Le leader du Bloc Québecois, Yves-Francois Blanchet, salue ses partisans lors d'un ressemblement électoral, dans la nuit du 21 au 22 octobre, à Montréal. Le retour du BQ aux Communes répond aux besoins de reconnaissance et d’affirmation nationale du peuple québécois. La Presse Canadienne/Graham Hughes

Comment expliquer le retour du Bloc Québécois ?

On le croyait disparu de la carte. Mais au terme d'une campagne électorale qui a vu Justin Trudeau et le NPD perdre graduellement des appuis, le Bloc Québécois a fait élire 32 députés, soit 22 de plus qu'en 2015.

Comment comprendre la réapparition soudaine à la Chambre des Communes d’un parti politique que quelques années plus tôt on pouvait qualifier de « moribond »? Encore une fois, il faut regarder du côté des besoins de reconnaissance et d’affirmation nationale du peuple québécois.

Des partisans du Bloc Québécois célèbrent au soir de l'élection de 32 députés, le 21 octobre, à Montréal. La Presse Canadienne/Graham Hughes

Des accommodements raisonnable à la loi 21

Après des décennies de débats et de combats autour de la question nationale, relancés au tournant des années 1960 et culminant avec deux référendums portant sur la souveraineté du Québec en 1980 et en 1995, une majorité de citoyens québécois ont voulu tourner la page.

L’ancienne fatigue culturelle du Canada français a été remplacée par une morosité bien québécoise. On a voulu oublier les enjeux liés à la reconnaissance et à l’affirmation nationale. Ils ont refait toutefois surface et se sont invités en quelque sorte par la porte d’en arrière, comme un retour du refoulé, sous la forme d’une crise identitaire suscitée par la problématique des accommodements raisonnables.

Une masse critique de citoyens a cru y voir le refus de citoyens issus de l’immigration de s'intégrer. Ce refus était fondé sur une perception erronée, mais la crise révélait en même temps les besoins de reconnaissance et d’affirmation nationale qui étaient bel et bien réels. Le « génie » de la Coalition Avenir Québec (CAQ) est d’être parvenu, en instaurant une charte de la laïcité (la loi 21), à répondre à ces besoins sans avoir à faire réapparaître le spectre du débat sur la souveraineté du Québec.

C’est sur cette toile de fond que le Bloc Québécois a pu renaître de ses cendres.

Je suis un prof de philosophie récemment retraité de l'Université de Montréal. J'ai publié des ouvrages sur la nation, la théorie des droits collectifs, la théorie de la reconnaissance et la question nationale québécoise. Plus récemment, J'ai co-écrit un livre sur la laïcité qui a remporté le prix du livre francophone de l'association canadienne de philosophie.

Le Bloc: une démarche politique entachée

Pour certains, les débats portant sur les accommodements (2004-2008), sur le projet de loi 60 du Parti Québécois (2013-2014) et sur la loi 21 de la CAQ (2018-2019) ne concernent que la place de la religion dans la société québécoise. Cette analyse superficielle ne tient bien entendu pas la route, puisqu’elle omet (ou occulte?) les besoins de reconnaissance et d’affirmation nationale très présents au sein de la population.

La loi 21 s’inscrit dans une démarche plus large manifestant le besoin de fixer les règles du vivre-ensemble au Québec, et ce besoin est inséparable des deux premiers. Les succès du Bloc Québécois démontrent encore plus clairement l’existence d’une telle démarche. Ce parti s’est doté d’une plate-forme électorale qui est en grande partie détachable des seuls enjeux portant sur la laïcité. On aperçoit alors la dimension d’affirmation nationale qui va bien au-delà d’un débat sur la place de la religion dans la société.

Sans réactiver le dossier constitutionnel, le retour en force du Bloc Québécois annonce la réapparition des enjeux liés à la reconnaissance et à l’affirmation du peuple québécois au sein de la fédération canadienne. Faut-il se réjouir ou se désoler de ce fait?

Malheureusement, même si j’estime essentiel de prendre très au sérieux ces enjeux, je me désole de voir le Bloc Québécois faire comme le Parti Québécois et s’arrimer au gouvernement de la CAQ. Je me désole de le voir reprendre à son compte les prétendues avancées de la loi 21. Je me désole aussi de ne pas l’avoir vu expulser de ses rangs les quatre aspirants députés qui ont tenu des propos islamophobes sur les réseaux sociaux. La légitimité de la démarche bloquiste en est profondément entachée.

Le premier ministre du Québec, François Legault, réagit à l'élection d'un gouvernement libéral minoritaire à l'Assemblée nationale à Québec, le 22 octobre. À ses côtés, la ministre de la Justice et responsable des Relations canadiennes et de la Francophonie canadienne, Sonia Lebel. L'auteur se désole de voir le BQ s'arrimer aux politiques de la CAQ. La Presse Canadienne/Jacques Boissinot

Les Canadiens et les Québécois ont les mêmes difficultés face à leurs minorités

Les difficultés que j’ai à me réjouir de la percée importante du Bloc Québécois se répercutent sur celles que j’ai à me réjouir des succès de la CAQ.

Il n’y a pas de quoi se réjouir de voir des interdits imposés aux minorités. On rejette 18 000 dossiers d'immigration, on refuse le remboursement complets des permis pour des milliers de chauffeurs de taxi issus de l'immigration, on interdit le port de signes religieux identitaires pour accéder à certains postes de la fonction publique. On a même songé à interdire le «bonjour hi» que lancent certains employés oeuvrant dans les commerces privés où se trouve une clientèle en partie anglophone sur l'île de Montréal.

Le nationalisme du ressentiment, c'est cela. Il s’affirme par des interdits, des restrictions et des limitations qui affectent les droits des minorités au lieu de s’affirmer positivement par des règles constitutionnelles qui énoncent les droits et prérogatives du peuple québécois.

Les difficultés que le Canada a de reconnaître et satisfaire sa diversité profonde sont à l’image des difficultés que rencontre également le Québec.

Le Canada vit difficilement son passé et son présent avec les peuples autochtones, le peuple québécois et le peuple acadien. Le Québec vit lui aussi difficilement ses rapports avec les onze peuples autochtones se trouvant sur son territoire, ainsi qu’avec la minorité anglophone et les minorités historiques ou issues de l’immigration.


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La construction nationale canadienne est-elle compatible avec le fait d’entretenir des rapports respectueux à l’égard de sa diversité profonde?

La même question se pose à l’égard du Québec. Malheureusement, le Bloc Québécois et le Parti Québécois ont emboîté le pas et accompagné la CAQ dans une démarche visant à faire gagner le « Nous » de la majorité dans un enjeu qui concerne les minorités. Dans la perspective de ces trois partis, le peuple québécois est composé d’une majorité de francophones, à laquelle peut venir se greffer des citoyens d’origines diverses, par intégration et éventuellement par assimilation. C’est l’idée de convergence culturelle défendue initialement par Fernand Dumont. Il s’agit d’une approche qui prend ses distances à l’égard de la nation ethnique d’origine canadienne française, mais qui n’incorpore aucune politique de la reconnaissance de la diversité culturelle, qu’il s’agisse de l’interculturalisme québécois ou du multiculturalisme canadien.

Cette approche s’oppose à une affirmation nationale inclusive de l’ensemble des citoyens du Québec qui est en même temps soucieuse de respecter par des principes et des politiques sa diversité profonde. La convergence culturelle est en fait un repli identitaire dans le « Nous » majoritaire.

Une attitude intransigeante face à la défense des identités

Ma plus grande déception est cependant la suivante. Les critiques de ce repli identitaire sont trop souvent accompagnées d’une condamnation de tout nationalisme quel qu’il soit. On condamne avec raison les dérives d’un certain nationalisme québécois, mais on détourne le regard face aux dérives du nationalisme canadien, sauf lorsque celui-ci se manifeste à l’encontre des peuples autochtones.

On se porte à la défense des identités minoritaires internes au Québec, mais on fait la sourde oreille aux préoccupations identitaires légitimes du peuple québécois au sein de la fédération canadienne. Cette attitude intransigeante qui se présente comme une absence de compromis, est pourtant la meilleure façon de provoquer d’autres dérives.

Je croyais que les opposants à la loi 21 voulaient mettre fin aux violations des droits des minorités, et tout particulièrement ces temps-ci, à ceux des minorités arabo-musulmanes. Je crois qu'ils n'y parviendront pas aussi longtemps qu'ils resteront indifférents à l’égard des besoins d’affirmation nationale et de reconnaissance du peuple québécois.