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Les composants venus de l’étranger sont nécessaires à la construction des Airbus. Giuseppe Cacace / AFP

Balance commerciale : ce qu’une lecture « poste par poste » ne nous dit pas

Le 7 décembre dernier, Haut Commissariat au Plan (HCaP) a publié un rapport sur la balance commerciale française qui met en évidence un déficit annuel moyen des importations des biens par rapport aux exportations de quelques 75 milliards ces dernières années, alors que le solde était équilibré au début des années 2000.

Ce déficit commercial concerne une grande majorité des quelque 9300 types de produits recensés. Pour redresser la barre, les experts concluent en préconisant de mener une « reconquête de l’appareil productif », en définissant une stratégie nationale « champ de bataille par champ de bataille ».

Ces chiffres peuvent semer de l’inquiétude, mais cette stratégie visant à porter les efforts « poste par poste » ignore la complexité de la production industrielle mondialisée et n’est pas sans risque, comme l’illustre le précédent américain. En effet, la guerre commerciale menée sous le mandat du président Donald Trump, qui passait par des hausses des tarifs douaniers sur des catégories de produits ciblées, a eu des impacts majeurs sur les exportations américaines.

Les partenaires commerciaux, dont la France, ont exercé des représailles, et les efforts pour forcer la Chine à acheter davantage de produits américains ont échoué. En fin de compte, elle n’a guère contribué à résoudre le problème du déficit.

Ce n’est pas sans ironie qu’un des critères que le HCaP propose d’ores et déjà d’appliquer pour la sélection des postes sur lesquels faire porter les efforts de reconquête est le potentiel d’exportation des produits. Or, si d’autres pays adoptent la même approche que la France, les opportunités se tariront. On récolte ce que l’on sème.

Une production fragmentée mondialement

La boussole que représente la balance commerciale nous renseigne également peu sur la capacité de production française, ni sur les besoins pour soutenir l’effort sur les secteurs ciblés – une question pourtant cruciale dans le contexte de pénurie de main-d’œuvre actuelle. Il n’y a pas de chiffres de production dans le rapport, donc nous ne savons pas si la France produit déjà beaucoup d’un bien donné pour son marché intérieur et en importe pour couvrir un excès de demande, ou si elle dépend simplement beaucoup des importations pour sa consommation.

Une telle approche ne tient pas compte non plus de la réalité industrielle. La production est aujourd’hui fragmentée mondialement parce que les pays disposent des avantages différents sur différents maillons des chaînes de globales de valeur (CGV), comme le souligne la vaste littérature sur le sujet depuis plus de deux décennies. Or, les effets positifs des importations liés, notamment, à l’intégration de la France dans ces chaînes de valeur mondiales, restent délaissés par la lecture « poste par poste » de la balance commerciale.

Pour ne prendre qu’un exemple tiré des données du HCaP, le solde commercial positif le plus élevé de la France en 2019 concerne les avions de grande taille (33,34 milliards d’euros), alors qu’elle est déficitaire en pièces d’avion (-5,47 milliards d’euros). C’est une réalité dont nous sommes témoins à Toulouse, alors que des cargos Belugas livrent des intrants de l’étranger au constructeur Airbus, le maillon suivant de la chaîne de valeur des avions. Il semble que personne ne se plaint de cette situation.

D’autres CGV fonctionnent différemment. Il est vrai qu’en 2019 la France a exporté par exemple beaucoup de lin brisé ou peigné (balance commerciale de 476 millions d'euros) et, bien qu’elle ait une balance commerciale légèrement positive pour les textiles de lin (3 millions d’euros), le solde est négatif pour les fils de lin (-9 millions d’euros) et les textiles de maison (-2,1 millions d’euros).

Rouleaux de lin dans une usine de fabrication à Hirsingue (Haut-Rhin). Sébastien Bozon/AFP

Dans une chaîne de valeur qui s’est progressivement déplacée vers des pays à faible coût de main-d’œuvre, ces flux ne sont pas surprenants. La production textile, bien qu’à forte intensité de capital, a eu tendance à se rapprocher des grands centres de production de l’industrie de l’habillement en Asie. Si le retour de la production de vêtements et de textiles en France est considéré comme un impératif politique, les Français devront payer leurs vêtements beaucoup plus cher. Ils seront peut-être disposés à le faire, mais on ne voit pas bien ce que le gouvernement peut faire pour garantir un tel résultat en se focalisant sur le commerce.

À moins, bien sûr, d’augmenter le coût des importations en imposant de nouveaux tarifs douaniers afin de rendre la production locale plus compétitive face aux importations étrangères. Précisément ce qu’a fait Donald Trump aux États-Unis…

Finalement, cette approche ciblée sur les échanges de biens ignore un autre facteur important des CGV : les investissements directs étrangers. Comme le rappelle le rapport par ailleurs, la France reste la première destination en Europe pour ces investissements. Ce statut risque d’être mis en péril par une approche trop interventionniste.

Refonder l’analyse

Comme le mentionne brièvement le rapport, la prise en compte de la réalité des coûts environnementaux du commerce pourrait constituer une piste pour refonder l’analyse. Si l’empreinte carbone du transport reste relativement faible pour un produit individuel, l’impact carbone global du commerce mondial apparaît significatif, avec près de 7 % des émissions des gaz à effets de serre. Et certains biens importés en France ont sans aucun doute des niveaux plus élevés de carbone intégré que la production locale équivalente.

Cependant, la question de savoir si le commerce de certains produits doit être réduit parce qu’il est mauvais pour la planète constitue une question empirique qui, comme l’ont récemment souligné deux économistes du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), est plus complexe qu’on ne pourrait le penser. Dans leur exemple, les salades de plein champ importées d’Espagne émettent moins de GES que celles cultivées localement dans des serres chauffées en France.

Certes, l’importation de kiwis de Nouvelle-Zélande aura une importante empreinte carbone comparée à la production locale, mais il n’est pas envisageable que la France soit toute l’année autosuffisante pour un fruit saisonnier. Les consommateurs doivent donc certainement changer leurs habitudes d’achat pour lutter efficacement contre le changement climatique.

Pour y parvenir, il faut un ensemble de mesures et, de fait, l’Union européenne commence à s’attaquer au problème avec, entre autres, sa proposition de mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). Dans un premier temps, ce mécanisme (CBAM en anglais) ne s’appliquera qu’à certains produits à forte intensité de carbone, mais il constitue un début de réponse à la « fuite de carbone » liée à l’importation de ces produits. Même s’il y a débat, cette réponse reste plus conforme aux règles de l’Organisation mondiale de commerce (OMC) que des interventions nationales pour forcer les industrielles à apporter leurs chaînes de valeurs en France.

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