Elizabeth Warren à l’heure du choix

Elizabeth Warren, Bernie Sanders et Joe Biden lors du dixième débat primaire démocrate à Charleston, en Caroline du Sud, le 25 février 2020. Jim Watson/AFP

Rosie la riveteuse, icône de l’imagerie américaine de la Seconde Guerre mondiale puis du féminisme, est morte. C’est une des nouvelles de ce jeudi 5 mars 2020 alors que l’Amérique politique attend de savoir à qui, de Berne Sanders ou de Joe Biden, va se rallier Elizabeth Warren à présent qu’elle a mis fin à sa campagne présidentielle : il faut dire que son parcours est chaotique, à l’image du mouvement #MeToo, qui était au plus haut voici un an, portait un nombre historique de femmes au Congrès, libérait la parole sur les violences faites aux femmes et mettait sur le devant de la scène toutes celles qui ont réussi « en dépit » des freins sociétaux qui leur sont imposés du fait de leur genre.

Chacun à sa place ?

Elizabeth Warren a reçu un coup de téléphone de Bernie Sanders. Bien entendu, il lui a proposé de se rallier à lui. Encore une femme qui soutient un homme et pas le contraire, constateront celles et ceux qui suivent. Comme toutes ces Rosie, dont l’Amérique a eu terriblement besoin pendant que les hommes étaient partis « faire la guerre », et qui ont occupé leurs postes de travail dans les magasins, les bureaux, les usines ou les champs. Tous ces postes « qui ne convenaient qu’à des hommes », parce qu’il faut être musclé comme un homme pour les occuper. Logiquement donc, ces mêmes hommes ont repris leur dû à leur retour et ont renvoyé leurs épouses, et autres femmes, à la maison, s’occuper des enfants et du foyer.

Elizabeth Warren a consacré sa vie pour changer tout cela. Elle fait partie de cette poignée de femmes qui ont tout affronté pour gravir les échelons. Son parcours est exemplaire et beaucoup la citent d’ailleurs en exemple. On connaît son nom comme ceux de Barbara Boxer, de Janet Reno, de Barbara Mikulski ou d’Hillary Clinton, qui se sont toutes frayé un chemin en politique. Elles ont travaillé main dans la main avec les féministes les plus en vue au cours de ce dernier quart de siècle, comme Robin Morgan, Gloria Steinem, Susan Faludi, Erica Jong, et d’autres moins connues.

Une manifestante habillée en Rosie the Riveter lors de la Marche des femmes à Denver, Colorado, le 19 janvier 2019. Jason Connolly/AFP

Sa position change, pas ses idées

Elizabeth Warren va donc devoir faire un choix. Cela veut aussi dire qu’elle va réfléchir au meilleur moyen de voir ses idées triompher. Pas de problème pour l’assurance santé pour tous, l’école gratuite ou la progressivité de l’impôt, autant de projets que Bernie Sanders défend déjà farouchement. Pour beaucoup d’autres questions, il n’y a aucune différence entre Bernie et Joe : tous deux sont favorables à un congé maternité (ou parental), à un salaire minimum relevé à 15 dollars de l’heure, à sonner le glas de la peine de mort, ou à réintégrer sans délai l’accord de Paris. Les questions environnementales ne permettent pas de les départager et c’est peut-être sur la légalisation de la marijuana que Bernie est plus en avance que Joe. Mais peu importe.

Elizabeth Warren va toutefois subir des pressions. Après avoir porté aussi longtemps la cause des femmes, elle ne peut pas aujourd’hui les abandonner en plein milieu du chemin. Il n’est plus supportable aujourd’hui que les femmes soient d’emblée condamnées à une vie plus dure, plus compliquée ou plus chargée que celle des hommes. Le monde professionnel reste dominé par le masculin, tous les emplois les plus prestigieux étant réservés aux hommes : dans les États-Unis d’aujourd’hui, les femmes ne représentent que 16,8 % des avocats et 17 % des chefs d’entreprise (pas plus de 6 % dans les grandes entreprises). Cette situation influe bien sûr sur les salaires. Les moyennes relevées aux États-Unis sont édifiantes : lorsqu’un homme gagne 1 dollar, une femme dotée des mêmes qualifications gagne 77 cents pour le même travail. Si elle est noire, son salaire dégringole à 64 cents. Les footballeuses de l’équipe nationale ont fait de cette question leur cheval de bataille et attaquent leur fédération en justice avec le soutien de… Elizabeth Warren.

Elizabeth Warren va aussi se retrouver face à ses responsabilités : elle a reçu il y a une semaine le soutien de la puissante Emily’s List, une association de femmes qui se bat pour le droit à l’avortement et d’autres préoccupations féministes. À Washington, la Cour suprême vient de commencer l’examen du dossier en appel contre une loi de l’État de Louisiane qui vise à restreindre l’accès à l’avortement. Un autre combat de la vie d’Elizabeth Warren. Sur cette question, elle a quelques divergences avec Joe Biden, et n’en n’a aucune avec Bernie Sanders. Mais si Joe devient le nominé, c’est lui qui pourra faire changer les choses.

Elizabeth Warren va donc devoir choisir entre deux hommes blancs, âgés, qui ont vécu à ses côtés cinquante ans d’évolution progressiste, au sein de cette gauche américaine dans laquelle ils baignent tous les trois depuis tellement longtemps. Le choix est difficile parce qu’il y a celui du cœur et celui de la raison, comme dit l’adage populaire.

Elizabeth Warren, pourtant, aura en tête que son combat doit continuer et qu’elle doit convaincre un de ces deux hommes qu’ils ont la responsabilité de poursuivre cette mission qui a toujours été la sienne : rendre visibles toutes ces femmes qui étaient invisibles, redonner à toutes ces Rosie la place qui est la leur dans la société.

Montage créé le 21 janvier 2019 représentant plusieurs élues de premier plan du parti démocrate : de gauche à droite Elizabeth Warren, les sénatrices Kamala Harris et Kirsten Gillibrand, et la représentante Tulsi Gabbard. Timothy A. Clary, Angela Weiss, Chris Delmas, Joseph Prezioso/AFP

Quel après ?

Elizabeth Warren s’apprête donc à quitter la scène. Comme Eleanor Roosevelt, elle a fait ce qu’elle a pu pour faire avancer les choses et la cause des femmes. Comme son amie Hillary Clinton, elle s’est heurtée à ce mur, qu’Hillary appelait plafond et qu’elle pensait avoir suffisamment craquelé avec les millions de voix qui s’étaient portées sur elle.

Ce ne sera donc pas Elizabeth Warren. Et la cause des femmes semble sortir par la petite porte de cette compétition et doit accepter de s’en remettre à trois hommes blancs, venus du passé et qui prétendent préparer le futur.

Mais le futur est peut-être déjà là… Avec la sortie de Warren, un nouveau coup de projecteur va être porté sur une candidate que tout le monde a oubliée, mais qui est bien encore là : Tulsi Gabbard, la jeune députée d’Hawaï, avec son franc-parler et ses airs frondeurs, avec sa rigueur militaire et sa résilience tellement incroyable qu’elle n’a toujours pas abandonné, va se rappeler à ces trois vieux messieurs et à son parti. Elle va commencer par faire jouer la règle établie par le parti lui-même : avec le gain d’un seul délégué, on est qualifié pour le débat des « grands » candidats : le 15 mars, elle pourrait donc figurer sur la scène nationale, à égalité avec Joe Biden et Bernie Sanders. Le retour d’une nouvelle Rosie, plus jeune, beaucoup plus jeune, et qui a baigné dans l’idée qu’elle n’était pas inférieure.

Beaucoup d’Américains vont alors se demander qui elle est et ce qu’elle fait là. Mais beaucoup pourraient être séduits aussi, ou séduites, et tenté·e·s de reporter sur elle, du moins momentanément, leurs espoirs et leurs aspirations. L’histoire n’est donc pas finie, même si Rosie nous a quittés et si Elizabeth s’apprête à tirer sa révérence dans cette campagne.

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