Abus sexuels : la réforme de l’Église ne peut plus attendre

A la cathédrale Saint-Paul de Pittsbrugh (Pennsylavnie), le 15 août 2018, au lendemain des révélations choc d'un rapport sur les abus sexuels dans cet État américain. Jeff Swensen/AFP

Entre le rapport du Grand Jury publié au mois d’août 2018 en Pennsylvanie (USA), celui en Allemagne en septembre, l’affaire Barbarin en France, la démission du cardinal McCarrick aux États-Unis, celles des 34 évêques chiliens, les scandales en Irlande, les affaires autour des abus sexuels se multiplient dans l’Eglise catholique.

Et il n’y a pas de raison de croire que le mouvement de dévoilement s’arrête. D’autant que si, pour l’instant, la crise se cantonne aux pays disposant d’une opinion publique forte, apte à peser sur les autorités ecclésiales et politiques pour exiger la transparence (enquêtes journalistiques, pétitions, tribunes, procès), les autres n’ont pas de raison d’être épargnés à terme.

Une Église sans voix

Même si tout se mêle, les périodes chronologiques – en Pennsylvanie, l’enquête a porté sur une durée de 70 ans de 1940 à 2010, pour l’Allemagne de 1946 à 2014 –, les types de crimes ou d’atteintes, il est possible de prévoir une double expansion, géographique d’abord et institutionnelle enfin. La crise s’amplifie et l’Église catholique est sans voix. Pour comprendre ce silence, il faut dégager un aspect qui peut expliquer pourquoi l’institution ecclésiale a tant de mal à cerner la crise et à la dépasser.

Car c’est la structure même de l’Église qui est remise en cause. Peu importe que les multiples dénonciations mêlent crimes contre enfants et harcèlement, dénoncent ceux qui ont agi et ceux qui ont protégé, ou fermé les yeux. Seule la justice doit démêler les responsabilités pénales, quand elle le peut encore.

Pour l’institution elle-même, le mal est fait. La confiance est rompue. C’est son fonctionnement qui a permis à de tels crimes de se dissimuler et de se perpétuer. Aucun évêque, archevêque, cardinal et donc pape qui puisse être épargné, non par culpabilité personnelle, mais par responsabilité générale.

La fin du Concile de Trente

Au fond, ce sont les choix faits par le Concile de Trente, au XVIe siècle, de s’appuyer sur le clergé pour accomplir la réforme catholique et la reconquête spirituelle de l’Europe après le développement des Réformes protestantes qui est bousculé par cette crise.

A Buenos Aires (Argentine), le 24 août 2018, des fidèles catholiques renoncent à leur foi. Eitan Abramovich/AFP

Déjà alors l’indignité des clercs participait des espérances de réforme et conduisit le pape Paul III Farnèse à épurer le Sacré Collège. En 1536, il convoque un concile général. Le choix qui est alors fait de renouveler la discipline cléricale conduit à rejeter toute conception protestante du sacerdoce – le sacerdoce universel donné à tous par le baptême – et à exalter le prêtre.

Cette revalorisation de la mission apostolique du clerc s’accompagne d’une réelle reprise en main de la discipline. Ce concile renforce la hiérarchie, mais si le clerc exerce un charisme de fonction, il doit être exemplaire.

« Rien n’instruit davantage et ne porte plus continuellement les hommes à la piété et aux saints exercices que la vie et l’exemple de ceux qui sont consacrés au saint ministère. » (Concile de Trente, session XXII).

Église enseignante et église enseignée

Ce choix fut un succès indéniable promouvant l’image d’un clerc modeste, zélé, pieux, saint de vie, un prêtre donné. Le modèle semble maintenant ébranlé. Condamner tel ou tel et multiplier les dénonciations d’abus personnels ne pourra pas répondre aux enjeux d’une telle crise.

Comment, en effet, accepter la distinction, si profondément ancrée dans le catholicisme, entre Église enseignante et Église enseignée, si la première se révèle défaillante, et même parfois criminelle ?

Comment vont réagir les croyants face à ce déferlement de révélations ? Par le dégoût, par le déni ? Il est actuellement difficile de voir la traduction des prises de conscience. Va-t-on voir se multiplier les départs, plus ou moins discrets, les changements de confessions ou de religions, les demandes de débaptisation sur le modèle de réaction d’Argentins après le rejet d’une loi en faveur de l’avortement ? Ou une recomposition ecclésiale ?

La crise est profonde. Elle ne remet pas en cause le catholicisme, mais une certaine forme d’Église catholique.