Ce que la Fête des voisins nous révèle sur les relations sociales

La fête des voisins : un réseau de plus de 30 millions de participants dans le monde. Swaasphotograĥie / Pixabay, CC BY-SA

Vendredi 24 mai 2019, environ 9 millions de Français ont célébré la « Fête des voisins » lors de cette 20e édition. Créée par Atanase Périfan, un élu local parisien, et l’association « Paris d’amis », la Fête des voisins s’est rapidement étendue à la France et à l’international. Depuis 2003, il existe aussi une fête européenne des voisins, soutenue par les institutions européennes.

Comme l’affirme son créateur, cet évènement vise à « favoriser le “mieux-vivre” ensemble ». En proposant de partager « un moment de convivialité », il offrirait « un antidote à l’individualisme et au repli sur soi » qui menaceraient nos sociétés.

Cette fête permettrait d’accroître les rencontres entre les habitants, de lutter contre l’isolement, d’améliorer la qualité de vie et de générer du lien social à l’échelle locale.

Qu’est-ce que cet évènement, qui fait l’actualité ponctuellement une fois par an, peut nous apprendre sur les relations sociales et sur notre société en général ?

30 millions de voisins

La Fête des voisins s’est étendue rapidement, passant de quelques milliers de participants dans le XVIIe arrondissement de Paris à près de 30 millions répartis dans plusieurs dizaines de pays à travers le monde. Un réseau constitué par des centaines de municipalités, ainsi que des partenariats avec des acteurs associatifs, institutionnels ou des entreprises en France – de la mairie de Lyon à l’Union sociale pour l’habitat, en passant par Lidl ou par Versailles Habitat - et à l’étranger, par exemple depuis 2003 à Bruxelles.

Si ces nombres prouvent le succès de l’initiative à l’échelle globale, ils restent à prendre avec des pincettes et ne donnent pas d’informations sur les effets de l’évènement sur les individus et les communautés.

Comment la Fête des voisins contribue-t-elle au « lien social » ? Qu’est-ce qui pousse les gens à se rassembler ou à garder leurs distances ? Quelles inégalités sociales cet évènement permet-il de révéler ?

Un lien social qui s’effiloche ?

Revenons au principe fondateur de cet événement. Face à l’annonce d’un délitement du lien social qui serait nuisible pour les individus autant que pour la société (des personnes âgées laissées à elles-mêmes, la place grandissante des écrans dans la vie de tous les jours, etc.), il conviendrait d’opposer une reconstruction de relations de voisinage, une (re)découverte de l’autre.

Les relations affinitaires, que l’on noue sur base de sympathies et d’intérêts communs, comme une activité sportive ou un goût culturel, occupent une place importante, tandis que des relations plus stables mais aussi plus contraignantes (église, famille, entreprise, etc.) ont connu un recul général, bien qu’elles occupent toujours une place importante.

De nouvelles formes de relations sociales apparaissent et les contraintes spatiales se réduisent, grâce à la démocratisation des nouvelles technologies et des moyens de transport. Aujourd’hui, il est possible d’entretenir des relations ou se prêter à des activités inaccessibles auparavant, et ce particulièrement en ville – où vit une part toujours croissante de la population.

Le lien social évolue au fil du temps, en particulier dans les villes, où vit une part croissante de la population mondiale. OrnaW/Pixabay, CC BY

La Fête des voisins contribue au souhait d’une partie de la population de renouveler un ancrage local qui n’a pas disparu mais coexiste avec d’autres formes de sociabilités. Ce souhait, qui reste néanmoins un intérêt secondaire pour la plupart des habitants, a des causes variées : réaction à la globalisation, à la mobilité grandissante des ménages (au sein d’une ville, d’un pays, d’un continent) qui donne moins de temps pour apprendre à se connaître, etc. Cette fête est une occasion pour rencontrer ses voisins, parfois des inconnus vivants depuis des années près de chez nous, voire dans le même immeuble, de resserrer des liens ou, encore, un prétexte pour faire la fête avec des voisins avec qui on entretient déjà par ailleurs des relations fortes.

Cet événement, qui participe d’une « ville événementielle, éphémère et festive », comme le souligne le géographe Luc Gwiazdzinski, permet de rencontrer ses voisins et de se représenter son quartier de façon plus tangible, avec des noms, des visages, des histoires. L’espace de vie s’ouvre sur l’extérieur, qui devient dès lors plus familier.

Cependant, l’appropriation par certains, qui se sentent alors les occupants (les plus) légitimes d’un lieu, peut aussi se faire au détriment d’autres habitants, notamment les nouveaux habitants, qui peuvent dès lors être malvenus au vu de leur extériorité (Norbert Elias et John L. Scotson dans leur ouvrage Logiques de l’exclusion : enquête sociologique au cœur des problèmes d’une communauté).

« Vivre-ensemble », mais avec qui et pour quoi faire ?

Cet évènement interroge aussi la notion du « vivre-ensemble », le rapport au monde et la vision, souvent politique, de ce que la vie en société signifie et implique selon chacun.

N’est-on un bon citoyen que si l’on se montre solidaire vis-à-vis de ses voisins ? Si l’on est intégré à la vie de son quartier ? Si l’on veille à un bon entretien des lieux ?

Faut-il absolument aimer son voisin ? Nina Strehl/Unsplash, CC BY

Si certains présupposés de la Fête des voisins paraissent aller de soi et être pleins de bon sens, ils n’en sont pas moins chargés normativement – ils correspondent à une vision du monde, à des valeurs, à des croyances en ce qui est bien ou mal, normal ou anormal, important ou non – et contribuent à promouvoir l’image d’un citoyen et d’un voisin modèle, où l’un ne va plus sans l’autre.

Pourquoi se montrer proche de ses voisins ?

Alors que les interactions dans les espaces publics passent par une mise à distance de l’autre, entre autres pour se réserver un espace personnel et pour laisser à l’autre son intimité, les proximités de voisinage changent continuellement autour d’un couple proche/lointain.

Certes, il y a des raisons qui amènent les habitants se rapprocher : plus de convivialité, bénéficier d’un sentiment de sécurité ou de soutien – notamment pour des personnes âgées ou handicapées, mais aussi pour les parents isolés. Des coups de main facilités par la présence d’un voisin vis-à-vis duquel le coût d’une demande de service est réduit du fait de la relation établie.

Cependant, il y a également des raisons pour garder son voisin à distance, éviter de le transformer en ami. D’autant plus que les troubles liés à la proximité, comme les bruits, les gênes, etc. peuvent s’ajouter aux troubles liés à la familiarité. C’est souvent le cas avec la sensation de l’envahissement de l’espace personnel ou des demandes inconsidérées.

Une fête pour tous ?

Enfin, la Fête des voisins peut aussi révéler des inégalités sociales : propriétaire contre locataire, occupant précaire ou non, institutions contre citoyens. Alors que cette fête incite les gens à se rencontrer, elle contribue également à distinguer ceux dont on se sent proche ou pas, ceux dont on peut estimer qu’ils nous ressemblent suffisamment et/ou qu’ils sont dignes d’être considérés comme nos voisins.

S’ouvrir à ses voisins, c’est aussi valoriser une certaine figure du voisin, certains traits – par exemple la sociabilité, la disponibilité ou l’ouverture – dont l’absence chez d’autres pourrait amener à ce qu’ils soient vus comme distants, voire comme des obstacles à des liens de voisinage renforcés et enrichis.

Les voisins, souvent des inconnus qui pourtant se côtoient tous les jours. PublicCo/Pixabay, CC BY

Par ailleurs, alors que dans certains quartiers des groupes d’habitants sont les moteurs de l’organisation d’un tel évènement festif, dans d’autres (dont le statut socio-économique est, de manière erronée, considérée comme un facteur de désorganisation sociale ou de manque de lien social), ce sont des institutions comme les sociétés de logements sociaux ou les municipalités qui prennent la main.

Cela renforce une citoyenneté à deux vitesses, entre ceux qui s’emparent d’une opportunité pour renforcer des liens d’entre-soi et ceux qui sont invités – voire enjoints – à se mélanger.

L’importance de l’initiative citoyenne

D’un côté, une partie des citoyens sollicite les édiles pour obtenir un prêt de matériel ou la piétonnisation temporaire de la rue afin de se réunir dans un endroit choisi (la copropriété, la rue, le clos, etc.), avec des voisins relativement choisis. De l’autre, les autorités organisent des évènements de plus grande ampleur où ils invitent les autres citoyens à se mélanger par-delà leurs différences, dans la bonne humeur, mais aussi de façon peut-être artificielle.

Des personnes participent à la fête des voisins de Montcourt-Fromonville, le 29 mai 2007. Stephane de Sakutin/AFP

Entre une initiative portée par quelques voisins disposant de temps, de la capacité à organiser un évènement, à susciter l’adhésion, bref à rassembler, et une initiative venue « d’en haut », mise en œuvre par les pouvoirs publics, la Fête des voisins touche un nombre important de personnes, sans être généralisée pour autant. Même si elle ne parvient pas toujours à atteindre les objectifs fixés par les promoteurs de l’événement, le fait de rassembler des gens dans la rue pour y vivre une expérience différente n’est pas anodin.

Ainsi, à défaut de rassembler ou de créer un commun qui transcende les différences, la Fête des voisins peut jouer un rôle important dans la reconnaissance par les autres du statut de voisin et de légitimité qui en découle à vivre côte à côte dans un même environnement.

Pour y parvenir, il est nécessaire que les institutions appuient et stimulent les initiatives citoyennes plutôt que de jouer un rôle d’organisateur, au risque de se substituer à l’envie et à l’ambition de rencontre des citoyens eux-mêmes et de déboucher sur une vie de quartier artificielle, qui ne respecte plus non plus le droit de ne pas vouloir se rencontrer ou se mélanger à tout prix et en toutes circonstances.