Ce n’est pas Fox News le problème, c’est l’obsession des médias pour Fox News

Un agent de sécurité regarde depuis le siège de News Corp. à Midtown Manhattan, avril 2017. Mary Altaffer/AP

Ce n’est pas Fox News le problème, c’est l’obsession des médias pour Fox News

La presse américaine semble obsédée par Fox News et ses propriétaires actuels, la famille Murdoch. Récemment, le New York Times a ainsi prétendu expliquer « comment l’empire de l’influence de Rupert Murdoch a refait le monde ». Cet article faisait suite à l’enquête du New Yorker sur « la fabrication de la “Maison Blanche Fox News” ». Les deux articles assurent vouloir révéler le véritable impact politique de Fox News et du patriarche Rupert Murdoch sur la politique américaine.

Rupert Murdoch. Reuters/Mike Blake

Roger Ailes, le fondateur de Fox News, aurait sans doute très certainement apprécié ces deux articles, lui qui a tout fait pour forger l’identité de Fox News, réaffirmée jour après jour depuis sa mort (mai 2017), par la presse dite « respectable ». Il affirmait que Fox News resterait toujours cet outsider dénigré par ses rivaux traditionnels. Malgré le licenciement de Roger Ailes, accusé d’agression sexuelle, la programmation actuelle de Fox News reflète encore en grande partie sa vision. Comme le magicien d’Oz, ce dernier a renforcé l’image de sa propre puissance et de celle de son réseau. L’élection de Donald Trump tendrait à le confirmer.

Pourtant, lorsqu’on examine attentivement cette question, l’idée selon laquelle Fox News et Rupert Murdoch auraient façonné la période actuelle paraît beaucoup moins évidente que de prime abord. Tout comme celle d’une relation sans précédent entre la chaîne de télé et l’administration Trump.

Une série d’échecs

Imaginons que la victoire de Trump en 2016 puisse effectivement être attribuée à Fox News. Une telle affirmation serait beaucoup plus crédible si Rupert Murdoch et Roger Ailes avaient milité pour que Donald Trump soit effectivement le candidat républicain de 2016. Or ils ne l’ont pas fait. Le New York Times et le New Yorker doivent le reconnaître. Ne doit-on pas considérer plutôt qu’Ailes et Murdoch ont été incapables d’empêcher les républicains de voter pour lui ?

Mais cet échec à emporter la décision des républicains en 2016 n’est pas vraiment une surprise. Remettons les pendules à l’heure.

Sarah Palin, ancienne gouverneure de l’Alaska et candidate malheureuse à la vice-présidence à Fox News, 17 juin 2013. Fox News

Selon de nombreux experts, « Fox News est un acteur d’une importance capitale dans la politique américaine… [qui] modèle activement l’opinion publique américaine ». Ce faisant, ils minimisent les nombreux revers de Fox News. L’un d’entre eux est particulièrement marquant : malgré le versement d’un million de dollars par an à Sarah Palin en tant qu’éditorialiste (2010-2013) et un temps d’antenne généreusement accordé, Fox News n’a pas réussi à en faire une personnalité républicaine respectée.

La bulle « spéculative » Fox News

Les journalistes et les universitaires minimisent la réalité de la faible audience de Fox News. En 2018, Fox News a ainsi attiré en moyenne environ 2,4 millions de téléspectateurs aux heures de grande écoute. C’est un chiffre a priori impressionnant. De fait, Fox News est la chaîne du câble la plus regardée en 2018. Il convient cependant de rappeler que la population américaine en 2018 était d’environ 327 millions d’habitants – autrement dit, 99,3 % des Américains n’ont pas regardé Fox News.

Combien de personnes regardent réellement cette chaîne ? Sur CBS Evening News, l’émission d’actualité qui réalise la plus faible audience du réseau de diffusion enregistre, en moyenne, plus du double du nombre de téléspectateurs de Fox News en 2018.

Avec de tels chiffres, Fox News est clairement plus à la recherche de téléspectateurs que l’inverse. En d’autres termes, on peut dire que Fox News s’adresse surtout à la base partisane préexistante de son public, certes restreint mais loyal, qu’elle ne change réellement l’opinion de quiconque.

Histoire du confort médiatico-présidentiel

Autre idée évoquée par certains, le vrai pouvoir de Fox News serait lié sa relation étroite avec l’administration Trump. Plus précisément, la nomination de l’ancien dirigeant de Fox News, Bill Shine, à un poste de supervision des communications à la Maison Blanche – alors qu’il était toujours payé par Fox News – confirmerait la collusion entre la Maison Blanche et la chaîne câblée.

Or les médias audiovisuels et la Maison Blanche entretiennent des liens étroits depuis longtemps.

Comme l’historien David Culbert l’a révélé, le président Roosevelt avait demandé que le commentateur Boake Carter, critique acerbe de sa politique, disparaisse des ondes de CBS. Pour ce faire, il avait simplement demandé à son attaché de presse de faire en sorte de supprimer l’émission.

Mais en la matière, il est fort probable qu’aucune administration ne surclassera jamais le Président Lyndon Johnson (1963-1969). Son ascension politique a été soutenue par KTBC, sa station de radio installée à Austin, au Texas. Alors élu au Congrès, Johnson a enregistré la licence de la station au nom de son épouse, tout en faisant pression sur CBS pour obtenir un lucratif contrat d’affiliation.

Frank Stanton, le dirigeant de CBS avec qui il a entretenu une relation étroite tout au long de vie, a scellé l’accord commercial. Stanton devint plus tard président de CBS, et lorsque Johnson succéda à Kennedy à la Maison Blanche, les deux hommes se rencontrèrent régulièrement. Dans une conversation enregistrée le 6 février 1964, Stanton informe le Président Johnson d’une réunion à venir avec le comité de rédaction du New York Times.

Comme le prouve cet enregistrement, leur conversation ne se limitait pas au journalisme :

« Que pensez-vous des candidats républicains de [1964], que font-ils ? Ils progressent-ils ? » (Johnson).

« Je ne pense pas qu’ils progressent du tout. » (le président de CBS)

Frank Stanton, dirigeant de la SCB, est devenu l’ami de longue date du président Lyndon Johnson.

Il est fort probable que des conversations similaires se déroulent maintenant régulièrement entre le président Trump et plusieurs personnalités de Fox News.

On ne peut donc pas qualifier le cas Trump de « sans précédent ». Et contrairement à l’accord commercial entre Johnson et CBS, il ne semble pas que Donald Trump ait un intérêt financier direct dans Fox News.

Loin de la « Planet Fox »

Ce précédent n’exclut en rien le conflit d’intérêt évident entre Fox News et la Maison Blanche. Mais les journalistes et les universitaires qui prétendent révéler l’immense influence de Rupert Murdoch et Roger Ailes sur la politique aux États-Unis pourraient bien entretenir ce pouvoir à leur insu.

La réalité, c’est que la plupart d’entre nous ne vit pas sur « Planet Fox ». Nous ne sommes pas non plus des sujets de l’empire de Murdoch. Les critiques du New Yorker et du New York Times ne font qu’aider Fox News à gagner en crédibilité auprès de ses électeurs. Une telle obsession prouve, a contrario, que le pouvoir de Fox News continue à effrayer ses ennemis.

Roger Ailes n’a jamais eu peur des critiques des médias dits « respectables ». À l’instar du magicien d’Oz, il redoutait bien plus qu’on puisse déceler ses faiblesses et celles de sa « créature ». C’est pourtant ce que révèle l’histoire récente.

Ainsi, Fox News n’a pas pu empêcher l’élection ni la réélection de Barack Obama ou encore la vague bleue de 2018. Et malgré l’éloge répété et permanent de l’administration actuelle, le taux de popularité du président Trump demeure « incroyablement stable ».

Il ne fait aucun doute que Fox News a un impact – vérifiable – sur les marges politiques : son action incite incontestablement les républicains à voter… pour les républicains. Mais, précisément, son pouvoir de persuasion peut être qualifié de « marginal ».

Cerner précisément l’influence de Fox News et mettre en lumière son pouvoir électoral somme toute limité se révélera bien plus dommageable pour cette chaîne que la promotion de mythes autour de cette chaîne par les médias d’investigation.


La version originale de cet article a été traduite de l’anglais par Méta-Media et Thomas Hofnung de The Conversation France.

This article was originally published in English