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À La Réunion, un jardin-école pour la planète

“Notre planète est à l’image d’un jardin, un espace clos qu’il appartient à l’homme d’entretenir et de préserver”. Sébastien Clément, Author provided

Il y a presque 10 ans, les Pitons, cirques et remparts naturels de l’île de La Réunion ont fait leur entrée dans la liste des biens naturels classés au patrimoine mondial par l’Unesco. L’île, reconnue pour la diversité de ses paysages, sa biodiversité et l’extrême richesse de ses milieux, est pourtant menacée, à l’instar de nombreux autres patrimoines naturels. Un récent rapport du GIEC a ainsi rappelé que les coraux de l’île étaient en voie de disparition du fait du réchauffement climatique.

Or, afin de préserver cette biodiversité, faut-il encore pouvoir la reconnaître, l’identifier voire la nommer. En 2010 le site Internet de la Direction de l’Environnement locale spécifiait ainsi que :

« Parmi les lacunes identifiées pour la préservation de ce patrimoine, le manque de connaissances spécifiques et écologiques représente un frein à l’amélioration de la gestion et la conservation de la biodiversité. »

Après de multiples échanges avec le paysagiste Gilles Clément, Grand Prix du paysage 1999 et auteur du concept de jardin planétaire, j’ai initié la création de cette école en 2013. Ce projet inédit – soutenu financièrement par la Direction des Affaires culturelles à La Réunion s’inspire d’une école existante créée par Gilles Clément en 2009 à Viry-Châtillon, en Île-de-France.

Vidéo présentant le jardin botanique du Rayol à Rayol-Canadel-sur-Mer, dans le Var.

Jardin planétaire

La notion de jardin planétaire chez Gilles Clément apparaît pour la première fois dans Thomas et le voyageur, une fable philosophique inspirée de ses voyages effectués pour la réalisation du jardin du domaine du Rayol dans le Var.

Dans cette représentation, notre planète est à l’image d’un jardin, un espace clos qu’il appartient à l’homme d’entretenir et de préserver, comme l’écrit Gilles Clément,

« Le jardin planétaire, c’est notre planète et le jardinier planétaire, c’est chacun d’entre nous. »

Lorsque l’on observe l’île de La Réunion depuis l’espace, elle apparaît elle aussi comme un enclos, un morceau de terre isolé par l’océan Indien. Un jardin ?

La Réunion depuis la Station spatiale internationale le mardi 9 avril 2013 à 15h56. Pavel Vinogradov, Author provided

L’Atlas des paysages réalisé par la Direction de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement de La Réunion (DEAL), fait référence à cette similitude « d’île jardin ». C’est en tous cas pour l’homme, un territoire limité, un enclos à partager, un jardin à préserver.

Un projet citoyen

L’École du Jardin planétaire de La Réunion est avant tout un projet citoyen fonctionnant comme une Université populaire avec des activités ouvertes à tous. Ancrée sur l’endémisme, soit les milieux spécifiques au territoire, dû à la grande diversité des micro-climats présents sur l’île (près de 150), l’école propose un partage de la connaissance sur la biodiversité.

Par biodiversité, on entend la diversité des espèces vivantes sur ce territoire et la connaissance de leurs interactions notamment dans les pratiques du jardinage.

Il s’agit donc d’apporter aux citoyens les bases de cette culture commune et universelle, de leur donner des clés de lecture et de connaissance des espèces, de faire évoluer leur rapport à la nature et au vivant à travers des ateliers et des formations sur la reconnaissance des plantes, leurs vertus, le rôle des insectes, l’observation, enseignements souvent absents ou négligés dans les programmes scolaires.

L’école est pensée comme un électron libre qui propose toute l’année des activités à travers l’île : jardins, école, sites naturels sur lesquels sont diffusés les savoirs. L’école envisage de s’installer prochainement sur un terrain pour proposer un jardin d’expérimentation.

Atelier sur l’apiculture au Jardin d’Éden à l’Ermitage le 21 mars 2018 avec Dorothée Ninotta, apicultrice. Sébastien Clément, Author provided

90 intervenants engagés

Environ 90 personnes se sont engagées auprès de l’école : jardiniers passionnés, chercheurs, artistes, apiculteurs, ethno-botanistes, scientifiques, tisaniers ont transmis leurs savoir auprès de 15 000 citoyens depuis 2013.

250 jardiniers ont été formés au jardinage bio, une centaine en aromathérapie et 80 agriculteurs et maraîchers locaux ont bénéficié d’une formation sur la préservation de leurs sols. Un thème dont on parle peu sur l’île qui est pourtant le socle support de production. Les producteurs formés sont désormais en voie de conversion vers une agriculture bio.

En 2015, l’école a créé un marché bio à l’Éperon dans l’Ouest-de-l’Île pour valoriser les producteurs locaux et les circuits courts. Ce marché alternatif a permis de faire prendre conscience à la population que les produits bios ne sont pas plus chers qu’en conventionnel quand ils sont distribués directement sans intermédiaire.

Marché bio de l’Éperon.

Chaque samedi matin, le stand de l’école y propose du troc de graines d’espèces locales, majoritairement pour le potager même si l’on y trouve des endémiques pour garnir son jardin tel que les mahots, bois de chenille, benjoins, etc.

En 2018, l’école a mis en ligne une application gratuite pour smartphones et tablettes permettant le référencement participatif des arbres remarquables à l’échelle planétaire : MOABI. À La Réunion, des tamarins bicentenaires, d’anciens bois d’olives, de vieux manguiers, ont ainsi pu être recensés. Près de 400 arbres sont déjà répertoriés dans la base de données de cet outil innovant.

Des plantes médicinales mises en valeur

La Réunion disposant de plus de deux cent cinquante plantes médicinales endémiques et indigènes, l’école a créé une pépinière dans les jardins partagés d’Amédée à Sans-Souci avec le concours de la Semader, bailleur social dans le but de replanter ces espèces dans le quartier en mutation. Parallèlement, l’école anime un projet artistique appelé Jardin nursery proposant une valorisation des espèces locales dans des pépinières au cœur des hôpitaux CHU de l’Océan indien (Réunion et Mayotte).

On trouve dans ces pépinières le bois d’arnette, arbrisseau connu pour ses feuilles légères à l’odeur de pomme reinette. Utilisée pour traiter les rhumatismes, les reins, la sciatique, les ulcères, cette plante reconnue par la pharmacopée française, un peu oubliée est ainsi réutilisée et valorisée à travers ces deux projets…

Atelier sur les plantes médicinales et leurs vertus à Jardin Nurserie au CHU de Saint-Pierre le 14 octobre 2017 avec isabelle Joly, ethno-botaniste. Sébastien Clément, Author provided

Repenser l’impact de l’homme sur le paysage

Cette école est aussi un laboratoire d’idées créatrices sur le rapport de l’homme à la nature et son impact sur le paysage. Des actions pédagogiques permettent ainsi la création de jardins expérimentaux au sein d’écoles ou sur des sites naturels.

À titre d’exemple, avec deux enseignants de l’École Supérieure d’Arts de la Réunion (ESA) : Rémi Duthoit et Éric Barbier, nous avons créé un jardin à partir d’une friche : « Zardin lo guèp » aux abords du Jardin de Paulo à Saint-Paul. Ce jardin d’environ deux mille mètres carré a permis d’accueillir des œuvres éphémères des étudiants de l’ESA conçu dans le cadre de cette expérience.

Tous les ans l’École du Jardin planétaire organise des ateliers et mobilise les citoyens en partenariat avec le CEDTM pour replanter les espaces avec des espèces endémiques pour permettre aux tortues de revenir pondre sur ces lieux.

Atelier de requalification des plages de ponte des tortues marines à Boucan le 26 mai 2018 avec Kélonia. Sébastien Clément, Author provided

La toute première université populaire

Avec cette école, l’île de la Réunion est la première région française à offrir à ses habitants une université populaire permanente sur les thèmes de la biodiversité et des paysages. Les participants de tout horizon et de tout âge s’inscrivent en ligne sur le site de l’école pour des activités majoritairement prévues les samedis matin.

De nombreux participants et citoyens expriment désormais leur engagement à jardiner, à créer un potager. Les formations ont permis à la plupart de se lancer seuls. Ainsi, Éric, basé dans l’Ouest, a mis en place un potager pour sa famille car « cela me fait du bien et je fais des économies ».

Certaines personnes intervenant auprès de l’école se sont professionnalisées, c’est le cas de Nadine Fornet, ancienne infirmière qui après quelques ateliers en 2017 a créé sa propre structure.

Atelier plantations d’espèces endémiques à La Grande Chaloupe le 18 Mars 2018 avec le programme Life +. Sébastien Clément, Author provided

Les retours positifs que nous avons eus depuis la création de l’école ont permis d’envisager l’expérience à une plus grande échelle sur l’île mais nos moyens restent limités.

Une ouverture sur l’Océan indien

Les seconds Entretiens du Patrimoine de l’Océan indien en 2015 sur le thème des Jardins et du paysage ont facilité des rencontres et des liens avec de nouveaux partenaires potentiels ou de futurs acteurs. Des échanges sont désormais envisagés notamment avec l’île Maurice.

À Mayotte où un Jardin Nursery pour la valorisation de la culture des plantes médicinales a aussi vu le jour, un projet de création d’Ecole du Jardin planétaire est en construction. Le contexte social n’étant pas très stable, la démarche prend du temps. Il serait réjouissant de voir se tisser un réseau d’écoles au cœur de l’Océan indien sur des enjeux insulaires souvent similaires comme la méconnaissance du vivant et la fragilité des milieux.

À Limoges, une nouvelle école du Jardin planétaire a été créée en 2017. Elle propose une licence professionnelle orientée sur les milieux anthropisés. Après six années d’existence, l’équipe s’interroge sur l’avenir de cette structure. Comment désormais orienter ce projet ?

De nouvelles formations sont envisagées, l’une d’elles diplômante aura pour objectif de former sur une année de véritables jardiniers en milieu tropical sur cette île aux mille paysages.

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