Arrêtons de parler de « capital naturel », la nature n’a pas de prix

Combien pour la nature ? Shutterstock

Au cours des dix dernières années, un réseau de plus en plus dense d’acteurs et d’organisations a promu l’idée d’un « capital naturel ». Ce serait la clé d’un développement durable, en permettant notamment d’exprimer les questions de conservation dans des termes que les économistes, les politiciens et les PDG comprennent.

Au récent Congrès mondial de la nature, qui s’est tenu en septembre 2016 à Hawaï, le capital naturel a été omniprésent, avec le lancement en grande pompe du protocole du capital naturel et l’annonce d’une nouvelle coalition visant à développer la financiarisation de la conservation.

Sur le site du Forum du capital naturel, la notion est décrite en ces termes simples :

« La nourriture que nous mangeons, l’eau que nous buvons, et les matières que nous utilisons pour produire du carburant, du matériel ou des médicaments. »

Cet exemple repose sur le présupposé que le concept de « capital naturel » peut devenir le socle d’une économie durable. Mais les deux arguments phares de ce programme (la nature peut être vue comme un capital et fournir des services, et ce capital peut devenir le socle d’une économie durable) sont fondés sur des mensonges ; des mensonges qui vont aggraver les effets négatifs de notre économie de croissance mondialisée, et non les contrer.

Illusoire « croissance verte »

Labelliser « capital naturel » la nourriture que nous ingérons et l’eau que nous buvons n’a de sens que dans le contexte de croissance économique qui est le nôtre. Dans ce contexte, tout doit pouvoir être considéré comme un « capital ».

Il faut alors clarifier le véritable sens de ce mot. Dans le langage courant et selon certaines théories économiques, le capital est tantôt vu comme un « stock » ou comme un ensemble d’actifs. Mais il est plus juste de voir le capital comme un processus, une dynamique. Il s’agit d’investir de l’argent (ou de la valeur) pour gagner plus d’argent (ou de valeur). En bref, le capital, c’est de la valeur en mouvement.

Le capital, dans un système d’économie capitaliste, n’est donc jamais investi pour rien. L’objectif est toujours d’obtenir plus d’argent ou de valeur que ce qui avait été investi initialement. Autrement, ce ne serait pas du capital.

Il s’ensuit que le glissement de la notion de « nature » à celle de « capital naturel » n’a rien d’un changement de terminologie innocent, qui consisterait à utiliser une nouvelle expression pour dire la même chose. Il s’agit plutôt d’une reconceptualisation, d’une réévaluation fondamentale de la nature. Pour les tenants du capital naturel, la nature travaille pour la croissance capitaliste – qu’on appelle alors « croissance verte », selon un doux euphémisme.

Si le glissement de la notion de nature à celle de capital naturel pose problème, c’est aussi parce qu’elle présuppose que les différentes formes de capital – humain, financier, naturel – sont équivalentes et interchangeables. En pratique – bien que les partisans du capital naturel le nient vigoureusement – cela signifie que tout doit pouvoir être exprimé par une unité commune et quantitative : l’argent. Mais les éléments naturels, par essence complexes, qualitatifs et hétérogènes, comme ces mêmes partisans le reconnaissent, ne peuvent pas se traduire en unités monétaires quantitatives et homogènes.

En outre, il existe une contradiction fondamentale entre le caractère illimité de l’argent (nous pouvons toujours générer plus d’argent) et les limites du capital naturel (nous ne pouvons changer toujours plus de capital monétaire en capital naturel).

La notion de capital naturel est par conséquent intrinsèquement anti-écologique et n’a pas grand-chose à voir avec la valorisation de la nature, ou avec le fait de rendre sa valeur tangible. Il s’agit d’une forme d’exploitation de la nature qui vise à valoriser et à légitimer un système économique sur le déclin.

Le capital naturel, une notion intrinsèquement anti-écologique. Shutterstock

Des investissements négligeables

L’autre postulat des partisans du capital naturel consiste à affirmer qu’il permet de jeter les bases d’une société durable. Dans la pratique, cependant, il est évident que la plupart des entreprises et des gouvernements n’ont pas envie d’investir dans le capital naturel. Ainsi, même si on colle des étiquettes de prix sur les éléments naturels – sachant qu’il est impossible de déterminer la valeur totale de la nature – une recherche récente montre que les marchés dédiés au capital naturel et aux services écosystémiques sont défaillants. En réalité, ce ne sont pas du tout des marchés mais plutôt des subventions déguisées.

En outre, les investissements privés en faveur du capital naturel sont négligeables par rapport aux investissements dans des activités économiques non durables. Ces activités sont beaucoup plus rentables, et représentent une forme de capital ou de « valeur en mouvement » bien plus performante.

Quand l’Équateur, par exemple, a sollicité le gouvernement et les entreprises du pays pour la conservation de l’aire protégée de Yasuni, les promesses d’investissement sont restées bien en deçà de ce qu’on espérait et les investissements réels ont été encore beaucoup plus bas que ce qui avait été annoncé. Résultat : le pays permet maintenant aux entreprises de forer le parc pour y puiser du pétrole.

Par ailleurs, prétendre que le capital naturel contribue à rendre tangible la valeur de la nature est un argument hypocrite. La valeur de la nature est parfaitement visible pour les investisseurs : ils savent que la détruire est bien plus rentable que de la sauver.

Détruire sous prétexte de protéger

Plus alarmant encore, le capital naturel mène à détruire la nature sous prétexte de la protéger. Les programmes fondés sur le capital naturel proposent généralement de compenser la destruction de la nature, cette destruction générant les fonds nécessaires pour investir dans sa conservation. Selon la logique du capital naturel, les investissements dans des activités économiques non durables sont donc « compensés » par des investissements équivalents dans des activités économiques durables.

En théorie, cette pratique devrait conduire à l’absence de perte nette – ou mieux encore, à un impact positif net sur la nature et la biodiversité. En réalité, elle mène à une contradiction intenable en induisant que la nature ne peut être conservée que si elle est d’abord détruite.

Mais, comme nous l’avons évoqué plus haut, il s’agit d’un problème virtuel car les investissements réels dans la conservation du capital naturel sont insignifiants. Pire encore, les entreprises investissent généralement beaucoup plus d’argent dans des lobbies puissants pour maintenir la réglementation environnementale au strict minimum. S’ils croyaient sincèrement en la rentabilité de la conservation de la nature, ils auraient moins envie de poursuivre ce lobbying.

Les questions qui fâchent

La conclusion est sans appel : le capital naturel n’est pas un moyen réaliste d’intégrer la nature dans l’économie ou de rendre sa valeur tangible. C’est une dangereuse illusion qui aggrave et légitime la crise environnementale. Et si certains croient en son potentiel, la plupart de ceux qui pilotent le système économique actuel savent pertinemment que parler de capital naturel est illusoire.

Mais en faisant la promotion de cette notion, ils savent aussi que des questions plus importantes sur la logique de notre économie et sur ceux qui en bénéficient ne seront pas posées.

Ne serait-il pas temps de sortir d’une économie fondée sur un fétiche de croissance qui n’a rien de durable ? Ne devrions-nous pas songer à construire une économie axée sur l’humain, la nature et l’égalité plutôt que sur l’investissement financier destiné à créer toujours plus de richesse ? Ne devrions-nous pas miser sur une économie centrée sur la qualité de vie plutôt que sur la quantité de croissance ?

Avec un peu d’imagination, les réponses à ces questions sont non seulement simples, mais aussi pragmatiques, logiques et vraiment durables.

This article was originally published in English

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