Du dealer de crack au vendeur de tortillas : l’étonnant parcours d’ex-membres de gangs

La fabrique et vente de tortilla peut s'avérer une activité très lucrative pour un ancien dealer souhaitant changer de vie. Cibelle Estrelinha/Flickr, , CC BY-SA

Appartenir à un gang criminel limiterait a priori les perspectives de carrière ; une mort brutale ou un emprisonnement sembleraient en effet la norme. En réalité, ce futur plutôt sombre ne concerne qu’une minorité de membres de gangs, la majorité d’entre eux ayant tendance à s’assagir avec l’âge, et à plus ou moins s’éloigner de leurs acolytes.

Mes recherches empiriques au Nicaragua montrent ainsi que de nombreux ex-membres de gangs se sont épanouis en partie grâce à leurs expériences illicites, et en ont même retiré des bénéfices financiers.

Seuls les chefs de gangs prospèrent

Contrairement aux idées reçues, les dealers et trafiquants de drogues ne sont pas tous millionnaires. Dans leur ouvrage Freakonomics paru en 2005, Steven Levitt et Stephen Dubner soulignent à quel point les avantages d’être membre d’un gang de trafiquants de drogue restent très limités et qu’en dehors des chefs de gangs, les autres membres du trafic gagnent souvent à peine le salaire minimum.

Même si ceci n’est pas nécessairement le cas partout, il apparaît assez clairement que dans la plupart des cas la redistribution des gains demeure complètement inégale.

Une scène culte du film Scarface (1983) : Tony Montana au sommet de sa gloire se lance dans le commerce « légal ».

Cela dit, être membre d’un gang de trafiquants de drogue peut procurer quelques avantages. Certains ont ainsi tiré parti de leur expérience de la rue ou de compétences et connaissances inhérentes à leur activité et les ont mises à profit pour se forger une vie en dehors de toute activité illicite.

Les bénéfices à long terme demeurent cependant variables voire instables, comme le montrent les trajectoires contrastées de Milton et Bismarck, deux anciens membres d’un gang de trafiquants de drogue du barrio Luis Fanor Hernández, un quartier pauvre de Managua, la capitale du Nicaragua, où je mène un travail de recherche sur les gangs depuis plus de vingt ans.

Dealer de crack à vélo

Milton a été dealer de crack entre 2010 et 2011, et écoulait sa marchandise discrètement :

« Je ne vendais pas dans la rue, mais seulement à des clients réguliers… je leur livrais la drogue directement, quand ils le voulaient, au lieu de les faire venir au barrio… J’avais un bon nombre de clients, ils m’envoyaient des textos quand ils voulaient du crack, et je leur livrais sur mon vélo. »

Milton était un dealer prospère, mais, dépensant de façon extravagante, il s’est rapidement retrouvé sans revenu. Son activité a brutalement chuté après l’effondrement du trafic dans le barrio Luis Fanor Hernández peu après l’arrestation du fournisseur local. Au chômage, Milton décide alors de se lancer dans la fabrication de tortillas.

« Tout le monde aime les tortillas »

« Pourquoi une entreprise de fabrication de tortillas ? Eh bien, ma mère était “tortilleras” – tu sais, une fabricante de tortillas – mais elle vieillissait et voulait abandonner, alors je lui ai dit, pourquoi ne me laisses-tu pas prendre la relève ? »

Milton m’a ainsi expliqué que les tortilleras fabriquaient normalement leurs tortillas tôt le matin, mais le temps qu’elles sortent pour les vendre, ces dernières étaient rapidement rassies et froides, et « personne n’aime les tortillas froides ». Milton a ainsi réfléchi a un moyen de vendre des tortillas toujours chaudes et fraîches :

« Je me suis demandé pourquoi ne pas faire comme avec la drogue, pourquoi je ne demanderais pas aux gens de m’envoyer des textos quand ils veulent des tortillas, les fabriquer et les livrer tout de suite ? »

Tout le monde aime les tortillas ! On en trouve de toute forme et couleur, ici au Mexique, 2016. Omar Torres/AFP

Milton, confiant, s’est donc adressé aux entreprises locales en emportant des échantillons de ses tortillas et a proposé son système de vente par SMS.

« Au début, peu de gens l’ont fait, mais la nouvelle s’est rapidement répandue par le bouche-à-oreille, et j’ai rapidement reçu plus de commandes que je ne pouvais honorer ! »

Rançon de la gloire

À l’époque, les services de livraison rapide en sont à leurs balbutiements. Au Nicaragua, ces services sont encore inconnus. Ce système apparaît donc révolutionnaire pour les tortilleras. L’entreprise de Milton s’étend à tel point qu’il doit embaucher cinq personnes pour fabriquer des tortillas et bientôt investir dans une motocyclette pour remplacer son vélo.

Une motocyclette prête à livrer des tortillas fraîches, Mexique. digiyesica/Flickr, CC BY-SA

Aujourd’hui, Milton produit et livre environ 3 000 tortillas par jour et son entreprise domine complètement le marché de la tortilla dans le barrio Luis Fanor Hernández et ses environs.

En 2016, il réalisait un bénéfice hebdomadaire de près de 200 dollars US, soit plus de deux fois le salaire mensuel médian nicaraguayen, et presque 80 % de ce qu’il gagnait comme dealer.

Son succès découle directement de la capacité de Milton à s’inspirer de ses anciennes pratiques, en particulier, l’utilisation de la technologie mobile et de son respect des horaires, ce qui lui a permis d’être plus compétitif que les vendeurs de tortillas existants. Ce secteur d’activité économique a habituellement des marges de bénéfices faibles et son mode d’exploitation demeure très traditionnel. Mais Milton a jeté les bases d’un mode de fonctionnement exceptionnellement rentable.

Bismarck, le baron de l’immobilier

Toutes les connaissances et compétences acquises au sein d’un gang ne sont cependant pas nécessairement toujours utiles ou utilisables de manière durable. Le cas de Bismarck, qui a lui aussi vendu de la drogue dans le barrio Luis Fanor Hernández entre 2000 et 2006, en est un exemple.

Contrairement à Milton, Bismarck économisait régulièrement une part importante de ses profits issus du trafic de drogue. Il avait un style de vie beaucoup moins clinquant ce qui lui a permis d’investir dans l’immobilier locatif et même de faire construire une pension dans le barrio Luis Fanor Hernández.

Lorsqu’il cesse de vendre de la drogue, ses propriétés lui permettent de continuer à jouir d’un revenu mensuel confortable, bien qu’équivalent à environ 55 % de ce qu’il avait gagné en tant que trafiquant de drogue. Ce dont Bismarck se disait plus que satisfait dans la mesure où « être un homme d’affaires était beaucoup moins dangereux qu’être un dealer de drogue ».

En Colombie, un guide touristique effectue une visite guidée de la célèbre propriété du baron de la drogue Pablo Escobar. Mais l’investissement immobilier peut s’avérer risqué.

Une aventure risquée

Contrairement à d’autres investisseurs dans quartier, Bismarck réussit à obtenir des loyers payés régulièrement, en partie parce qu’il se sert de son expérience passée et assumée de criminel pour intimider, menacer et, parfois, faire usage de la violence à l’encontre de ses locataires.

Une stratégie qui s’est avérée cependant risquée. En quelques années, Bismarck a perdu tout son portefeuille immobilier à l’exception de sa propre maison.

En effet, certains locataires se sont révélés être eux aussi d’anciens membres de gangs bien déterminés à ne pas se laisser intimider par Bismarck. La pension quant à elle a fini par être incendiée par un groupe d’anciens militaires qui ont moyennement apprécié les méthodes musclées de Bismarck au moment de régler la note.

Nous voyons ici que la trajectoire de Bismarck contraste fortement avec celle de Milton. Toutes les compétences et connaissances issues d’une expérience criminelle ou délinquante ne sont pas toujours avantageuses et leurs bénéfices dépendent en grande partie de la manière et du domaine d’activité dans lequel elles sont déployées.

Cependant, ces parcours de vie montrent également que le temps passé au sein d’un gang n’est pas forcément synonyme d’échec. En se fondant sur des expériences positives, on peut tout à fait imaginer des politiques publiques cohérentes pour réinsérer ces individus dans la société en s’appuyant sur leur propre vécu et savoir-faire.

This article was originally published in English