Comment l’orgasme des animaux interroge notre rapport à leur sensibilité

Pan s’accouplant avec une chèvre, statue de la Villa des Papyrus, Herculaneum, 1752. Marie-Lan Nguyen/Wikimedia, CC BY-ND

Cet article a été copublié avec le blog de la revue Terrain n°67, où une version longue est parue sous le titre “Jouir comme des bêtes”.


Ces dix dernières années, des lois antibestialité ont été adoptées dans de nombreux États américains et dans plusieurs pays européens, dont certains, comme la Suède, ont réinstauré des décrets médiévaux abolis il y a plus d’un demi-siècle. La justification principale de cette nouvelle vague de lois est que tout contact sexuel avec des animaux constitue un abus, étant donné qu’ils ne peuvent pas consentir à des rapports de cette nature avec un être humain.

Le décalage conséquent, bien qu’il passe d’ordinaire inaperçu, entre la révulsion que nous inspire la bestialité et notre acceptation de l’abattage, de l’euthanasie et des expériences pratiquées sur les animaux donnent à penser qu’en reconsidérant notre conception de la sexualité et de la jouissance animales, nous pourrions mieux comprendre les moteurs de la compassion envers les animaux.

Mais les animaux jouissent-ils vraiment ? Comment en être sûr ? Cela a-t-il de l’importance, et pour qui ?

Avant de commencer cette étude, je n’avais, comme la plupart des gens, jamais vu de film porno montrant des rapports sexuels entre humains et animaux. Cependant, j’avais déjà fait des recherches et donné des cours sur la pornographie à la fac. J’avais également lu la plupart des travaux universitaires sur le sujet. Je savais donc que la pornographie, comme n’importe quel autre genre, est régie par des conventions particulières.

Ce qui m’intéressait dans la pornographie zoophile, c’était de comprendre comment le plaisir des animaux y était représenté. Les conventions sont-elles les mêmes dans ce type de productions que dans les autres films ? La jouissance d’un chien ou d’un cheval est-elle représentée par ce que l’industrie du porno appelle un « money shot » c’est-à-dire un gros plan sur un pénis en train d’éjaculer (c’est en général de cette façon que se termine une scène) ? Et comment montre-t-on le plaisir d’une femelle ?

En visionnant plus de 40 heures de scènes de bestialité (ce que je ne souhaiterais pas même à mon pire ennemi) j’ai découvert que, bien que la pornographie soit un genre très ancré dans la représentation du plaisir sexuel, la pornographie zoophile n’est en aucun cas une source fiable en matière de représentations du plaisir sexuel ou de l’orgasme animal.

Avant tout, il nous faut revenir à la représentation anthropocentrique de la sexualité des animaux.

Érotisme animal

Il existe d’innombrables représentations de la sexualité animale dans la culture occidentale contemporaine. Elles prennent souvent une forme attendrissante et romantique, comme la Belle et le Clochard de Walt Disney partageant chastement une assiettée de spaghetti, ou les descriptions sentimentales de l’accouplement hétérosexuel de papas et mamans Pingouin. Mais les choses sont parfois montrées de façon plus crue, comme dans la BD Fritz le chat de Robert Crumb.

La Belle et le Clochard (Walt Disney), l’une des images anthropocentriques les plus célèbres de l’attirance animale. Cozinhando Fantasias/Flickr, CC BY

Les rapports sexuels des animaux sont aussi régulièrement filmés dans les documentaires, où l’accouplement est présenté comme un spectacle tantôt amusant, tantôt violent.

En général, lorsque la saison des amours est évoquée, les spectateurs sont amenés à s’identifier au mâle. On explique qu’il doit surmonter un défi pour parvenir à s’accoupler : se battre avec d’autres mâles, ou séduire des femelles exigeantes grâce à des cadeaux, un plumage extravagant, des bois impressionnants, des pas de danse agiles, etc.

Les documentaires qui dépeignent le comportement sexuel des animaux ont ainsi tendance à mettre l’accent sur les épreuves surmontées par les mâles plutôt que sur les actes ou les désirs des femelles.

L’accouplement est souvent réduit à la sexualité des mâles et à un divertissement pour les humains.

L’attention portée à la jouissance des mâles dans les documentaires se reflète dans la thériogénologie, science de la reproduction animale. Cette scientia sexualis des animaux génère de très nombreuses études consacrées à l’insémination artificielle, publiées dans des revues comme Veterinary Clinics of North America Equine Practice.

Elles parlent de « libido » animale (pour les animaux mâles en tout cas) et donnent des instructions détaillées sur la façon de stimuler les mâles pour les faire éjaculer.

On nous apprend par exemple que la température adéquate des linges humides qui doivent être utilisés pour stimuler manuellement le gland d’un étalon est d’environ 45 °C. En revanche, il n’y a aucune indication sur la façon de stimuler une jument avant de l’inséminer artificiellement. Il semble que les femelles inséminées n’aient droit, en guise de stimuli, qu’à un cathéter, une seringue et une injection.

Du bain béni pour les chercheurs.ses spécialistes des études féministes.

Des animaux et des hommes

Pendant mes recherches, j’ai découvert deux choses : la vision populaire de la bestialité concerne les hommes et des animaux. Mais son versant érotique met en scène les femmes.

Le premier aspect est plutôt « amusant ». Pensez à toutes les histoires de zoophilie qui circulent, comme la légende urbaine, très populaire dans les années 1980, concernant Richard Gere et sa gerbille (que l’acteur aurait mise dans un préservatif avant de se l’insérer dans le rectum) ou la séquence de Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe (sans jamais oser le demander) de Woody Allen (1972), relatant l’histoire d’un médecin, joué par Gene Wilder, qui tombe amoureux d’une brebis nommée Daisy.

La scène de la brebis, avec Gene Wilder, 1972.

Ce genre de rumeurs traduit peut-être le fait que la bestialité semble être majoritairement une affaire d’hommes. Du moins, si l’on en croit Alfred Kinsey, qui a demandé à 20 000 Américains à quelle fréquence ils avaient des rapports sexuels avec des animaux. Le professeur en a conclu que 8 % d’hommes et 3,5 % de femmes avaient déjà eu une expérience sexuelle de ce type.

Ces représentations dessinent en creux un autre espace, culturel celui-là, peuplé d’images érotiques de femmes et d’animaux bien plus transgressives.

Rabaisser les femmes, dominer les bêtes

Sur les peintures et les illustrations, contrairement à la vision la plus commune de la bestialité, ce sont des femmes qui sont représentées en train de s’accoupler avec des animaux. Prenons par exemple Léda et le cygne ou Le Rêve de la femme du pêcheur, célèbre shunga (estampe japonaise sur bois) qui montre une pieuvre en train de faire un cunnilingus à une femme extatique.

Il se trouve que les actes sexuels entre femmes et animaux sont aussi très majoritaires dans le porno zoophile.

Hokusai, Le Rêve de la femme du pêcheur (Tako to ama), 1814, recadré. Wikimedia

Ce type de pornographie a commencé à être produit à des fins commerciales dans les années 1970. Pour la plupart, ces premiers films ont été réalisés au Danemark, dans un contexte de libération sexuelle, avec l’idée qu’une sexualité libérée pouvait inclure toutes sortes de rapports : entre femmes, entre hommes, entre jeunes et vieux, valides et invalides, humains et animaux.

Vers la fin des années 1980, la production de porno zoophile s’est délocalisée au Brésil, où se tourne encore aujourd’hui la majorité des films commercialisés, et en Europe de l’Est. Ces pornos se distinguent par la manière plus ou moins dégradante dont ils traitent les femmes, même si les productions d’Europe de l’Est sont beaucoup plus ouvertement abusives.

S’il ne fait aucun doute que ces films sont dégradants pour les femmes, les animaux sont traités de façon tout aussi révoltante par les acteurs des deux sexes.

J’insiste sur ce point : la pornographie ne montre pas le plaisir sexuel des animaux, car ils n’en prennent aucun.

Abus et contrainte

Même si toutes sortes d’espèces apparaissent dans ces films, depuis nos amis de la ferme, les poulets et les chèvres, jusqu’à des spécimens plus exotiques comme les anacondas ou les anguilles, les bêtes les plus communément représentées sont, sans surprise, les chiens et les chevaux.

Les équidés peuvent être de simples poneys ou de grands étalons adultes. Les chiens sont de taille moyenne ou grands ; les dobermans et les dalmatiens semblent compter parmi les races les plus populaires, sans doute parce qu’ils ont le poil ras, ce qui permet de mieux distinguer leurs parties génitales. Les dogues allemands, contrairement aux idées reçues, ne sont que rarement utilisés : plus l’animal est grand, plus il est difficile à contrôler.

La question du contrôle est un point central de la pornographie zoophile. Quand ils sont excités sexuellement, les animaux ont tendance à se montrer remuants. Mais cette mobilité est un problème lorsqu’il s’agit de tourner une longue scène de sexe, comme l’exigent les conventions du genre. Ainsi, la plupart des scènes nécessitent deux personnes : l’une maintient l’animal pour s’assurer qu’il ne quitte pas le champ de la caméra, ne rue pas et ne mord personne, tandis que l’autre effectue un acte sexuel avec lui.

À de rares exceptions près, les animaux des pornos zoophiles sont entravés ou drogués : les chiens ont les pattes attachées et sont mis sous sédatifs de façon à rester étendus sur le dos pendant un long moment pendant que des femmes leur sucent le pénis ou les chevauchent ; les chèvres sont tirées brutalement par la barbiche et forcées d’enfoncer leur museau dans l’entrejambe d’une femme ; les chevaux sont enchaînés au sol pour les empêcher de bouger et de ruer.

Pour toutes ces raisons, les pornos zoophiles ne font jamais de gros plans sur une queue frétillante ou une langue pendante, ni de « money shots », parce qu’un animal drogué et stressé ne peut évidemment pas jouir.

En quoi est-ce important ?

Pour en revenir à la question initiale de l’importance, on pourrait se contenter de hausser les épaules et de répondre qu’un phénomène comme la pornographie zoophile doit être condamné, et non faire l’objet de spéculations philosophiques ou éthiques.

Je suis d’accord sur le fait que ce type de pornographie mérite d’être fermement condamné. Mais je pense également qu’en rester là serait une erreur, car cela nous dissuade d’envisager l’érotisme animal et la jouissance des animaux sous l’angle du nombre croissant d’écrits humanistes et philosophiques sur les rapports interespèces.

Je n’aurais jamais imaginé trouver des représentations du plaisir sexuel animal dans les travaux d’universitaires respectés. Et pourtant :

« Madame Cayenne Pepper colonise encore toutes mes cellules […]. Je parie que si l’on observait nos ADN respectifs, on constaterait des échanges massifs de gènes […]. Car les baisers qu’elle prodigue sont irrésistibles. Sa langue rapide et agile de berger australien a imbibé les tissus de mes amygdales […], nous avons eu des conversations interdites, des relations orales […], nous nous entraînons l’une l’autre dans des formes de communication que nous comprenons à peine. »

Ceci n’est pas un extrait de blog zoophile : c’est ce qu’écrit la professeure américaine Donna Haraway à propos de sa chienne dans son Manifeste des espèces de compagnie.

La chercheuse Donna Haraway évoque les rapports interespèces.

Jacques Derrida lui-même, dans un célèbre passage de son volumineux L’Animal que donc je suis (2002), se tient nu devant son chat et nous dit :

« [Si] le chat m’observe nu de face, en face-à-face, et si je suis nu face aux yeux du chat qui me regarde de pied en cap, dirais-je, juste pour voir, sans se priver de plonger sa vue, pour voir, en vue de voir, en direction du sexe. Pour voir, sans aller y voir, sans y toucher encore, et sans y mordre, bien que cette menace reste au bout des lèvres ou de la langue. Il se passe là quelque chose qui ne devrait pas avoir lieu. »

Il s’avère que les rapports oraux de Donna Haraway avec sa chienne et les réflexions de Jacques Derrida sur la relation entre son sexe nu et les yeux, les lèvres et la langue de son chat sont symptomatiques d’un intérêt sans précédent des chercheurs pour les animaux et la frontière entre les espèces.

S’intéresser aux animaux est une nécessité

Le fait que tant d’universitaires accordent de l’attention aux animaux et qu’un nombre surprenant écrivent sur le sujet de façon clairement érotique est signifiant.

Le lien sans doute inattendu entre la jouissance animale et cette discussion réside dans le fait que, comme le montre la vague récente de lois interdisant la bestialité, l’idée d’une sexualité interespèces semble susciter chez les gens un sentiment de compassion et d’horreur face à l’exploitation animale qui est réprimée, incomprise ou niée lorsqu’il s’agit de les tuer.

Les chercheurs font un travail essentiel en critiquant l’intolérable souffrance institutionnalisée que les humains font subir aux animaux à grande échelle, et en défendant l’idée que les animaux et les êtres humains partagent un univers éthique.

Explorer la façon dont les animaux jouissent et dont leur sexualité est perçue, imaginée, théorisée et pratiquée peut apporter quelque chose à leur travail en nous en apprenant davantage sur la configuration et les limites de cet univers.


Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast for Word.

This article was originally published in English

Double your gift to the The Conversation. For a limited time, your donation of up to $1000 will be matched dollar-for-dollar.