Donald Trump : une victoire sale au terme d’une campagne empoisonnée

Trump jubile, après son élection. John Locher AP/Press Association Images

Voilà, c’est plié : Donald Trump sera le 45e président des États-Unis. La campagne qui l’a mené à la fonction suprême a été brutale, sale, et insolite. Elle a empoisonné la démocratie américaine, et les effets de ce poison ne sont pas près de se disperser.

Sans vergogne, le candidat a encouragé l’abandon résolu de la civilité et de la raison, brisé les convenances sociales et les protocoles politiques, et banalisé les préjugés et la malhonnêteté.

À présent, le pays est si divisé que les démocrates et les républicains sont incapables de s’entendre sur les réalités les plus factuelles. Une sombre rhétorique, annonçant à « certains groupes » qu’ils peuvent s’attendre à une vengeance violente, souffle sur le pays. Comment en est-on arrivé là ? Quand les historiens analyseront cette élection, comment verront-ils la campagne et l’héritage de Trump ? S’en souviendra-t-on comme d’une exception dans l’histoire, ou comme l’initiateur d’une révolution au sein du Parti républicain, voire même en Amérique ?

La tactique du sifflet pour chien

En réalité, la maladie que cette élection révèle couve depuis longtemps. Trump est un symptôme, pas seulement un agent pathogène. Il a su habilement canaliser les griefs et le sentiment d’insécurité de ceux qui sont mécontents des changements économiques et sociaux aux États-Unis – principalement, mais pas uniquement, des Blancs de la classe ouvrière. Il a ainsi axé sa campagne sur une politique d’identité que les républicains utilisent depuis longtemps pour à la fois apaiser et mobiliser leur base.

Ce type d’ingénierie politique est apparu au début des années 1990. Jusque-là, c’était un processus insidieux, généralement associé à la tactique du sifflet pour chien. Trump s’en est emparé et l’a transformé en instrument contondant ; il a doublé la mise en mobilisant ouvertement le vote des Blancs et en évitant soigneusement de s’adresser aux minorités.

Mais à un niveau structurel, la victoire de Trump est conforme à la façon dont la politique américaine fonctionne. Même si les choix de l’électorat américain sont de plus en plus façonnés par la démographie du pays, les dynamiques culturelles sous-jacentes sont aussi à l’œuvre. Dans un contexte de divisions extrêmes entre les partis, la stratégie de Trump, qui a consisté à faire appel aux votes du noyau dur républicain plutôt que de tenter de convaincre les indécis, s’est révélée très efficace pour gagner les élections.

En mettant l’accent sur les divisions entre les groupes politiques, Trump a accentué la polarisation qui sclérose les États-Unis – et aussi le mépris de plus en plus manifeste entre démocrates et républicains. Répétons-le, Trump n’a pas créé cette polarisation, mais il l’a exacerbée et s’en est servi à ses propres fins.

L’arnaqueur

Rien de tout cela ne signifie qu’il va vraiment servir les intérêts de ceux qui ont voté pour lui. Trump représente le plus américain des archétypes américains : le bateleur, ou l’escroc – un personnage fort issu d’une longue tradition dans la culture américaine, depuis le début du XIXe siècle, ce charlatan dont les plans échouent à tous les coups. À la fin de l’histoire, il quitte la ville, laissant ceux qu’il a arnaqués méditer sur leur sort.

L’escroc est souvent un personnage comique. Il apparaît entre autres dans les romans d’Herman Melville et de Mark Twain, dans les satires féroces d’une société obsédée par le commerce. Parfois, c’est juste un beau parleur, un comique un peu dérangé – voyez le Sergent Bilko ou le chat chapeauté.

Est-ce que je vous mentirais ? EPA/Jim Lo Scalzo

Mais l’escroc peut aussi revêtir des visages plus sombres. Il abuse de la confiance des autres afin de les voler ou de les rabaisser. Les filous de la trempe de Trump disent aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre, expriment ce qu’ils n’osent pas exprimer et capitalisent sur leur crédulité.

La campagne de Trump a été un vaste tour de passe-passe. Les électeurs américains en colère, les laissés-pour-compte sont une cible de choix pour Trump ; ils sont ses pigeons. Il ne leur a demandé qu’une chose : leur confiance aveugle.

Trump prétend dire « les choses comme elles sont » à ses supporters, excédés par l’establishment, persuadés que « Washington » les manipule et leur ment. La plupart d’entre eux ont perdu confiance dans les institutions, et méprisent les élites du pays – et pourtant, dans leur quête d’un champion honnête, ils ont misé sur Trump, sans l’ombre d’une hésitation.

À la hausse et à la baisse

Quels que soient les blocages qui ont secoué le gouvernement Obama, ce qui s’annonce est vraiment hideux. La campagne de Trump a placé la barre très haute en termes de dysfonctionnements. Les républicains, qui tiennent à la fois la Chambre et le Sénat, continueront à alimenter la colère des supporters de Trump. Ils feraient bien de se souvenir de la déclaration de Trump lui-même : « Il faudra des émeutes pour que l’Amérique retrouve sa grandeur. »

Le jour où tout a commencé : Trump annonce sa candidature. EPA/Justin Lane

Trump est un opportuniste, pas un idéologue – et il n’est certainement pas guidé par de profondes convictions politiques. Selon certains observateurs, il n’avait pas vraiment l’intention d’aller jusqu’à la présidence, mais il cherchait à promouvoir sa marque à peu de frais. Surpris par son propre succès, son ego aurait pris le dessus. C’est possible – mais cela revient à négliger le fait qu’il a plusieurs fois envisagé de briguer la présidence du pays, et à surestimer la place de l’improvisation et du hasard dans sa campagne.

Alors que beaucoup ont trouvé l’approche de Trump risible même à la fin de la campagne, sa stratégie a été payante – même s’il a trébuché à plusieurs reprises, sa capacité à « s’enfoncer » par des propos douteux a été terriblement efficace.

Quelle leçon tirer de tout cela ? Un jour, les historiens seront en mesure de prendre du recul sur cette élection. Pour le moment, je crois que cette victoire doit nous rappeler que rien n’est jamais acquis en termes d’ordre social et politique – et que la démocratie la plus avancée peut sombrer dans la barbarie d’un instant à l’autre.

This article was originally published in English