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la bouche ouverte d'une orque
Les orques sont les plus grands prédateurs des océans. (Shutterstock)

Analyser la graisse des orques pour découvrir ce qu’elles mangent

Depuis des années, les scientifiques s’intéressent aux régimes alimentaires de nos grands prédateurs marins. En effet, ces derniers modifient graduellement leurs habitudes alimentaires en raison des changements climatiques. Et ces changements peuvent altérer le fonctionnement des écosystèmes marins.

Même si les scientifiques sont conscients que les orques, également connues sous le nom d’épaulards, sont les plus grands prédateurs de nos océans, les données scientifiques sur les habitudes alimentaires de ces baleines demeurent incomplètes.

Ce manque de connaissances est particulièrement marqué pour les populations isolées qui ne peuvent être observées tout au long de l’année.

Mais il existe désormais un moyen de reconstruire le régime alimentaire précis des orques en utilisant uniquement un échantillon de leur peau et de leur graisse. Mon équipe de recherche a mis au point une technique prometteuse qui révèle le régime alimentaire de ces grands prédateurs à travers tout l’océan Atlantique Nord.

Des techniques de chasse multiples

Les orques sont des prédateurs intelligents connus pour adopter des techniques de chasse spécifiques, allant de l’alimentation en carrousel – regroupement de harengs en une boule pour ensuite s’en nourrir, à la création de vagues collectives capables de déloger les phoques de la banquise. Ainsi, les orques peuvent chasser presque toutes les espèces marines, du poisson à l’otarie en passant par la baleine bleue, dans tous les océans du monde.

Selon leur lieu de vie et leur histoire évolutive, différents groupes d’orques ont développé des écotypes distincts, caractérisés par des régimes alimentaires et des modes de vie uniques. Parmi les écotypes les plus connus, on trouve les orques « transientes » et les orques « résidentes » du Pacifique nord-est.

Ces différents écotypes d’orques font l’objet d’études approfondies depuis des décennies, étant donné que ces baleines vivent dans des zones densément peuplées, permettant ainsi aux scientifiques de les observer tout au long de l’année.

Au sein de ces populations du Pacifique, les scientifiques ont découvert des preuves de « cascades trophiques », qui correspondent aux effets de l’alimentation des orques sur l’ensemble de la chaîne alimentaire. Les orques ont ainsi provoqué une diminution de la densité des forêts d’algues laminaires en raison de leur impact sur les loutres de mer, dont la population a été considérablement réduite, engendrant une prolifération d’oursins – principale source de nourriture des loutres – qui ont à leur tour décimé les forêts de laminaires.

quatre orques à la surface, on ne voit que leurs ailerons dorsaux
Un groupe d’orques à Vestmannaeyjar, en Islande, voyageant lentement après s’être régalé de harengs. (A. Remili), Author provided

Se concentrer sur la graisse

La comparaison des différents groupes d’orques à travers le monde révèle que nous avons encore beaucoup à apprendre à leur sujet. En effet, il est difficile de déterminer ce que mangent les orques qui vivent dans les régions reculées de l’Arctique, telles que la baie de Baffin, le Groenland et l’Arctique norvégien. L’observation de ces techniques de chasse peut s’avérer compliquée dans les eaux instables de l’océan Arctique.

Les premières études ont suggéré la présence de deux types d’orques dans l’Atlantique Nord : celles se nourrissant de mammifères marins et l’autre type se nourrissant de poissons et parfois de phoques. Cependant, à cause du manque de données et de nouvelles preuves de variations alimentaires dans certaines populations, les scientifiques ont décidé de réfuter cette classification. En effet, il semblerait que certaines populations de l’Atlantique Nord aient un régime alimentaire davantage diversifié.

Les chercheurs ont du mal à observer directement les orques pour étudier leur alimentation. Ils ont donc trouvé une autre méthode : analyser les traceurs chimiques présents dans leur peau et leur lard. Ces traceurs peuvent être des lipides ou des « isotopes stables », qui permettent de comprendre ce que les orques mangent et comment elles affectent la chaîne alimentaire.

Notre technique mesure la composition lipidique dans la graisse des orques, et utilise un programme informatique pour recréer la proportion la plus probable de chaque espèce de proie dans le régime alimentaire d’un individu.

Pour cela, nous avons besoin de plusieurs « empreintes » lipidiques – qui représentent la proportion de chaque acide gras dans la graisse des orques, ainsi que dans leurs proies.

Les échantillons de graisse prélevés sur les orques nous permettent de découvrir ce qu’elles mangent dans le moindre détail.

Ce que la graisse d’orque nous dit sur leur alimentation

Dans notre étude en libre accès, récemment publiée dans le Journal of Animal Ecology, nous avons utilisé une technique appelée quantitative fatty acid signature analysis (ou analyse quantitative de la signature des acides gras) pour révéler les régimes alimentaires de près de 200 orques à travers l’Atlantique Nord.

Nous avons également mesuré la composition en lipides de plus de 900 échantillons de proies. Nous avons ainsi constaté que les habitudes alimentaires des orques varient d’un océan à l’autre. Dans l’ouest de l’Atlantique Nord, les orques se nourrissent principalement de baleines (de bélugas et de narvals dans l’arctique et de baleines à fanons et de marsouins dans l’Est canadien). Au Groenland, elles préfèrent les phoques, et en Norvège, elles mangent principalement du poisson comme le hareng.

Les scientifiques peuvent maintenant utiliser cette technique pour déterminer le pourcentage exact de chaque espèce dans le régime alimentaire de chaque orque.

Nous avons également découvert que les régimes alimentaires individuels varient considérablement au sein de chaque population.

Dans l’ouest de l’Atlantique Nord, les individus se concentrent soit sur les cétacés – des baleines comme les bélugas et les narvals – soit sur les phoques. Dans le centre de l’Atlantique Nord, les orques se nourrissent de toutes les proies disponibles. Dans l’est de l’Atlantique Nord, les orques ont tendance à se nourrir principalement de poissons, mais certains individus en Norvège et en Islande se nourrissent également de mammifères marins comme des marsouins ou des phoques.

Nous avons mené cette première étude de grande envergure sur les orques et nos résultats sont encourageants. Ils nous incitent à approfondir la compréhension du régime alimentaire pour chaque individu.

Ces différences entre chaque individu pourraient laisser transparaître des niveaux d’exposition aux polluants distincts ainsi que des risques pour la santé variés pour ces prédateurs.

Cette approche nous permet de mesurer les changements futurs dans le régime alimentaire des orques et de comprendre l’impact qu’ils pourraient avoir sur les réseaux alimentaires de l’Arctique. En effet, en raison du changement climatique, les orques se déplacent progressivement vers l’Arctique.

La présence croissante des orques et leur consommation accrue d’espèces arctiques pourraient avoir des conséquences sur les écosystèmes dans le Nord. En menant des recherches plus poussées à l’aide de cette technique sur des échantillons prélevés sur une longue période, les scientifiques pourront détecter des changements dans le régime alimentaire de ces grands prédateurs, et dans leurs écosystèmes en général.

This article was originally published in English

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