant de l’europessimisme dominant après le Brexit. Ils ouvrent des pistes à suivre pour retrouver l’idéal initial du projet européen, l’union dans la diversité.

Et les opinions publiques semblent évoluer dans le même sens, si l’on en croit le dernier Eurobaromètre commandée par le Parlement européen.

Paris, le 8 août 2008. Pascal Terjan/Flickr, CC BY-SA

En un an, le sentiment que l’appartenance à l’UE est une bonne chose a progressé de 4 points pour atteindre 57 % ; 56 % des personnes interrogées se disent attachées à l’UE (+5 points) et 74 % pensent que ce qui rapproche les citoyens des États membres est plus important que ce qui les sépare (+3 points).

Le 5 octobre dernier, au congrès du Parti conservateur, Theresa May fustigeait le cosmopolitisme, traitant les « citoyens du monde » de « citoyens de nulle part ». Ce livre montre le contraire. Loin d’annuler les autres appartenances, le sentiment européen les englobe et les enrichit.


« Do I Belong ? Reflections from Europe », Edited by Antony Lerman, Pluto Press.