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Bonnes feuilles : « La Syrie au-delà de la guerre. Histoire, politique, société »

Véhicule blindé surmonté d'un drapeau russe devant un champ de pétrole en Syrie
Un véhicule de l'armée russe faisant partie d'une patrouille, passe devant un champ de pétrole près de la ville d'al-Qahtaniyah, dans la province de Hasakeh (nord-est de la Syrie), le 11 octobre 2020. Delil Souleiman/AFP

Dans La Syrie au-delà de la guerre : Histoire, politique, société, publié aux éditions Le Cavalier Bleu, Manon-Nour Tannous évalue la justesse de nombreuses idées reçues très répandues – pas nécessairement totalement erronées pour autant – sur la Syrie, plongée depuis 2011 dans une guerre d’une grande violence, qui a déjà causé plusieurs centaines de milliers de morts et contraint des millions de personnes à quitter leur foyer. L’une de ces idées reçues a trait à la relation du régime de Damas avec Moscou. Nous présentons ici le chapitre de l’ouvrage qui examine l’assertion « La Syrie et la Russie sont liées par une alliance stratégique » en analysant la relation bilatérale de l’époque de la guerre froide jusqu’aux développements les plus récents.


« Il était devenu évident que les forces au pouvoir étaient prêtes à développer des relations étroites avec l’URSS. Cependant, les relations entre les deux pays n’ont vraiment décollé qu’en 1970, avec l’ascension d’un régime encore plus radical sous Hafez Assad. […] La Syrie de Hafez Assad était devenue le pilier de la politique soviétique au Moyen-Orient. » (Yevgeny Primakov, ancien ministre des Affaires étrangères et premier ministre russe, « Russia and the Arabs », 2009.)

L’URSS est l’un des premiers pays à reconnaître la Syrie comme État nouvellement indépendant en 1943, la même année que les États-Unis, tous deux faisant pression pour la fin du mandat français. Soucieuse de son indépendance, la Syrie se méfie pourtant de ces puissances qui reconnaissent par ailleurs la création de l’État d’Israël en 1948, et préfère dans un premier temps construire sa politique étrangère en multipliant les accords avec diverses nations, poursuivant un principe de neutralité (hiyâd).

L’imposition des logiques de Guerre froide au Moyen-Orient fait pourtant bouger le curseur. L’année 1955 constitue à ce titre un tournant. Face au pacte de Bagdad pro-occidental annoncé en février incluant entre autres la Turquie et l’Irak, et revenant de la conférence de Bandung des nations afro-asiatiques, la classe politique syrienne oscille entre neutralisme et ouverture à l’est. Une première délégation parlementaire syrienne se rend à Moscou et la Syrie signe son premier accord d’armement avec un pays du bloc communiste, la Tchécoslovaquie. En 1957, l’énonciation de la doctrine Eisenhower, qui promet une aide à tout pays de la région luttant contre le communisme, précipite ces choix.

Le 6 août, la Syrie conclut un accord de coopération avec l’URSS, destiné à soutenir les efforts de développement du pays (irrigation, transports, industrie). Le soupçon d’un volet militaire à cet accord (Carrère d’Encausse, 1975) conduit les Américains à l’interpréter comme un basculement de la Syrie dans le camp soviétique. Les autorités syriennes annoncent par ailleurs la découverte d’une tentative de coup d’État soutenue par les Américains et refusent un prêt de la Banque mondiale assorti de conditions occidentales inacceptables pour sa souveraineté.

En fait, si la classe politique intègre peu à peu une grille de lecture bipolaire des événements régionaux, l’appui du bloc socialiste est une alliance sans contenu idéologique, ce qui la rend compatible avec le neutralisme revendiqué. Quant à l’URSS, son soutien aux régimes progressistes est un levier pour affaiblir le bloc occidental. Contrairement à Staline, Khrouchtchev est convaincu que l’affrontement entre les deux Grands ne se joue plus seulement en Europe, mais au Moyen-Orient. L’Égypte et la Syrie constituent les deux piliers de cette tactique qui se construit par tâtonnements. Le nationalisme arabe de ces pays s’exprime en premier lieu contre les anciennes puissances coloniales et le bloc occidental, sans empêcher l’expression d’intérêts nationaux (Primakov, 2009). Ce sont donc des relations classiques d’État à État qui se dessinent.

Le conflit israélo-arabe devient par ailleurs structurant dans les relations bilatérales. La Syrie module son alliance avec l’URSS en fonction de l’engagement de cette dernière, et Moscou conçoit ce conflit sous l’angle de son rapport avec les États-Unis. En 1956, alors que le président syrien Chukri Al-Quwatli se trouve à Moscou, la nationalisation de la compagnie du canal de Suez par Nasser puis l’intervention anglo-franco-israélienne contre l’Égypte figurent comme un test de confiance. Pour la première fois, l’URSS soutient diplomatiquement les positions arabes. Cette position est confirmée lors de la guerre de 1967 : Moscou œuvre aux Nations unies pour imposer un cessez-le-feu, puis remplace le matériel militaire syrien et égyptien et envoie entre 2 000 et 3 000 conseillers militaires pour former leurs homologues mais aussi éviter la préparation d’une nouvelle guerre.

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En 1970, le président Salah Jadid, favorable à l’alliance soviétique, est renversé par Hafez Al-Assad qui inspire à Moscou une certaine méfiance. Avant son arrivée au pouvoir, en tant que ministre de la Défense, il déplorait la dépendance économique de son pays envers l’URSS, permise par l’aile gauche du parti Ba’th au pouvoir, au détriment selon lui du développement militaire. Il donne cependant rapidement des gages en se rendant à Moscou dès février 1971, en intégrant les communistes syriens au Front progressiste et en confirmant une politique anti-impérialiste.

La même année, l’URSS désireuse de renforcer sa présence avec la Ve escadre (Pyataya Eskadra) face à la VIe flotte américaine en Méditerranée, négocie l’accès aux bases de Tartous et Lattaquieh. La Syrie prend en outre une place stratégique dans la politique régionale de l’URSS, à mesure que l’Égypte d’Anouar Al-Sadate se rapproche des États-Unis, dans les suites de la guerre de 1973. L’URSS aide à construire des infrastructures, comme le barrage sur l’Euphrate. Le rapprochement de la Syrie est également notable avec d’autres pays du bloc Est comme la Tchécoslovaquie et la RDA, cette dernière assurant en 1985 les trois quarts de la production syrienne en ciment. La porosité entre les sociétés se manifeste enfin par l’augmentation du nombre de mariages mixtes syro-russes.

Malgré des désaccords sur les questions irakienne, libanaise et palestinienne – l’ancien ministre des Affaires étrangères Yevgeny Primakov (2009) explique notamment que la ligne anti-Arafat ne peut être suivie par Moscou –, les deux pays signent un traité d’amitié en 1980, alors que l’URSS est fragilisée par son intervention en Afghanistan et sa mise à l’écart du processus de Camp David parrainé par les États-Unis.

Mais il serait erroné de lire la relation syro-soviétique comme dictée par le partenaire le plus puissant. Contrairement à l’Irak et l’Égypte, la Syrie a résisté pendant dix ans aux pressions russes pour signer ce traité. La politique étrangère de Hafez Al-Assad rend son concours indispensable et son contournement potentiellement nuisible. Cela relève en partie de ce que Jean-Pierre Filiu résume par la notion de tawrît, qui désigne dans un tandem le processus par lequel la partie locale, « faible », attire à son profit son puissant allié extérieur dans les affaires régionales (Filiu, 2013).

En se faisant adopter par de puissants parrains, la Syrie des années 1970 et 1980 ne cède en rien de sa souveraineté ou de sa marge de manœuvre. Ainsi, la Russie peine à transformer son soutien en influence, et Assad reste attentif aux éventuelles ouvertures américaines (comme la visite du président Nixon en 1974 rétablissant les relations diplomatiques interrompues en 1967, ou celle de l’ancien président Jimmy Carter en 1987, juste avant la visite d’Assad à Moscou) (Karsh, 1991). Pays débiteur, la Syrie diffère en outre chaque année les remboursements de sa dette contractée envers l’URSS. Au milieu des années 1980, celle-ci s’élève à 4 milliards de dollars de dette civile (soit un quart du PIB syrien) et au moins 8 milliards de dettes militaire. Elle sera finalement effacée aux trois quarts en 2005.

Mais avec l’arrivée de Gorbatchev et la perestroïka, l’URSS cherche à diversifier ses alliances et à rationaliser son aide à la Syrie pour la diriger vers les secteurs productifs comme l’industrie textile. Moscou signifie par ailleurs à Assad qu’il ne doit plus s’attendre à être soutenu dans son objectif de « parité stratégique » avec Israël et, s’inquiétant des capacités de remboursement de Damas, reconsidère le montant de son aide économique et militaire.

Le 19 juin 1985, le secrétaire général du Comité central du PCUS Mikhaïl Gorbatchev (accueille à Moscou le président syrien Hafez Al-Assad. Tass/AFP

Dès lors, le président syrien modifie la configuration de ses alliances. La guerre du Golfe (1990–1991) puis le processus de Barcelone (1995) sont l’occasion de donner des gages aux États-Unis d’une part, à l’Europe d’autre part. Il en tire des bénéfices économiques (l’Europe lève les sanctions mises en place en 1987) et une crédibilité stratégique susceptible de conforter son successeur.

Le rôle de la Russie redevient central à la faveur de la crise que traverse le régime à partir de 2011. À la veille du soulèvement, en mai 2010, Dmitri Medvedev effectue la première visite d’un chef d’État russe en Syrie. L’année suivante, il se défend d’être l’allié d’Assad, soulignant la nécessité de changements, mais durcit sa position suite à l’intervention de l’OTAN en Libye. Il soutient d’abord le régime sur les plans économique et politique. Le veto russe bloque toutes les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies dont l’objet est de condamner la répression.

La négociation politique menée par Vladimir Poutine, redevenu président en 2012, avec Barack Obama permet en outre d’éviter une riposte occidentale après l’emploi d’armes chimiques en août 2013, pourtant qualifié par ce dernier de « ligne rouge » à ne pas franchir. Sur le plan militaire, après l’envoi de conseillers, la Russie engage directement ses forces, notamment aériennes, à partir de septembre 2015. Sous prétexte de lutte contre le terrorisme, elle cible prioritairement les groupes d’opposition les plus crédibles pour incarner une alternative à l’autoritarisme et sauve le régime au bord de l’effondrement. Cette intervention modifie en profondeur le rapport de force entre les grandes puissances sur la crise syrienne. Sur le plan diplomatique, les négociations se déroulent dès 2017 dans l’espace d’influence de la Russie (Astana et Sotchi). Supposée permettre d’ouvrir les possibles faces aux négociations onusiennes bloquées à Genève, à la manière d’une track-two diplomacy (un canal diplomatique parallèle), cette médiation russe symbolise l’évolution du centre de gravité en faveur du régime syrien.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, prononce un discours lors d’une séance plénière du Congrès du dialogue national syrien à Sotchi, le 30 janvier 2018. Alexander Nemenov/AFP

Cet engagement trouve un premier élément d’explication en étant mis en parallèle avec la crise ukrainienne, les guerres de Tchétchénie et les révolutions de couleur. Il s’agit d’une répulsion russe pour tout soulèvement populaire, en particulier s’il peut donner l’avantage soit à l’Islam politique, soit à des acteurs pro-occidentaux. La position stratégique du port de Tartous, seul accès russe aux mers chaudes et base pour renforcer les capacités opérationnelles et de projection de la Russie (même s’il était largement inactif avant 2011), ou encore l’utilisation de la guerre en Syrie comme vitrine pour une industrie de défense en expansion (plus de 200 types d’armes russes auraient été déployés en Syrie en 2018) contiennent également une part de dimension explicative.

Mais l’intérêt essentiel pour Moscou est l’instrumentalisation de la crise comme tremplin pour une restauration internationale. Bien avant la guerre en Ukraine, Poutine parvient à la redéfinition tant attendue de ses rapports avec les États-Unis. Celle-ci se fait sur la défense de nouveaux principes à même de convaincre nombre de gouvernements des pays du sud, las de l’unilatéralisme occidental : une approche restrictive de la souveraineté impliquant la non-ingérence, même en cas de crimes contre des civils, et l’opposition à tout changement de régime.

Ce texte est issu de « La Syrie au-delà de la guerre Histoire, politique, société », paru récemment aux éditions Le Cavalier Bleu. Le Cavalier Bleu

Si cette alliance a permis la reconquête militaire par le régime, la pérennité politique de la solution russe est plus incertaine. Concentrée sur la refonte des appareils de sécurité syriens, Moscou doit attirer des partenaires pour financer la reconstruction, c’est-à-dire trouver un terrain d’entente minimal avec les Occidentaux sans perdre le gain de son investissement auprès de Bachar Al-Assad. L’estime envers le dirigeant syrien est en outre ostensiblement absente, ce dernier faisant de plus en plus l’objet de critiques dans la presse pro-russe, notamment sur le thème de la corruption, et étant contraint d’accepter régulièrement un cérémoniel vexatoire lors de ses interactions avec son protecteur russe.

Si les effets de mémoire peuvent jouer des tours à l’analyse, tant les enjeux évoluent, la relation syro-russe reste donc stratégique. Moscou a sauvé un régime allié et aujourd’hui vassal. C’est dans ces conditions qu’elle a pérennisé sa présence militaire par un accord en 2017, concernant la base navale de Tartous (agrandissement et bail de 49 ans renouvelable) et la base aérienne Hmeimim. Sa politique a placé le régime syrien dans une situation de dépendance et de redevabilité inédites, fort éloignée de la rhétorique sur la souveraineté qu’il continue à mobiliser pour sa propre légitimation.

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