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« Diviser c’est détruire » : les marbres du Parthénon et l’intégrité des monuments

La galerie du Parthénon au musée de l'Acropole, à Athènes. Flickr / Jean-Pierre Dalbéra, CC BY-SA

C’est peut-être l’un des arguments les plus étonnants avancés par le British Museum pour refuser le rapatriement des marbres du Parthénon : les marbres ne doivent pas être rendus à Athènes parce qu’il est préférable de les « diviser » entre deux musées. Selon cet argument, la séparation de cet ensemble de marbres sculptés présente un « avantage appréciable profitant au public » : le musée de l’Acropole nous permet de contempler ces œuvres dans le contexte de l’histoire athénienne et le British Museum dans le contexte de l’histoire mondiale.

Dans ses récents propos au sujet des négociations avec le gouvernement grec, le British Museum persiste dans cette idée de partage des marbres entre Londres et Athènes. Mais l’argument est-il valable ou relève-t-il d’un schisme culturel irréconciliable et faussement vendu comme vertueux ?

Si mon nouveau livre, The Parthenon Marbles and International Law, se concentre sur les aspects juridiques de cette affaire plutôt que sur les arguments éthiques ou esthétiques, il est difficile d’ignorer de tels propos tenus avec conviction. Effectivement, s’il est aussi important – et dans l’intérêt public – de diviser les marbres du Parthénon entre deux musées, ne devrait-on pas aussi chercher à diviser d’autres trésors ?

Des musées à vocation universelle

Nous sommes tous amateurs de grands musées dits à « vocation universelle », tels le British Museum et le Louvre. Qui n’apprécie pas une visite dans l’institution parisienne où l’on peut passer de la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo à une fresque de Botticelli, et de l’art funéraire égyptien aux trésors du romantisme français, le tout dans le même après-midi ? La question n’est pas là.

Certes, les grands musées ne sont pas à l’abri de scandales et les trésors qu’ils abritent n’y sont pas toujours arrivés de manière irréprochable. Ainsi, l’année dernière, la police new-yorkaise a obligé le Metropolitan Museum of Art à rapatrier des antiquités pillées faisant partie de ses collections et, en France, l’ancien président-directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez, a été mis en examen pour trafic d’antiquités. Personne n’est parfait.

Cependant, la plupart des objets des collections muséales, bien que souvent éloignés de leur contexte d’origine, ne sont pas divisés comme le sont les marbres du Parthénon. Le British Museum soutient, quant à lui, que cette division n’est pas un cas unique, en rappelant que des objets culturels tels que des retables du Moyen Âge et de la Renaissance ont été divisés et distribués dans les musées du monde entier.

Le cas du Dyptique de Melun

Nous pouvons en effet évoquer des panneaux de retables fragmentés et dispersés dans des collections diverses : le retable Colonna de Raphaël, qui fut réalisé pour un couvent à Pérouse, puis démonté et vendu par les religieuses pour faire face à des difficultés financières ; la Maestà de Duccio à Sienne, retable scié et démantelé en 1771 par ses gardiens ; ou encore le Diptyque de Melun, œuvre majestueuse à la beauté et aux couleurs éclatantes peinte par Jean Fouquet. Ce diptyque, célèbre pour sa Vierge allaitante représentée sous les traits d’Agnès Sorel, maîtresse du roi morte peu de temps avant la réalisation du tableau, est un autre retable qui fut démantelé pour être vendu. Cela étant, quand les panneaux de tels retables sont réunis lors d’une exposition, leur réunification temporaire est souvent l’occasion de créer une sensation.

Jean Fouquet, Madone entourée de séraphins et de chérubins, vers 1452–1458. Flickr

Fragmentation d’un monument

Toutefois, il faut souligner que la division des panneaux des retables a eu lieu dans des circonstances très différentes de celles de l’acquisition des marbres du Parthénon. Est-il vraiment raisonnable d’assimiler la fragmentation de retables, objets mobiles, au démantèlement du Parthénon, un bâtiment que l’on dépouille d’une partie de sa structure ?

La division des marbres du Parthénon entre deux musées ne peut être comparée qu’à la fragmentation d’un monument. Peut-on imaginer la chapelle Sixtine scindée en deux ? Et la célèbre fresque de Michel-Ange La Création d’Adam divisée, la main tendue de Dieu séparée de celle d’Adam à qui elle donne vie ? C’est pourtant ce qu’a subi le Parthénon : les récits composés par sa frise, ses métopes et ses frontons ont été coupés, interrompus, et les statues mêmes ont été morcelées.

Prenons l’exemple du Poséidon du fronton ouest : la partie avant et médiane de son torse est à Athènes, mais la partie arrière et supérieure de son torse, y compris ses épaules et ses clavicules, est à Londres. Peut-on dire que cette division constitue un « avantage appréciable profitant au public » parce qu’une partie du corps de la statue peut être contemplée dans le contexte de l’histoire athénienne et qu’une autre partie de son corps peut être considérée dans le contexte de l’histoire mondiale ?

Quatremère de Quincy le disait déjà à la fin du XVIIIe siècle quand il dénonçait la spoliation de l’art italien : « Diviser c’est détruire. »

Rappelons que des lois adoptées par les États, dont le Royaume-Uni, protègent l’intégrité des monuments et autres bâtiments publics. Cette même intégrité, qui permet une appréciation d’ensemble d’un monument, est une condition pour l’inscription d’un bien sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco en vertu de la Convention du patrimoine mondial. De plus, ce principe d’intégrité a été reconnu par la Cour internationale de justice dans l’affaire du Temple de Préah Vihéar en 1962. Dans cette affaire, qui a opposé le Cambodge et la Thaïlande, la Cour a décidé que la Thaïlande avait l’obligation de restituer au Cambodge les objets et les parties du temple qu’elle lui avait retirés. La Cour a ainsi exprimé le principe selon lequel l’État ne perd pas son droit de propriété sur les monuments et bâtiments publics ni sur les parties qui en auraient été enlevées.

Il est vrai que les marbres ne peuvent pour le moment être rendus au Parthénon lui-même. En effet, dans l’intérêt de leur conservation, si le British Museum rapatriait les marbres demain, ceux-ci seraient transportés au musée de l’Acropole pour rejoindre leurs parties complémentaires qui s’y trouvent. Cela permettrait une appréciation d’ensemble de ces œuvres de la façon la plus complète possible.

Diviser les marbres entre deux musées, en garder la moitié des sculptures au British Museum séparées de leur histoire et de leurs fragments complémentaires, ou bien placer l’ensemble à Athènes dans le musée de l’Acropole qui offre une vue directe sur le Parthénon ? Comme l’a dit le célèbre historien et archéologue britannique Andrew Wallace-Hadrill dans une lettre au Times de Londres, la question du choix ne se pose même pas.

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