Entre langue et dialecte, une distinction arbitraire ?

Un dialecte n'est-il qu'une des subdivisions d’une langue donnée? Pixabay, CC BY-SA

Prenez un moment et pensez à la langue que vous parlez le plus souvent et le mieux. Puis réfléchissez au(x) pays ou aux régions du monde où cette langue revêt le plus d’importance, en quantité et en qualité. Votre manière de parler est-elle identique à celle que l’on vous a appris à l’école, ou que vous utilisez dans vos réunions au travail, dans vos documents écrits ? Dans certains cas, il y aura une grande proximité (si vous êtes, par exemple, Parisien ou Londonien, ou si vous travaillez dans des cercles réduits), mais des différences significatives se révèlent dès que notre regard se tourne vers des pays ou des continents voisins.

L’Allemagne fournit à ce titre un exemple intéressant. Jusqu’au 19e siècle, il n’existait pas un « allemand » unifié, mais plutôt des dizaines de dialectes qui cohabitaient ; ceux du sud, tels que le bavarois, se démarquant tant de ceux du nord tels que l’ostphalien à Hanovre, qu’ils pouvaient conduire à une situation d’inintelligibilité mutuelle.

Ce n’est qu’en 1871, lorsque l’état-nation de l’Empire allemand fut créé, que la variante écrite « Standarddeutsch » fut imposée dans les institutions administratives et éducatives. Hanovre, lieu dont les dialectes fournirent les fondements de la phonologie du haut allemand, appartenait au royaume de Prusse. Ainsi, jusqu’à récemment, les enfants bavarois parlant les variétés les plus marquées de leurs dialectes sans connaissance préalable de l’allemand standard apprenaient une variété de langue distincte à l’école et devaient alterner entre ces dernières selon la situation.

Une question controversée

Mais pourquoi n’appelons-nous pas toutes ces variétés des « langues » ? Quelle est la différence fondamentale entre une langue et un dialecte ? L’exploration scientifique de cette question controversée et sans doute irrésolue à ce jour est conduite par la dialectologie, un champ spécifique de la (socio)linguistique. Définir « langue » et « dialecte » de manière abstraite n’est pas une tâche aisée, comme nous allons le voir. Le sujet est important, en particulier dans le contexte européen actuel où les échanges tendus au sujet de langues et d’identités nationales se multiplient.

D’un point de vue formel en linguistique, on pourrait considérer qu’un dialecte est l’une des subdivisions d’une langue donnée qui diffère de cette dernière à plusieurs niveaux objectifs. L’étude de cas du russe nous aide à voir cela plus clairement. Le russe standard se fonde sur un dialecte parlé à Moscou, qui divise l’ouest du pays entre les dialectes du nord et du sud. Au nord, il y a au moins cinq groupes de dialectes principaux correspondant à des lieux : Vladimir, Vlatka, Novgorod, Olonets et Arkhangelsk. Ils partagent un certain nombre de différences vis-à-vis du russe standard.

En termes de phonologie (l’étude des sons d’une langue), les dialectes du nord n’affaiblissent ni ne réduisent la voyelle/o/dans les syllabes inaccentuées, tandis que le russe standard la combine avec une voyelle/a/, produisant un/ə/faible. Par exemple, много « très », « beaucoup de », se prononce « mno-gueu » à Moscou et « mno-go » au nord.

Sur le plan morphologique (la structure de mots individuels), les dialectes du nord changent les articles définis en suffixes, ainsi « le livre » se dit « ta kniga » en russe standard et « knigata » au nord.

Au niveau du lexique (les mots individuels), les variantes du nord ont des mots qui leur sont propres, tels que баской « beau » et ухват ou орать, « labourer » au lieu des mots standards красивый et вспахивать.

Enfin, d’un point de vue syntaxique (l’ordre des mots, parfois selon leur forme), certaines variétés au nord-est utilisent le cas nominatif au lieu de l’accusatif pour exprimer un object direct après un verbe à l’infinitif. Par exemple, pour exprimer la proposition « Nous devons acheter un bateau », ces variétés donneront nádo lódka(Nom) kupít’ au lieu de lódku(Acc) dans les variétés sud.

Ce raisonnement nous conduirait à considérer qu’une langue est une collection de dialectes mutuellement intelligibles. Mais comme nous l’avons vu pour l’allemand, des variétés qui diffèrent fortement peuvent causer des difficultés de compréhension et de communication. A l’inverse, on dit souvent que les locuteurs du danois, du suédois et du norvégien peuvent se comprendre relativement bien s’ils font l’effort nécessaire, or nous considérons leurs variétés comme des langues individuelles correspondant à des états-nations spécifiques. Les dialectes scandinaves sont sujets à un continuum géographique où plus la distance est grande, plus les variétés sont différentes, de manière similaire au continuum des langues romanes occidentales comprenant l’italien, le français, le catalan, le castillan et le portugais.

Une notion sociale et politique

La distinction entre langue et dialecte est peut-être mieux comprise en tant que notion sociale et politique plutôt que purement linguistique. En ce sens, une langue serait un ensemble de dialectes, gouverné par des continuums géographiques et sociaux, et sujets à des évènements socio-politiques hissant l’un de ces dialectes au sommet de la pyramide via des processus de standardisation. Afin d’illustrer ceci, prenons l’exemple de la Chine.

On a tout d’abord le mandarin, qui est la langue standard, officielle, enseignée à l’école est parlée à la télévision et dans les autres médias. Le mandarin a historiquement été sélectionné comme norme, codifié par des grammaires et des dictionnaires, accepté par une majorité ou une minorité socialement puissante de la communauté, et élaboré pour les besoins de la nation, par exemple dans des contextes administratifs, diplomatiques et éducatifs. Ceci fait du mandarin un dialecte hiérarchiquement supérieur, un acrolecte. A l’autre bout du spectre, il y a le toisanais, qui fut parlé tout d’abord par les ouvriers ferroviaires de Guandong, et qui aujourd’hui n’est ni médiatisé, ni pratiqué à l’écrit. Il s’agit d’un basilecte. Entre les deux, le cantonais est un mesolecte : il est écrit et pratiqué dans des journaux et des médias locaux parce qu’il est parlé par un grand nombre de personnes en Chine, mais les locuteurs du cantonais doivent tout de même connaître le mandarin dans des contextes officiels.

Il est donc difficile de distinguer langue et dialecte, mais pas impossible si l’on ancre notre analyse dans des situations concrètes et des études approfondies de variétés spécifiques.

Il faut cependant noter l’arbitraire de ces hiérarchies. D’un point de vue linguistique, il est absurde de dire qu’une variété est « plus pure », « meilleure » ou « plus belle » qu’une autre, comme on le dit parfois à l’école pour dissuader les élèves de pratiquer leurs dialectes locaux.

On pourrait tout à fait imaginer un monde où le scots est la langue standard et la variété la plus prestigieuse de Grande-Bretagne, tandis que l’anglais d’Ecosse serait restreint aux registres familiers et moralement dévalués. Comme le dit le linguiste Max Weinreich (1945), « une langue est un dialecte avec une armée et une marine » (« a language is a dialect with an army and a navy »). Ce dicton s’avère peut-être un peu exagéré ; mais le fait que les hiérarchies entre une langue standard et des dialectes dépendent fondamentalement de constructions socio-politiques, comme c’est le cas pour d’autres aspects de l’identité nationale, est une notion importante à garder à l’esprit dans n’importe quelle discussion sérieuse traitant de l’identité sociale ou nationale appliquée à la politique.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 100,900 academics and researchers from 3,223 institutions.

Register now