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Le 1er février 2024, les agriculteurs européens ont porté leurs revendications à Bruxelles, bloquant les rues avec 1 300 tracteurs alors que les dirigeants de l’UE se réunissaient pour un sommet. Sameer Al-Doumy/AFP

Colère des agriculteurs européens : traiter l’origine des maux pour éviter la polarisation

Jeudi 1er février, j’ai assisté, à Bruxelles, à la manifestation des agriculteurs autour du Parlement européen. À un kilomètre de la place Luxembourg, je voyais déjà les longues files de tracteurs portant des plaques d’immatriculation belges, françaises et néerlandaises. Klaxons et pneus brûlés saturaient mes sens à mesure que je m’approchais du cœur de la manifestation.

Voix multiples et dissonantes

En tant que juriste, j’ai passé les dernières années à étudier la façon dont le droit économique européen et international peut saper les tentatives de mise en place de systèmes alimentaires durables. J’étais donc impatient de participer à cette « manifestation des agriculteurs ». Cependant, une fois sur place, j’ai dû nuancer l’idée que je me faisais de cet événement, plus complexe que je l’avais imaginé.

Derrière l’uniformité des tracteurs, la place rassemblait des identités bien différentes, chacune conservant sa spécificité tout en contribuant à la visibilité de l’action collective. Vue d’en haut, la place aurait ressemblé à un patchwork de gilets bleus, jaunes et verts, traversé de ballons jaunes, et éclaboussé ici et là de copieux tas de fumier, de banderoles vertes et jaunes de syndicats et de groupes de gauche, ainsi que de drapeaux belges et flamands exprimant des aspirations nationalistes.

Certains des agriculteurs les plus progressistes montent sur scène le 1ᵉʳ février à Bruxelles. Tomaso Ferrando, Fourni par l'auteur

En réalité, il y avait au moins deux manifestations en une.

Près de l’entrée, une bannière recouvrant la statue de John Cockerill, un industriel d’origine anglaise, appelait les agriculteurs à « dire non au despotisme » et à s’organiser contre les mesures prises par l’UE au nom de la protection de l’environnement. Du côté du jardin central, des membres d’une confédération agricole italienne donnaient des interviews sur la nécessité de libéraliser les nouvelles technologies génomiques pour stimuler la productivité, tandis que d’autres discutaient des limites des lois sur le bien-être animal, tout en faisant la queue pour manger un hot dog.

Un peu plus loin, la situation était très différente. Près du Parlement, les drapeaux d’organisations militant pour l’agriculture paysanne et biologique telles que La Via Campesina, la Confédération paysanne et le Forum Boeren flottaient aux côtés de ceux d’Extinction Rebellion et de Grandparents for Climate. Depuis la scène, les orateurs exhortaient le public et les décideurs politiques à s’attaquer au pouvoir des distributeurs, à la concentration du marché, aux prix bas et à l’exploitation de la main-d’œuvre.

La place Luxembourg, à Bruxelles, le 1ᵉʳ février 2024. Tomaso Ferrando, Fourni par l'auteur

Si nous voulons vraiment tirer des leçons de ce qui se passe et élaborer des réponses politiques, il est essentiel de reconnaître que la contestation n’est pas uniforme, et que les visions de l’avenir des protestataires sont divergentes, bien qu’elles découlent probablement des mêmes problèmes structurels.

Des réactions opposées à un même problème

Dans son dernier livre Doppelganger, Naomi Klein souligne que la pandémie de Covid-19 et l’état d’incertitude qui l’a accompagnée ont conduit à des manifestations exceptionnelles de solidarité, mais aussi à un renforcement de l’individualisme, de la compétitivité et de la peur de l’autre. Bien qu’incompatibles, ces deux réactions seraient nées d’un sentiment d’isolement, d’insatisfaction et de frustration, et de la prise de conscience que la société – et son économie – a échoué à répondre aux aspirations de bon nombre d’entre nous.

Selon Naomi Klein, ces deux réactions seraient le « Doppelgänger » l’une de l’autre (les Doppelgänger sont des doubles, souvent maléfiques, dans le folklore et la mythologie germaniques et nordiques) ; mais nous avons tendance à considérer notre double (l’autre) comme différent ou séparé de nous, au point de nous en moquer : plutôt que d’affronter et d’identifier l’origine commune de notre état, nous refusons de le reconnaître. Et cela ne peut, selon l’essayiste, que conduire à davantage de divergences et de conflits qui, au final, favorisent l’extrême droite.

Pourtant, nous ne sommes pas condamnés à la polarisation, nous dit Klein. Si nous reconnaissons que ces réactions apparemment opposées ont une origine commune, nous pouvons commencer à créer un espace commun de compréhension et donc, dans ce cas, à élaborer une vision à long terme pour le système alimentaire de l’UE, loin des solutions hâtives telles que l’affaiblissement de la régulation des pesticides ou l’autorisation de nouvelles techniques génomiques (dites NTG, pour new genomic technologies).

Sur la place Luxembourg, l’origine commune des griefs des agriculteurs m’a semblé bien exprimée par ce slogan : « Free Farmers ! Stop Free Trade ! » (soit « Libérez les agriculteurs, pas le commerce international »).

Des piliers essentiels pour nourrir l’Europe

En effet, indépendamment de leurs tendances politiques, la plupart des agriculteurs semblaient s’accorder sur le fait qu’un système alimentaire qui traite la nourriture comme n’importe quel autre produit commercialisable était à l’origine de tous les maux – comme l’illustre le surnom donné à l’accord commercial UE-Mercosur « cars for cows » (« des voitures contre des vaches »).

Car, dans l’agriculture, le libre-échange sans entraves et l’obsession de la compétitivité ont entraîné une baisse des revenus, une concentration des marchés, une dépendance accrue à l’égard des distributeurs, l’exploitation de la nature, des animaux et de la main-d’œuvre et l’abandon de terres.

Il y a d’autres raisons pour lesquelles la pandémie de Covid mentionnée par Klein peut constituer un modèle utile pour l’analyse de la crise des agriculteurs. Au début de cette crise, les agriculteurs et les travailleurs de l’alimentation furent estimés essentiels, indispensables pour nourrir l’Europe. En fait, « essentiels » signifiait souvent « exploités » : ces personnes étaient fortement exposées au virus, à la fragilité des marchés, et à l’absence de stratégies à long terme pour consolider leur position et leurs moyens de subsistance. Le temps est peut-être venu de traiter les piliers « essentiels » de notre société comme ils le méritent.

Tracteurs alignés dans le centre de Bruxelles. Tomaso Ferrando, Fourni par l'auteur

Des politiques tangibles pour surmonter la polarisation

Si nous voulons surmonter la polarisation actuelle, il est essentiel que nous adoptions des politiques qui s’attaquent aux causes profondes du problème.

De 2020 à 2023, j’ai dirigé un projet de recherche-action FASS-Food EU, qui a rassemblé des agriculteurs, des consommateurs, des travailleurs, des organisations environnementales et des décideurs politiques de l’UE afin de décortiquer et d’améliorer le système agro-alimentaire européen. L’objectif était de réfléchir collectivement aux obstacles réglementaires et politiques qui empêchent l’UE de bénéficier de chaînes alimentaires équitables, accessibles, durables et courtes (Fair, Accessible, Sustainable and Short, FASS).

La première leçon qui est ressortie de ce projet est qu’il est essentiel de reconnaître que ce ne sont pas seulement les agriculteurs qui souffrent, mais l’ensemble du système alimentaire : celui-ci se trouve dans un état de crise permanente et nécessite une transformation rapide.

Combien de temps l’UE pourra-t-elle accepter un système qui est à l’origine de suicides d’agriculteurs, d’insécurité alimentaire et de régimes alimentaires malsains, de dégradation de l’environnement, de souffrances animales et de conditions de travail précaires ?

Le débat autour d’une législation-cadre sur les systèmes alimentaires durables a été une première tentative de la Commission européenne d’enrichir la Politique agricole commune avec un texte législatif qui aurait favorisé la transition durable de la production et de la consommation de denrées alimentaires dans l’UE.

Cependant, après des mois de retards et de frictions entre les différentes directions générales, la possibilité d’une discussion systémique sur les systèmes alimentaires a été oubliée dans un tiroir de la DG-Santé. Nous sommes maintenant revenus à la case départ, avec un Dialogue stratégique sur l’avenir de l’agriculture européenne qui renforce la séparation entre l’agriculture et l’alimentation.

Tous les agriculteurs ne se sont pas opposés à la réglementation ». Tomaso Ferrando, Author provided (no reuse)

Dans notre projet de recherche, nous avons identifié d’autres possibilités pour trouver un terrain commun, dont certains ont été mentionnés sur la place Luxembourg :

  • La révision de la directive de 2019 sur les pratiques commerciales déloyales pourrait donner à l’UE et aux États membres la possibilité de sanctionner les grands acteurs commerciaux qui achètent des denrées alimentaires à un prix qui ne garantit pas un salaire décent aux agriculteurs et aux travailleurs.

  • Grâce au droit de la concurrence, l’UE et les autorités nationales peuvent briser les oligopoles du commerce et de la distribution. Le droit commercial peut également être utilisé pour repenser les accords commerciaux existants et l’impact de la compétitivité mondiale sur les systèmes alimentaires, tant en Europe que chez ses partenaires commerciaux.

  • Les initiatives des gouvernements peuvent aider les citoyens à mieux se nourrir. La Sécurité sociale de l’alimentation belge en est un exemple : à partir des recettes fiscales, les administrations publiques émettent des bons alimentaires pour les citoyens, qui peuvent être utilisés pour acheter des denrées alimentaires respectant des normes sociales et environnementales.

Ces solutions – quelles que soient celles que nous choisirons – n’émergeront pas des dynamiques de marché dominantes à l’heure actuelle ni d’approches purement technologiques. La boîte à outils est grande, mais pour pouvoir l’utiliser, nous devons accepter que la nourriture n’est pas une marchandise comme les autres, et que les protestations des agriculteurs ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

This article was originally published in English

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