Déboulonner des statues n’a pas le même sens pour les ex-colonies que pour les anciens empires

Monument au capitaine Cook à Hyde Park (Sydney, Australie). Shutterstock

Les débats en cours dans le monde entier autour des statues, des monuments commémoratifs et des noms de lieux issus d’un passé raciste et impérial ont une signification particulière pour l’Aotearoa-Nouvelle-Zélande.

Cet ancien avant-poste colonial est confronté à un double fardeau : la commémoration de personnages historiques peu recommandables, et le fait qu’ils ont été importés d’ailleurs. En examinant tout cela, l’on s’exerce à examiner les fondements mêmes de l’histoire coloniale. L’ironie de ce débat contemporain est d’autant plus grande qu’il vient d’outre-mer.

Les manifestations du mouvement « Black Lives Matter » aux États-Unis ont replacé la question au centre de l’attention générale. Leur écho, en Aotearoa-Nouvelle-Zélande, a jusqu’à présent touché un restaurant nommé d’après le célèbre marchand d’esclaves du Pacifique Bully Hayes, un pub nommé en l’honneur du capitaine Cook et une statue d’un protagoniste des guerres maories, Andrew Hamilton, dans la ville qui a pris son nom.

Comme en Australie, l’héritage autrefois incontesté de James Cook a été remis en question : après avoir jeté les bases de la colonisation, il avait commencé à renommer des lieux – dont beaucoup restent à ce jour nommés ainsi – et à effacer les savoirs et les noms locaux.


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Au Royaume-Uni, le mouvement qui a commencé par jeter dans le port de Bristol une statue du marchand d’esclaves Edward Colston a donné lieu à la naissance d’une organisation visant à « déboulonner les racistes » et ayant créé sa propre carte interactive. Après que la statue de l’esclavagiste Robert Milligan a été déboulonnée, le maire de Londres, Sadiq Khan, a ordonné un recensement des monuments de la capitale britannique. Le parti Māori a fait la même demande en Aotearoa-Nouvelle-Zélande.

Le passé impérial est partout

Vandaliser ou déboulonner des statues n’est pas chose nouvelle. Érigées en tant que marqueurs du pouvoir et de la domination dans un territoire, elles représentent les idées et les actions des personnes commémorées. Il n’est donc pas surprenant qu’au fur et à mesure que les régimes changent, les noms de lieux sont modifiés et les statues renversées. Les monuments déboulonnés, qui représentaient les figures de Staline, de Lénine et de Saddam Hussein attestent de ruptures historiques, au XXe siècle, de ces sociétés avec le passé.

En Aotearoa-Nouvelle-Zélande, les monuments commémoratifs des personnages coloniaux les plus brutaux ne sont que la partie visible de l’iceberg. Il s’agit d’un territoire truffé de marqueurs coloniaux – une nation où la culture impériale britannique est imprimée dans le paysage comme un élément fondamental de la colonisation.

Nettoyage de graffitis sur une statue du capitaine Cook à Randwick, Sydney, 15 juin 2020. Joel Carrett/AAP

Certains noms de lieux Māori ont pu subsister, mais la plupart d’entre eux ont été remplacés par des noms faisant référence à des personnes et des lieux du vieux continent. Les héros britanniques étaient célébrés pour le rôle qu’ils avaient joué dans la conquête et la domination impériales, et souvent dans la soumission des Māoris, comme Marmaduke Nixon dont la statue se trouve à Ōtāhuhu, Auckland. Les noms de personnalités de l’Empire britannique comme Thomas Picton (dont certains rappellent aujourd’hui la face sombre) et Edward Eyre ont été donnés à des lieux, et c’était la règle plutôt que l’exception. De même, les colons qui ont reproduit les valeurs impériales ont été particulièrement commémorés.

Mais l’agitation actuelle n’est pas seulement un feu de paille d’une génération qui se réveille, comme l’a laissé entendre le vice-premier ministre Winston Peters. La tempête se prépare depuis une dizaine d’années, visant des personnages historiques dont l’héritage est perpétué jusqu’à présent, la campagne « Rhodes Must Fall » en Afrique et en Grande-Bretagne et la destruction de statues confédérées aux États-Unis comptant parmi les manifestations antiracistes les plus largement médiatisées.

Effacer l’histoire ou la réécrire ?

Les arguments pour et contre le démontage des statues et le changement des noms des lieux sont forts. D’un côté, il y a ceux qui affirment que ces traces du passé sont blessantes, non pertinentes et qu’elles ne représentent pas la diversité contemporaine. De l’autre, il y a ceux qui craignent que l’effacement de ces preuves historiques ne comporte un risque de voir se répéter l’histoire. Selon ces derniers, en séparant le passé du présent, nous pouvons admettre que le comportement des personnalités statufiées a été répréhensible tout en estimant que ce comportement doit être considéré dans le contexte de son époque, et non pas effacé parce qu’il heurte les sensibilités modernes.

D’autres encore considèrent la profanation des monuments commémoratifs comme du vandalisme commis par des individus désireux de remplacer le passé par de la propagande. Dans le même temps, un « lobby du patrimoine » veut préserver les statues en tant que formes d’art et s’abstient de toute considération critique sur la manière dont elles représentent la structure des sociétés passées ou présentes.


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Enfin, prenant la menace personnellement, une droite militante et réactionnaire cherche à protéger et à défendre les statues et les noms de lieux.

À moins que la nature n’intervienne, comme ce fut le cas lors du tremblement de terre de Canterbury qui a détruit un certain nombre de vestiges de l’époque coloniale, quelle est la voie à suivre ?

Le contexte fait tout

Une solution consiste à reconnaître ces monuments comme un élément inconfortable de l’histoire et à les déplacer dans des musées et des parcs à statues. Là encore, la solution n’est pas nouvelle. Des statues de la défunte reine Victoria ont fini dans un musée du Québec, un centre commercial de Sydney et dans un entrepôt indien. À Gisborne, une statue de James Cook a été déplacée.

Cela permet de discuter de cet héritage tout en le faisant entrer dans l’histoire. Ainsi des parcs à statues, avec des panneaux d’interprétation et des graffitis favoriseraient la poursuite des discussions. C’est également une pratique courante – on le voit au Coronation Park à New Delhi, par exemple.

La révision des noms de rues et de lieux est plus délicate car les noms coloniaux sont partout, bien que la promotion des noms de lieux māoris gagne rapidement du terrain.

Mais en se contentant de reproduire le déboulonnage de certains responsables bien connus de la violence coloniale, Aotearoa-Nouvelle-Zélande risque de prendre du retard par rapport à ce qui se fait déjà ailleurs. Le soleil se couche peut-être une fois de plus sur l’Empire britannique, mais c’est encore l’ancien empire qui mène la charge. Dans cette partie du monde, la remise en cause des monuments et des noms de lieux questionne les fondements mêmes des sociétés colonisatrices et l’évolution des relations entre les races. Or ce passé impérial là n’est pas le nôtre, et nous devrons faire les choses différemment ici.


La traduction vers la version française a été assurée par le site Justice Info.

This article was originally published in English

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