Bonnes feuilles : « Comment pense un savant ? »

Les archives inédites du savant Georges-Louis Le Sage, constituées de 35 000 cartes à jouer, sont un document exceptionnel sur la pensée telle qu’elle chemine. Drôle et énigmatique, ce matériau étonnant se révèle tout à la fois laboratoire, autobiographie et véritable boîte noire de la recherche.

Ce physicien genevois, contemporain de Rousseau, est un anticonformiste. Refusant les codes du monde savant, il écrit absolument tout sur des cartes à jouer : eurêka et tâtonnements, amertume de ne pas être reconnu, rapports polémiques avec ses pairs ou poème pour Newton, mais aussi angoisse face à sa mémoire qui peut flancher et à un corps qui vieillit… Classer ses cartes, les empaqueter et les étiqueter est pour Le Sage un travail quotidien, à la fois excitant et harassant. Ce sera sa seule véritable œuvre, et sans doute aussi la source de ses désillusions sur la science et ses méthodes.

Trois siècles plus tard, Jean‑François Bert s’empare avec tendresse de ces cartes, matériaux de la pensée. Il propose une plongée dans la recherche en train de se faire et son pouvoir imaginatif, tout en rendant hommage à ce _performer avant-gardiste. La force de ce témoignage est que chacun y reconnaîtra le cheminement complexe de ses pensées et l’échafaudage perpétuel de listes sans cesse réagencées que toute réflexion impose._


Au milieu du XVIIIe siècle, les savants écrivent sur des bandelettes, des feuilles volantes, des fiches ou encore sur le verso des cartes à jouer. C’est une pratique qui complète, puis finit par remplacer l’écriture sur un carnet ou sur un registre. Avec la carte, puis la fiche, il devient possible, bien plus facilement qu’auparavant, d’accumuler, d’organiser, de classer, de transférer, de partager des informations nécessaires à tout travail de recherche. La sérialisation des savoirs que cette pratique implique, permet de faire ressortir des similitudes, des variations, des continuités ou au contraire des différences. Une pratique qui se révèle tout aussi indispensable pour classer les mêmes faits ou éléments suivant des ordres différents (alphabétique, chronologique, thématique ou encore par ouvrage). Ces deux effets du fichier vont structurer durablement la forme et le contenu de la science moderne en encourageant différents types d’opérations de rassemblement, de recensement, de référencement ou encore d’authentification des sources.

En quoi consiste surtout, la faiblesse de mon Attention. Je ne puis la fixer qu’un seul instant, sur plusieurs Idées à la fois. Et, quand je m’occupe, un peu longtemps de suite, d’un même Objet : Son Ensemble m’échappe, pendant que j’en saisis quelques Détails ; et tous les Détails particuliers, pendant que j’en embrasse l’Ensemble. Ces Phénomènes d’un Entendement fort borné ; ressemblent à certains accidents de la Vüe : qui ont lieu ; quand on s’avance dans une longue Allée obscure et embarrassée ; et qu’on veut profiter pour cela, ou de la lueur passagère des Éclairs ; ou de celle des Flambeaux qui passent dans la rüe (savoir, en saisissant l’instant où elle se trouve justement dans la direction de cette Allée). Car alors : On donne uniquement son Attention instantanée, ou à la seule disposition générale ou en particulier aux Embarras les plus voisins ; et non, à ces deux genres de coup – d’œil à la fois. Pages 70-71 Ms. fr. 2001b, n° 78, f 0002.

Nombreux sont les auteurs qui vont opérer, grâce aux cartes ou aux fiches, une première de standardisation de ce travail bibliographique. C’est le cas, par exemple, de François Rozier (1734-1793), abbé de son état, formé à Lyon par les Jésuites, qui compose sa Nouvelle table des articles contenus dans les volumes de l’Académie royale des sciences de Paris, depuis 1666 jusqu’en 1770 en collant sur le verso de ses cartes, dont la taille varie entre 83 × 43 mm et 70 × 43 mm, plusieurs références. L’innovation est techniquement maigre, mais elle inaugure en fait l’ère des catalogues et forge un nouveau critère de l’écriture savante, à savoir l’accumulation des références. De nouvelles figures de savoir émergent alors. Les « grabeleurs », les « tacherons » ou encore les « grignoteurs » consacrent leur vie entière à compiler et à collectionner sur des cartes ou des fiches l’ensemble des savoirs disponibles sur un même sujet.

Deux « savants » genevois ont très concrètement fait l’expérience de ce geste singulier de la mise en fiche durant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le premier, évoquons-le rapidement, est Jean‑Jacques Rousseau. Pour rédiger les Rêveries du promeneur solitaire, entre l’été 1776 et le mois d’avril 1778, l’homme de lettres utilise le dos de plusieurs cartes à jouer pour inscrire ses notes à l’aide d’une mine de plomb, parfois directement à l’encre. Conservées à la bibliothèque de Neuchâtel, ses 27 cartes dévoilent une écriture irrégulière, réalisée par Rousseau à divers moments de la journée, y compris lors de promenades. La carte est une sorte de bloc-notes qu’il peut emporter partout, dans sa poche, et qui lui permet de réduire drastiquement le laps de temps qui s’écoule entre ses observations, la venue de nouvelles idées, et leur enregistrement sur papier. Le second est Georges-Louis Le Sage (aussi Lesage).

Ce mathématicien et physicien, né à Genève le 13 juin 1724 et décédé le 9 novembre 1803, laissa à sa mort près de 35 000 cartes à jouer qui, à la différence des cartes de Rousseau qui connurent l’honneur d’une édition en Pléiade, n’ont pas eu droit à autant d’égard ! Mal coupées, mal colorées ou encore au motif désaxé, les cartes de Le Sage ont certainement été achetées au poids. Le savant profita probablement de l’interdiction des jeux de hasard dans la cité de Calvin. À la différence de Rousseau, encore, il les utilise pour se repérer et s’orienter dans ses lectures. Il signale à chaque fois avec une grande précision la provenance des citations qu’il décide d’extraire et d’utiliser dans le cadre de sa propre réflexion. Il s’en sert aussi pour témoigner, juger, corriger, polémiquer avec d’autres savants, faire valoir aussi sa primauté sur telles ou telles idées, expériences, ou hypothèses.

Que : puisque je me perdois moi-même, dans ce Labyrinthe irrégulier de petits Faits qui me concernent ; et que je n’ai pû m’en tirer, qu’en les rangeant d’abord suivant l’ordre de leurs Dates, et qu’en les classant/groupant ensuite par matières : À plus forte raison ; d’autres personnes s’y perdraient-elles, si je ne leur fournissais pas le même Fil qui m’a aidé à en sortir. Et il est bien juste, que ce soit moi qui en prenne la peine : Puisque c’est moi que cela intéresse le plus et qui suis le plus, à [ill] d’en venir à bout. Puisque je ne suis qu’un, au lieu que ces Personnes là sont plusieurs. Ms. fr. 2003, n° 3, f 026.

Le savant genevois n’est pas un complet inconnu de la République des lettres de la fin du XVIIIe siècle, même si sa physique corpusculaire a été, depuis, souvent réduite à une mauvaise application, voire une dérive, des Principia de Newton. En effet, pour le physicien, les corps célestes ne s’attirent pas, mais sont poussés les uns vers les autres par l’effet de chocs répétés de petites particules, qu’il appelle, suivant un conseil donné par le mathématicien et physicien suisse Leonhard Euler dans une lettre de 1761, des « corpuscules ultramondains ». Ces derniers créent d’imperceptibles impulsions qui finissent par mettre les corps – par ailleurs poreux – en mouvement par un effet de compression. Sur l’une de ses cartes, Le Sage résume, en quelques lignes, l’enchaînement de la réflexion qui l’a finalement conduit à élaborer son hypothèse, espérant au passage que celle-ci vienne profondément révolutionner la compréhension de certains phénomènes physiques, en premier celui de la pesanteur :

« J’ai senti que la pesanteur, devait avoir quelque cause distincte du corps central et du grave, quoique déterminée par la présence de ce premier ; que cette cause externe, devait être une cause – seconde, toujours en action ; que cette cause seconde devait être matérielle ; que cette matière gravifique, pour ne pas être épuisée depuis tant de siècles, devait être quelque chose d’ultramondain ; que le corps central ne devait en déterminer l’action vers le lieu qu’il occupe, qu’en l’affaiblissant simplement de ce côté-là ; enfin que cet affaiblissement d’action, devait consister en un ralentissement. »

Sur cette même carte, il donne aussi quelques précisions concernant le mouvement des corpuscules, qui se fait toujours dans un même sens, et non par une sorte d’oscillation. Il souligne encore pourquoi ils ne sont pas asservis à l’hypothèse encore classique des tourbillons. La conséquence en est que la pesanteur résulte pour Le Sage d’un équilibre qui naît de l’égalité des impulsions opposées.

Reste que si Georges-Louis Le Sage est surtout connu, c’est pour son important fonds d’archive conservé à la bibliothèque de Genève, dont sa correspondance avec d’autres savants comme Charles Bonnet ou encore Jean le Rond d’Alembert, qui a fait l’objet de plusieurs études marquantes pour essayer de comprendre le développement de la science genevoise à partir des années 1740, tant chez les particuliers que dans l’Académie. C’est dans le petit milieu genevois, comme le décrit Le Sage, où l’on ne cesse de s’échanger avec politesse des positions académiques, qu’émergent alors de nouvelles disciplines comme la météorologie, la géologie, la compréhension des mécanismes électriques mais surtout la physique expérimentale.

Le Sage plaidera longtemps pour maintenir un dialogue entre cette nouvelle physique dite expérimentale et la physique spéculative, continuant ainsi à pouvoir rechercher tant les conséquences prochaines des expériences, que les conséquences éloignées : « Ce qui constitue la solidité d’une chaîne, ce n’est pas sa brièveté, mais l’exacte connexion de ses anneaux. » Si les observations et les expériences sont importantes, elles ne sont pour Le Sage que le « rez-de-chaussée » de la discipline qui a besoin, pour avancer, de se munir d’une « saine logique ». C’est cela que la physique spéculative apporte en forçant le lecteur à juger par lui-même, en particulier lorsqu’il s’agit d’objets comme la gravitation, « qu’on ne peut point connaître par d’autres voies que par celle du raisonnement ». Cette alliance est d’autant plus nécessaire que la physique expérimentale est encore presque uniquement fondée sur la confiance que l’on accorde au témoignage de celui qui a réalisé l’expérimentation. Trop peu de savants s’occupent concrètement, et selon l’expression de Le Sage, de « reproduire » !

Agendum previsionnel. Renfermer dans des Sachets ; tous les petits Groupes de Cartes qui ne le sont pas encore, tels que sont ceux du Portefeuille sur la Résistance des Fluides en général. Et étiqueter, ceux qui peuvent l’être aisément. Savoir : A la plume, ceux auxquels je trouverai un Titre bien convenable ; et au crayon, ceux auxquels je ne trouverai pas un Titre bien assorti à leur contenu. Ms. fr. 2001b, n° 43, f 0009.

Cette position défendue par Le Sage tout au long de sa vie interrogera la plupart de ses contemporains. Dans son célèbre journal intime, l’écrivain et philosophe suisse Henri-Frédéric Amiel (1821-1881) ne fait pas mystère de la curieuse originalité de la physique de celui qu’il appelait le « vacuiste impulsionnaire ». Ce savant tatillon « qui ajourne de conclure et de produire et qui arrive à 80 ans sans avoir réussi à faire un livre ni à se marier, tout en travaillant toujours ». Le naturaliste Charles Bonnet (1720-1793), lui aussi, a développé très tôt les plus grandes inquiétudes devant les étranges manières d’un Le Sage qu’il trouve excessivement scrupuleux, toujours à la recherche de la moindre imperfection dans son travail, et qu’il appelait dans ses lettres, non sans arrière-pensée, « mon cher philosophe ». Le naturaliste a vu littéralement Le Sage se consommer en projets inaboutis, achevant ainsi l’une de ses lettres :

« Vous m’effrayez avec tous vos extraits à faire, tous vos écrits à entreprendre. Je voudrais que nous n’eussiez jamais qu’une seule chose dans l’esprit, et que vous eussiez le courage de chasser tout le reste. C’est ainsi au moins que j’ai toujours fait, pour satisfaire au besoin de mon cerveau. »

Suzanne Necker, qui tenait salon à Coppet, s’inquiétait, elle aussi, des étranges singularités de Le Sage, par ailleurs « un homme distingué ». Mais c’est certainement Pierre Prevost, son élève et héritier en physique, à qui l’on doit une importante notice nécrologique sur Le Sage publiée juste après la mort du savant en 1805, qui décrit le mieux les effets de son obsession pour la mise en carte sur son travail, comme sur sa manière de penser :

« Il détermina à tout écrire sur de petites cartes, et il retira de cette pratique divers avantages. Ces cartes, insérées par ordre dans de petits sacs de papier sous les titres convenables, furent distribuées dans des boîtes ou portefeuilles soigneusement étiquetés. C’est dans cet état que les papiers de Le Sage ont été trouvés à sa mort, et si la maladie ou de nouveaux projets n’y avaient pas introduit quelquefois du trouble ou de la négligence, on ne pourrait désirer rien de plus pour faciliter le travail de ses éditeurs. Mais comme les meilleures choses ont leurs inconvénients, il est arrivé peut-être que ce philosophe ayant poussé jusqu’à la perfection la méthode de recueillir, a fini par trop s’y complaire, et que cette cause (jointe à d’autres dont je parlerai), a longtemps ralenti, puis enfin totalement arrêtée la rédaction et la publication de tant de riches matériaux. »

« Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer », de Jean‑François Bert, éditions Anamosa, 2018, 221 p. Anamosa

C’est sur ces cartes que Le Sage décide de « tout » écrire, faisant de son fichier un indispensable « échafaudage » de sa pensée savante. C’est vers cette pratique graphique où rien ne peut, ni ne doit plus, lui échapper qu’il décide d’orienter toute sa vie. Les « petites occasions », les « vues » qui se présenteraient par « hazard », tout est motif à être recopié, rangé, étiqueté et daté avec précision, qui plus est de manière scrupuleuse, et ce, quelle que soit l’importance du sujet.