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Vue d'un potager urbain, avec des gratte-ciel en arrière plan
Un potager érigé en pleine ville. Jardiner, verdir les espaces ou manger local peuvent-ils être considérés comme des gestes politiques ? Shutterstock

Consommer local, verdir la ville ou récupérer les déchets sont-ils des actions politiques ?

Depuis deux décennies, de plus en plus de personnes choisissent de transformer leurs pratiques quotidiennes pour des raisons politiques et collectives.

C’est le cas des personnes engagées dans les mouvements de simplicité volontaire, de « manger local » ou de « slow food ». Elles utilisent ainsi leur mode de vie comme un espace de transformation sociale pour mettre en pratique les valeurs politiques qu’elles chérissent.

On pense aussi aux personnes qui pratiquent le glanage urbain (le dumpster-diving) et qui consiste à fouiller dans les poubelles des épiceries pour en extraire des aliments encore consommables. Ou encore, le verdissement de l’espace public. Les jardiniers créent de nouveaux lieux de sociabilité et de biodiversité dans des espaces inusités de la ville.

Mais est-ce que cela veut dire que jardiner est foncièrement une action politique ? Manger ? S’approvisionner ? Tout serait alors politique ?

Si ces mouvements permettent de voir autrement des pratiques jusque-là considérées banales ou intimes, cela pose également des questions sur la nature de l’action politique. Le risque est grand que le terme de « politique » ne signifie plus rien en englobant autant de pratiques. Comment s’y retrouver ?

Avec notre équipe de recherche, nous avons été à la rencontre de citoyens qui s’engagent dans le verdissement et le glanage urbain pour mieux comprendre les conditions de réalisation de leurs actions et leurs motivations. Nous avons découvert qu’elles ne sont pas forcément engagées et politisées. Le contexte dans lequel se déploient ces pratiques influence la façon dont le jardinier ou le glaneur envisage ses actions. C’est ce que nous avons voulu montrer dans cette bande dessinée illustrée et scénarisée par Saturnome qui explique comment des actions banales peuvent devenir politiques pour ceux qui les pratiquent.

Un jardin érigé en ville
Le Jardin pour tous, situé dans l’arrondissement Rosemont Petite-Patrie à Montréal, est un jardin ouvert qui a réuni des jardiniers pendant trois ans. Laurence Bherer, Author provided

Une définition conventionnelle de l’engagement politique

Traditionnellement, la participation politique englobe toute action située dans la sphère politique et institutionnelle qui associe la participation politique au fait de chercher à influencer le gouvernement. Cela inclut voter, s’engager dans une campagne électorale, signer une pétition, contacter son député, participer à des processus de consultation publique, etc. Avec le temps, la conception du politique et de la participation ont été élargies à des activités contestataires, comme la manifestation ou le boycottage.

Jusqu’à maintenant, la compréhension des politologues de l’action politique équivalait à établir un classement des pratiques. Selon cette logique, une action est politique si elle est reconnue par les acteurs politiques comme fondamentalement politique. Cette approche ne fonctionne pas pour le jardinage ou le glanage qui se situent à l’extérieur du cadre usuel. Ce ne sont pas des actions politiques par essence.

Mais elles peuvent le devenir.

Expérimenter

La signification politique d’une activité intime ou banale est en fait découverte au fur et à mesure qu’une personne la pratique, entre en interaction avec d’autres et y associe un récit qui permet de faire le lien entre son action et un enjeu collectif.

Au fur et à mesure que son action évolue, cette personne est susceptible de découvrir des espaces de pouvoir qu’elle n’avait pas envisagé au départ. Il peut s’agir d’autorités publiques ou d’organisations dont elle ignorait l’existence ou les compétences jusque-là. Ou encore, elle prend conscience de normes sociales fortes contre lesquelles elle se butte dans sa pratique.

Les glaneurs doivent souvent combattre les préjugés sociaux associés au fait de rechercher la nourriture dans les poubelles. Ils découvrent aussi des pratiques déconcertantes, comme le déchiquetage et la javellisation que certains commerçants adoptent pour éviter toute récupération. De la même façon, certains jardiniers urbains désapprouvent les pratiques de déneigement qui ont pour effet de compacter les carrés d’arbre et ainsi ruiner les efforts de verdissement.

Un homme fouille dans un conteneur
Les glaneurs doivent souvent combattre les préjugés sociaux associés au fait de rechercher la nourriture dans les poubelles. Ils découvrent aussi des pratiques déconcertantes des commerçants qui veulent éviter la récupération. Shutterstock

S’engager politiquement équivaut ainsi à identifier les espaces de pouvoir associés à une pratique. Mais ce n’est pas un exercice facile. Dans l’exemple du déneigement, qui est responsable de cet état de fait : le conducteur ? L’entreprise sous-traitante ? L’arrondissement ? Ces espaces de pouvoir sont découverts, compris au fur et à mesure que le citoyen « négocie » son engagement dans sa vie quotidienne. Il s’agit d’un processus de découverte où la personne engagée expérimente de nouvelles pratiques, découvre des enjeux insoupçonnés et les espaces de pouvoir qui y sont associés.

Ce processus d’expérimentation ne se fait pas en vase clos. Il dépend des rencontres, des tensions, des contradictions que vivra cette personne à travers la réalisation de sa pratique. Celle-ci suscite des réactions, peut déranger et même être contestée. La personne engagée peut aussi rencontrer des résistances individuelles ou réglementaires qu’elle n’avait pas prévues. Une pratique qui se voulait alors relativement simple ou personnelle prendra ainsi une autre couleur.

Un environnement de solidarités

Il est aussi possible que des solidarités se créent, entre voisins par exemple, et que celles-ci conduisent l’engagement initial dans une autre direction. Si ces liens sont épars et éphémères, le processus d’expérimentation politique restera relativement peu développé. Mais si ces interactions se répètent, sous différentes formes avec plusieurs personnes ou organisations, la continuation de l’activité prend une autre ampleur. Cet environnement de solidarités peut aussi emmener la personne à adopter d’autres formes de participation clairement politiques pour compléter son action.

En se mobilisant autour du verdissement dans un terrain vacant, les résidents définissent progressivement et collectivement leur conception d’un milieu de vie agréable et l’expérimentent directement. Par exemple, dans Rosemont Petite-Patrie à Montréal, un petit collectif de voisins ont animé pendant trois ans le Carré Casgrain, un jardin situé sur un terrain privé abandonné dans un bout de quartier qui manque de verdure. Ils ont appris à collaborer, à partager et à gagner en confiance mutuelle.

Des gens sont regroupés autour d’un jardin, dans une zone industrielle de la ville
Le Carré Casgrain, situé dans l’arrondissement Rosemont Petite-Patrie à Montréal. Des voisins organisent un concert dans cette petite oasis urbaine. Alexander Cassini, Author provided

Les jardiniers urbains, comme ceux du Carré Casgrain, sont également confrontés à un ensemble d’enjeux (restriction de la réglementation, difficulté de l’action collective, pérennité de l’action, conflits de voisinage) qui permettent de renforcer leur récit d’engagement et d’articuler leur action avec un enjeu plus grand que ce soit la lutte contre la gentrification du quartier, les changements climatiques ou la promotion de la justice alimentaire.

Ce processus d’expérimentation n’est pas forcément le même pour tous. Il est très fortement dépendant du contexte dans lequel il se déploie et des interactions qui s’en suivent.

Un déplacement de l’action politique

Cela veut aussi dire qu’une action peut être à un moment politique et ne plus l’être à un autre moment. Au fur et à mesure du processus d’expérimentation, cette couleur politique peut se confirmer pour la personne qui la pratique ou au contraire, ne jamais dépasser le stade épisodique.

Autrement dit, la signification de la pratique d’engagement n’est pas fixe, elle évolue. C’est véritablement l’expérience qui fera qu’une action plutôt anodine comme le jardinage prend une portée différente pour celui ou celle qui la pratique. C’est ce processus d’expérimentation qui est illustrée dans notre bande dessinée.

Cette discussion sur l’expérimentation politique permet de mieux comprendre que notre rapport à la politique se construit comme un processus, qui ne dépend pas de l’objet lui-même (jardiner ou non), mais du contexte dans lequel la pratique du jardinage s’inscrit.

Dans cette perspective, l’action politique est loin de se limiter aux sphères partisanes et institutionnelles. Il est alors possible de se poser des questions sur les analyses qui voudraient que la défection des citoyens et citoyennes lors des élections soit un signe d’apathie politique. Plutôt que de conclure au rejet de la politique, il faut plutôt s’interroger sur le déplacement de l’action politique vers des pratiques jusque-là considérées comme intimes, mais qui, dans certaines circonstances, correspondent à un engagement politique.

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