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Photo de mains qui s’étreignent
Une simple caresse peut apporter un grand réconfort. Shutterstock

Et si on osait la caresse dans le soin aux plus vulnérables ?

Après un été caniculaire et difficile sur tous les plans, écologique comme humain - y compris à l’hôpital toujours impacté par le manque de personnel soignant et la septième vague de Covid - si l’on abordait la rentrée sous l’angle de la caresse ?

Ce petit geste lent, de tendresse, de tact et de douceur vers l’autre ne coûte rien, mais apporte tant…

Des caresses tout au long de la vie

En fonction du contexte, de l’âge de la personne à laquelle elle est prodiguée, de l’endroit du corps sur lequel elle s’attarde, la caresse a deux faces radicalement différentes.

Dès avant notre naissance, nos futurs parents ont caressé de leurs paumes les ventres ronds des futures mamans, accompagnant ces gestes de sons agréables, de paroles d’amour, de musiques douces, de petits mouvement de bercement. Puis nous avons évolué, bébés, au sein d’un monde sensoriel agréable, caressés de mots et de gestes tendres et doux pendant la tétée…

La caresse est un geste vital pour les nouveau-nés : rappelons les effets extraordinaires des unités kangourous pour les grands prématurés qui finissent de « maturer » dans un « peau à peau », au chaud et au creux des cœurs palpitants des jeunes mères qui câlinent et caressent les tout petits corps de leurs bébés.

En grandissant, petit à petit, la caresse s’est éloignée au profit des câlins, ces corps à corps qui consolent dans les moments difficiles. Puis, au moment des premiers émois sexuels, elle est redevenue un moyen d’entrer en contact avec « l’autre que je désire ». De tendre et pudique, la caresse se fait alors plus pressante, érotique. Mais caresser n’est pas seulement un art destiné au plaisir physique. C’est un acte de réaffirmation et d’appartenance, un lien qui s’établit par les sens pour donner de la sécurité à notre cerveau.

La caresse et le lien social

Les bébés naissent avec le désir inné de former des liens avec les autres, mais le développement des habiletés sociales se poursuit jusqu’à l’adolescence. Des études insistent donc sur l’importance pour les parents de répondre aux besoins de contacts physiques de leur enfant, sans les imposer.

Une caresse, à l’instar d’une partition pour notre cerveau, révèle une émotion en adéquation avec le contexte et la personne qui nous procure cette émotion, qu’elle soit positive ou négative. Comme le montre un article publié dans la revue scientifique Journal of Neuroscience, une caresse lente donne lieu à des réponses plus importantes dans le cerveau. Une caresse est aussi un détecteur émotionnel de la peur, du désir ou de la tristesse. Tout se jouerait dans le cortex insulaire, une région profonde du cerveau, clé dans l’univers émotionnel.

Mais quels sont les effets de la caresse sur notre corps et notre psyché ?

Des caresses anxiolytiques

Quand une main nous touche, les récepteurs de notre épiderme sont stimulés. Ils provoquent dans le cerveau la sécrétion de différents messagers chimiques, tels que neurotransmetteurs et hormones : les endomorphines qui calment, apaisent, adoucissent et plongent dans un état euphorique, l’ocytocine, dite « hormone de l’attachement », qui nous lie durablement aux autres, enfin la dopamine, autre neuromédiateur qui donne de l’énergie et régule l’humeur.

On sait désormais que les massages, le toucher, les caresses agissent sur les ondes cérébrales, entraînant un rythme de base normalisé (mis en évidence par électroencéphalogramme, examen qui enregistre l’activité du cerveau), ralentissent le rythme cardiaque et diminuent la tension artérielle. Elles ont aussi des effets anxiolytiques, provoquant la baisse de cortisol, l’hormone du stress.

Parler de caresse dans le monde hospitalier paraît encore aujourd’hui tabou. Il me semble pourtant important d’oser envisager ce geste dans les soins aux plus vulnérables, dans le sens de la caresse-éthique modélisée par le médecin de santé publique Eytan Ellenberg.

Plaidoyer pour une éthique soignante de la caresse

Loin d’être une posture soignante, la caresse-éthique serait courbure attentive et empathique vers le malade. À ce titre, elle devrait être délicate, respectueuse, pudique, acceptée, et pratiquée quand toutes les thérapeutiques classiques résistent. Je la qualifierais de « caresse empathique », qui intègre cette faculté à se décentrer pour essayer de se mettre à la place de l’autre souffrant.

Ce que je propose est de mobiliser la force de la caresse qui redonne un élan vital, une cohésion humaine à ces corps meurtris, par des fractures, douleurs, amputations, paralysies, et aussi à ces personnes dépressives, anxieuses ou atteintes de maladies d’Alzheimer dont l’esprit s’égare et le corps défaillant s’échappent dans un autre monde que le nôtre. La pratique du toucher et de son prolongement la caresse, est d’autant plus importante pour une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, qu’elle peut faire fonction de relais dans la communication et faire ressurgir la mémoire émotionnelle ancienne.

Refaire du malade un sujet de ses soins, et non plus un objet de soins

Nous avons vu à quels points les conséquences la Covid-19, avec ses gestes barrières et la distanciation sociale, sur fond de crise hospitalière sans précédent, peuvent s’avérer délétères. Depuis deux ans, une vague de troubles psychiatriques a déferlé, sur nos patients âgés comme sur des individus plus jeunes, avec un syndrome de glissement, des dépressions, voire des tentatives de suicide.

Mais déjà bien avant la pandémie, du fait du haut niveau d’explorations techniques, la médecine était accusée de déshumanisation. Nous sommes des êtres de chairs et de cœurs, or les soignants sont souvent éduqués à ne plus utiliser le toucher dans les soins qu’au profit de gestes techniques sans âmes et protocolisés. L’examen du malade, le contact avec sa peau étaient négligés, devenus secondaires. Le malade est aujourd’hui séquencé dans ses organes malades, et son corps est devenu un objet de soins, le privant d’être le sujet de ses soins.

Pour être un bon soignant, il faut non seulement disposer d’un savoir-faire, mais aussi d’un « savoir-être », surtout lorsque l’on s’occupe de patients en fin de vie. Rien ne remplacera la chaleur humaine que procurent une main et une voix caressantes aux moments ultimes d’une existence.

La caresse, console, apaise, redonne une cohésion aux corps et aux esprits disloqués par les douleurs, les handicaps, les maladies incurables et, a fortiori, les fins difficiles. Elle doit être éthique, c’est-à-dire humble, sollicitante, bienveillante, adaptée au moment et à la personne, non insistante, dans une juste présence et une vraie rencontre. Elle ne vient pas s’opposer à la clinique, mais la complémente, comme un nouveau mode de relation à l’autre que je souhaite réhabiliter et promouvoir. Oser la caresse dans les soins aux personnes vulnérables serait un petit pas pour l'individu, mais un grand bond en avant pour l'humanité !


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