Afghanistan : peut-on faire la paix avec les talibans ?

Le porte-parole des Talibans, Mohammad Abbas Stanikzai, lors de pourparlers sur l'Afghanistan organisés à Moscou, en février 2019. Yuri Kadobnov / AFP

Les Américains ont accepté de dialoguer avec les talibans, dans le but de permettre au processus de paix inter-afghan de voir enfin le jour. Mais quiconque a en tête l’image la plus répandue des talibans, bien peu flatteuse, peut être amené à se demander si on peut vraiment faire la paix avec eux, si leur idéologie radicale et fondamentaliste ne les amènera pas à jouer un « double jeu ».

Pour répondre à cette question, il faut d’abord savoir de qui on parle, quand on évoque les talibans aujourd’hui.

Évolution idéologique des talibans

Nous savons, aujourd’hui, qu’une partie de nos certitudes à propos des talibans sont en fait erronées ou plus vraiment d’actualité.

Ainsi, quand on pense aux talibans des années 1990, on imagine d’abord des déracinés, issus des écoles religieuses situées à la frontière afghano-pakistanaise, et surtout des camps de réfugiés afghans au Pakistan. Cela n’a pas vraiment de sens, surtout pour leur leadership, et notamment ceux qui ont exercé des responsabilités militaires dès les années 1990 : il s’agit, le plus souvent, d’hommes qui ont déjà combattu les Soviétiques, donc plus âgés que ceux qui sont nés et ont grandi dans ces camps de réfugiés.

En fait, comme le montrent Anand Gopal et Alex Strick van Linschoten dans leur analyse fouillée de l’idéologie des talibans, leur leadership, et l’idéologie qu’ils ont promue, sont d’abord issus de l’environnement rural, villageois, pachtoune en territoire afghan. Il ne s’agit donc pas d’une idéologie étrangère à l’Afghanistan, mais bien au contraire d’une pensée ancrée dans une population bien définie.

Et si leur idéologie fut d’abord fondamentaliste dans les années 1990, elle a évolué dans une certaine mesure : les leaders des talibans ont compris que leur politique passée leur avait aliéné jusqu’à la population pachtoune censée les soutenir, expliquant leur incapacité à résister aux Américains. Peu à peu, l’idéologie des talibans, après 2001, a convergé vers une approche islamiste plus traditionnelle, mettant de côté les éléments les plus rédhibitoires de son fondamentalisme passé.

Le pragmatisme des talibans face à la société afghane : l’exemple de l’éducation

Ainsi, loin de rejeter la technologie, ils l’utilisent pleinement pour leur propagande. Et plutôt que de s’opposer systématiquement à l’éducation d’État, notamment des filles, ils préfèrent la contrôler. En effet, au lieu d’attaquer les écoles financées par Kaboul, ils les cooptent, assurant leur protection, surtout en milieu rural, où les forces de sécurité pro-gouvernementales ne sont pas assez fortes pour s’opposer à eux.

Mieux, ils sont responsables de la sélection des enseignants, et ils s’assurent que ces derniers ne se contentent pas de recevoir leurs salaires sans venir assurer les cours… Le but des talibans est de montrer à la population qu’ils sont plus qu’une rébellion, qu’ils sont prêts à gouverner et à le faire efficacement.

Certes, comme on peut le voir sur la question de l’éducation des filles, on voit bien que la vision du monde des talibans n’a pas totalement changé sur tous les sujets. Ils imposent la séparation des sexes à la puberté, avec bien sûr un besoin d’enseignantes femmes. Or il y a moins d’écoles de garçons que d’écoles pour filles, et seuls 20 % du corps enseignant est composé de femmes : les talibans peuvent donc s’appuyer sur les insuffisances du gouvernement afghan et de ses soutiens occidentaux (qui ont abusivement présenté l’éducation des filles comme un succès) pour se dédouaner des limites imposées à l’éducation des filles.

Des déplacés, en novembre 2018, fuyant les combats entre les talibans et les forces gouvernementales. Zakeria Hashimi/AFP

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’Afghanistan est un pays où jusqu’à un tiers des jeunes filles sont mariées avant 18 ans. Si sur ce sujet, les talibans n’ont que peu évolué, ils sont, hélas, le reflet d’une société… et de l’insuffisance des soutiens de Kaboul qui ont, sur l’éducation des filles comme sur bien d’autres sujets, clamé victoire un peu trop vite.

Les talibans, porte-drapeaux d’un islamo-nationalisme pachtoune

En revanche, fait particulièrement marquant, la haine des chiites qui tissait, dans les années 1990, un lien fort entre les plus radicaux des fondamentalistes afghans et les djihadistes étrangers, s’estompe : les talibans n’hésitent plus à coopérer avec les chiites, alors que cette hostilité est toujours d’actualité vis-à-vis de Daech.

En fait, le discours islamiste mis en avant par les talibans s’apparente principalement à un nationalisme utilisant le vocabulaire religieux, l’islam étant fondamentalement associé à l’identité afghane : les questions de l’indépendance nationale et du rejet de la présence étrangère dominent leurs propos aujourd’hui.

Mais ce nationalisme, s’il essaye de parler à tous les Afghans, et s’il réussit à recruter localement des non-Pachtounes, reste d’abord profondément ethnique, et associé à la défense des intérêts strictement pachtounes. En cela, il demeure dans la continuité de l’Histoire récente, le phénomène des talibans ayant en partie émergé par réaction à la montée en puissance des Tadjiks après la guerre contre les Soviétiques.

Une force incontestable, ancrée dans l’Afghanistan rural

La rébellion, qui discute actuellement avec les Américains, est incontestablement en position de force aujourd’hui : comme souvent dans ce type de guerre, on ne cherche pas la paix parce qu’on « fait confiance » à l’ennemi, mais plutôt parce qu’on a été incapable de l’écraser militairement. En 2017, les talibans étaient déjà présents sur 70 % du territoire afghan. Après 17 ans de combats, le gouvernement légal de Kaboul ne contrôle donc réellement que 30 % du pays. De fait, l’Afghanistan rural a été perdu.

La capacité de recrutement des rebelles est réelle, preuve que leurs idées attirent certains Afghans. Les Américains n’évoquaient qu’un millier de talibans en 2004, l’universitaire Antonio Giustozzi a avancé le chiffre de 17 000 pour 2006, et en 2018 on compte de 60 000 à 77 000 combattants dans leurs rangs.

Ce recrutement n’est pas forcément dû à une forme d’adhésion idéologique : il est souvent motivé par une réaction de révolte face à des injustices ou des tensions politiques locales, d’abord associées à la corruption et à la guerre elle-même, avec les violences et les « dommages collatéraux » qu’elle implique.

Un policier à Kaboul, le 30 avril 2019. Wakil Kohsar/AFP

Or ce type de souffrances touche de façon disproportionnée l’Afghanistan rural, notamment dans le sud, dominé par l’ethnie pachtoune. Cet Afghanistan rural n’a que très peu bénéficié des avancées sociales et économiques mises en avant par une partie de l’Afghanistan des villes, et est historiquement conservateur et patriote. C’est ce même Afghanistan rural qui s’est opposé aux Anglais au XIXe siècle, mais aussi aux réformes inspirées de l’Occident voulues par le roi Amanullah Khan (qui perdra son trône en 1929).

Une religiosité conservatrice compatible avec le mouvement taliban

D’un point de vue idéologique, à l’instar de leur vision de l’éducation, les talibans, loin d’être une minorité hors sol, représentent une façon de voir qu’on retrouve largement dans la société afghane. Le caractère très conservateur des prêches dans certaines mosquées sunnites en Afghanistan, même à Kaboul, peut certes prendre par surprise l’analyste habitué à ne voir le pays qu’avec les lunettes des ambassades étrangères et des élites libérales.

Or si l’Afghanistan, en mai 2011, comptait 3 325 mosquées « officielles », il existait pas moins de 60 000 lieux de culte non-enregistrés auprès des autorités, avec toutes les dérives que cela implique. Quiconque a passé du temps en Afghanistan ne peut que constater l’importance de ces mosquées de quartier dans la vie quotidienne de la population.

Elles ne prônent pas forcément un islamisme radical, bien entendu. Mais elles sont souvent très conservatrices, au point d’être compatibles avec la logique des talibans. Et cette religiosité conservatrice n’hésite pas à s’immiscer dans le débat public : ainsi récemment à Hérat, quand les autorités religieuses ont réussi à interdire les concerts en plein air et la Saint-Valentin.

Les talibans représentent donc une force politique et militaire locale, enracinée notamment dans un Afghanistan qu’on connaît peu : l’Afghanistan rural, conservateur, principalement en zone pachtoune, et non pas celui des villes et encore moins des élites anglophones.

Peut-on leur faire confiance ?

Quand on sait qui ils sont véritablement, la question de savoir si l’on peut faire confiance aux talibans devient à la fois plus simple et plus complexe. Plus simple, car comment faire autrement que d’accepter de parler à une rébellion qui représente une partie non négligeable de l’Afghanistan ? Plus complexe, car du fait de leur force, mais aussi de leurs divisions internes, leur volonté d’ouverture et de dialogue pourrait être limitée dans le temps, du moins si ce dialogue n’entraîne pas des résultats concrets.

Le 30 mars 2019, près de Ghazni (est de l’Afghanistan). Deux hommes veillent sur les dépouilles de deux étudiants tués par les talibans. Zakeria Hashimi/AFP

En effet, cette force n’est pas aussi unie qu’on pourrait le penser. Son leadership est associé à la « choura » (conseil consultatif) de Quetta, dirigée d’abord par le mollah Omar, et aujourd’hui par le mollah Haibatullah Akhundzada. Mais il existe d’autres chouras, qui n’acceptent pas toujours le leadership actuel. Alors que le mouvement des talibans s’est idéologiquement construit d’abord sur l’obéissance absolue au leader, depuis la confirmation de la mort du mollah Omar (décédé le 23 avril 2013 en Afghanistan), il est devenu plus difficile de maintenir l’unité du mouvement.

Par ailleurs, les talibans vont devoir donner des gages assurant que l’Afghanistan ne redeviendra pas un refuge pour djihadistes après le retrait définitif des militaires américains (14 000 encore présents sur place). Or des commandants rebelles considèrent certains djihadistes étrangers, tels les Ouzbeks de l’Union du djihad islamique (UDI), comme des compagnons d’armes.

Un rapport de l’ONU, datant de janvier 2019, met en avant le danger que représente, notamment pour l’Asie centrale (et le Tadjikistan en particulier), la présence d’environ 500 combattants étrangers, placés sous l’autorité des talibans (et fonctionnant grâce à un financement d’Al Qaïda, semble-t-il) en ce moment, dans le Badakhshan, dans le nord-est de l’Afghanistan.

L’emploi de ces combattants étrangers est potentiellement dangereux pour l’environnement régional. S’ils veulent voir satisfaite leur principale revendication – le départ des militaires étrangers de leur pays –, les talibans vont donc devoir donner des assurances sur ce sujet.

L’impact de l’État islamique

Pourtant, depuis plusieurs années, une conviction semble dominer dans les pays voisins de l’Afghanistan : le dialogue avec les talibans est d’autant plus envisageable que ces derniers doivent gérer la compétition avec Daech en Afghanistan.

De fait, les talibans sont déjà très actifs dans la lutte contre l’État islamique, et passent même parfois pour être la force la plus efficace pour tenter de liquider ce danger djihadiste.

Toutefois, si le dialogue avec les Américains (puis l’éventuel processus de paix inter-afghan) ne leur semble pas satisfaisant, certaines forces à l’intérieur de la rébellion afghane pourraient être tentées de s’émanciper. Et les plus radicales, ou les plus ambitieuses, pourraient se laisser séduire par l’alternative que représente la Wilayat Khorasan (Daech en Afghanistan).

La voie de la paix, un pari de plus en plus accepté… pour l’instant

Une chose est sûre : l’approche militaire n’a pas liquidé la rébellion, et les Américains comme leurs alliés ne peuvent considérer le conflit afghan comme leur unique priorité sécuritaire. Dans une telle situation, le dialogue apparaît comme la seule voie de bon sens.

Point rassurant pour les partisans du dialogue entre Américains et talibans, le discours tenu par les rebelles est désormais constant, dans leurs prises de parole officielles comme dans leur diplomatie régionale : volonté de paix affirmée avec tous les voisins, assurance donnée par leurs représentants que le territoire ne servira pas de base pour des groupes terroristes souhaitant frapper la région et affirmation très claire que le but de la rébellion n’est pas d’accaparer tout le pouvoir local.

Certains de leurs anciens ennemis jurés, telle la Russie ou l’Iran ainsi que des personnalités politiques afghanes comme l’ancien Président Hamid Karzai, ont ainsi accepté de dialoguer avec eux.

Du côté des talibans, s’ils sont assez robustes pour résister sur le champ de bataille depuis plusieurs années, ces années de combat leur ont également prouvé qu’ils ne pourraient pas prendre Kaboul par la force, et encore moins se débarrasser de la présence occidentale par la violence. S’ils sont assez forts pour être incontournables, ils demeurent trop faibles pour pouvoir s’imposer.

Le dialogue est donc possible. Du point de vue des talibans, c’est sans doute la meilleure option. Il en va de même pour les Américains et leurs alliés s’ils souhaitent que la guerre en Afghanistan ait bel et bien une fin. Mais s’il traîne en longueur, ce dialogue pourrait vite faire naître des frustrations de part et d’autre, et ne devenir qu’un mirage.