« Yavaitqua » et « yaqua », les jumeaux terribles du discours sur la Syrie

Bachar al-Assad, à l'ombre de son père. Louai Beshara / AFP

Pour chaque crise, aujourd’hui comme hier, nous sommes bombardés d’affirmations : il aurait fallu faire autrement, il faudrait faire autrement. Sans cesse, il est question d’occasions manquées, mais aussi d’occasions à saisir, pour sortir de l’impuissance et « régler » enfin la question syrienne.

Il y a ceux qui considèrent que la révolution syrienne était, au départ, pacifique et menée par des gens « raisonnables ». Pour eux, le régime des Assad est ce qu’il y a de pire, parce qu’il a nourri l’extrémisme par des décennies de tyrannie et fait libérer des djihadistes de prison sans vraiment combattre Daech. Ceux-là pointent dans la lenteur occidentale l’occasion manquée de reconnaître le Conseil national syrien en 2011-2012.

Si vous croyez en la magie de la médiation, vous regretterez l’échec de la tentative menée par Kofi Annan et Jean-Marie Guéhenno au printemps 2012. Mais si vous pensez qu’il n’y a pas de solution politique hors du régime, et que Bachar al-Assad vaut mieux que Daech, vous dénoncerez une autre occasion manquée par Paris dans la rhétorique du « Bachar must go » qui fut martelée trop vite et trop durablement. Peut-être pour se racheter des abandons tardifs de Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte.

Si vous aviez espéré que la découverte de l’utilisation d’armes chimiques, en 2013, par le régime justifie – au minimum – une « punition », et jugez qu’Obama n’a pas eu les « tripes » pour l’administrer, vous estimerez qu’il s’agit du vrai tournant de cette crise puisqu’à ce moment-là Daech n’existait pas.

Le point de bifurcation

Cette « histoire avec des si », appelée de manière plus académique « histoire contrefactuelle », pose un certain nombre de problèmes. D’abord, il faut que le point de bifurcation soit crédible. On peut toujours imaginer qu’avec Churchill au pouvoir à Londres, les Britanniques auraient tenu ferme face à l’Allemagne nazie dès 1938. Or il n’y avait aucune chance qu’à cette période il soit premier ministre. De surcroît, il n’a jamais voté contre le gouvernement, il a sous-estimé les Japonais et flirté avec l’Italie fasciste. Et Churchill détestait davantage Gandhi que Hitler.

Pouvait-on vraiment trouver une autorité alternative en Syrie, en 2011, et mener à bien une mission de « bons offices » quand personne ne la souhaitait vraiment – ni sur place, ni parmi les commanditaires américains et arabes – et parler à Bachar en 2012 ?

Ensuite, la bifurcation est toujours envisagée pour conduire en ligne directe à un avenir en rose, et trouver une issue à des évènements dramatiques. Ainsi, à propos de la crise de l’été 1914 qui va mener à la boucherie de la Première Guerre mondiale, certains estiment que si les Britanniques avaient affiché une forte détermination à entrer en guerre aux côtés de la France, l’Allemagne aurait pu être dissuadée d’aller plus loin. Ou bien qu’un effort résolu de Londres pour trouver une solution diplomatique aurait permis, comme lors des crises précédentes, d’éviter une guerre généralisée.

Autrement dit : si Londres avait bien joué l’une de ces cartes, les Guerres mondiales, les totalitarismes rouge et brun et l’Holocauste auraient pu être évités… De même, si Bachar avait été « puni » en 2013, il n’y aurait pas eu Daech, et donc pas de crise des réfugiés. Et si demain Bachar était écarté du pouvoir, la Syrie pourrait devenir démocratique et ferait cohabiter en bonne intelligence communautés et groupes sociaux.

Droit international “bushiste”

Ce type d’affirmation fait l’impasse sur toutes les bifurcations ultérieures possibles. Peut-être que si Paris et Londres avaient fait alliance avec Staline en 1939, il n’y aurait pas eu de Seconde Guerre mondiale… Mais peut-on imaginer qu’Hitler serait tranquillement retourné à Vienne pour peindre et qu’il aurait renoncé à tous ses projets, tandis que l’Union soviétique serait devenue un sympathique allié sans ambition et sans inquiétude pour sa sécurité ?

Qui peut dire ce que Bachar aurait fait si on l’avait puni, et comment ses alliés réagiraient s’il était éliminé ? L’accord sur les armes chimiques, en septembre 2013, a permis d’en priver le régime, et il semble bien que les Israéliens, qui en voyaient l’avantage, n’ont pas été étrangers à l’accord. Mais si le futur est incertain aujourd’hui, il l’était également avant-hier et hier, et il n’existe pas de logiciel ou de matrice permettant de modéliser les scénarios probables et d’anticiper les choix de milliers d’individus.

Louai Beshara/AFP

L’« Y’a qu’à » révèle les mêmes ambiguïtés. Premièrement, il faut que le « game changer » (terme très à la mode outre-Atlantique) soit réellement crédible. Faut-il espérer l’arrivée de la « cavalerie américaine » pour sauver les victimes en éliminant les « méchants » ? Mais Obama va-t-il seulement vouloir entamer une guerre au moment de terminer son second mandat, et jeter ses militaires dans un nouveau bourbier alors qu’ils regardent du côté de la Russie et de la Chine ?

La France, elle, ne va pas envoyer seule des troupes au sol quand elle est engagée dans un tiers de l’Afrique et en Irak. Des frappes aériennes punitives ou dissuasives sur Daech, en invoquant l’auto-défense (l’article 51 de la Charte de l’ONU, mentionné par Manuel Valls), risquent de la faire plus encore glisser vers le droit « bushiste » de la guerre préventive, sans limites d’espace ni de temps.

Le « ni-ni » et le « et-et »

Une grande coalition arabe anti-Daech n’enthousiasmerait certainement pas les pays du Golfe, et encore moins l’Iran et la Turquie. Miser sur la haine d’Ankara à l’égard de Bachar ne mènera pas à la « libération » de Damas par les Turcs sans provoquer de réaction côté arabe et kurde. Miser sur la Russie et l’Iran pour qu’ils abandonnent Damas ? Mais que penseraient les Ukrainiens, les Saoudiens et les Israéliens de cette nouvelle alliance ? Quoi qu’il en soit, la grande conférence diplomatique entre puissances contrôlant parfaitement les acteurs locaux relève désormais de l’illusion.

Jouer les « modérés » face au régime et aux jihadistes ? Cela relève de la pure incantation. Il ne faudrait pas rêver, comme Hitler en 1945, qu’une arme miracle permette de sauver la situation (les drones ou les robots aujourd’hui), que Roosevelt meurt (Bachar al-Assad aujourd’hui) ou que la coalition adverse se brise (le soutien de la Russie et de l’Iran au régime syrien).

Deuxièmement, l’application sur le téléphone qui permet en un clic d’obtenir ce qu’on veut est certes de pratique courante désormais. Mais dans les relations internationales, ses effets ne sont pas toujours heureux. On peut considérer que continuer à ne pas combattre Bachar al-Assad nourrira les rangs des jihadistes furieux de la lâcheté, voire du « deux poids, deux mesures » de l’Occident. Pourtant, si nous intervenons, nous serons assimilés à des impérialistes, comme en Irak, et cela gonflera d’autant les rangs des jihadistes.

Négocier ou renverser Bachar al-Assad… Zein al-Rifai/AMC/AFP

Et comment prouver que le « ni-ni » (ni solution de force, ni discussion avec Bachar), ou à l’inverse le « et-et », est meilleur ou pire pour la Syrie ? Attendons de voir quand quelqu’un proposera d’attendre que la Syrie soit vidée de sa population pour bombarder les deux diables, Assad et Daech… Troisièmement, faire un choix en fonction d’un objectif et de moyens n’implique pas que ses effets n’amèneront pas à le réajuster. La conjoncture de 2015 n’est pas celle de 2012.

Il est de bon ton, aujourd’hui, de critiquer les gouvernements et en même temps d’en attendre beaucoup et vite, tout en stigmatisant les impôts qui lui permettent d’agir. Sans les exonérer, rappelons simplement le danger des idées simples, et pas seulement à propos de l’« Orient compliqué ». Ils font sans doute des erreurs, mais comment prouver que ce sont des erreurs, sinon en fonction de nos propres préférences (pour la force, la diplomatie, le repli sur soi…), et d’issues que nous connaissons après coup ?

Il semble que l’on s’achemine aujourd’hui, après les postures morales et guerrières, vers du « un peu de tout ». On parlera sans doute un peu à Bachar, on négociera avec Moscou et Téhéran (avec des concessions à la clé), on utilisera un peu plus la force et on réunira des conférences internationales avec pléthore d’États et d’organisations internationales. Mais, comme dans un shaker, tout sera question de dosage, de mélange et de température ambiante. Mais l’on entendra encore bien des voix critiquant Obama de ne pas avoir une stratégie claire et transparente pour défaire Daech.

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