« Géopolitique du risque » : les réfugiés, une chance pour l’économie

Porte de la Chapelle, à Paris (juillet 2017). STRINGER / AFP

Seconde chronique dans le cadre de la chaire dirigée par J. Peter Burgess (École normale supérieure), en partenariat avec le Fonds Axa pour la recherche, sur la notion de risque à notre époque.

La plupart des travaux de recherche effectués sur l’économie des réfugiés ou des immigrés traitent de l’évolution des politiques occidentales d’intégration de la main-d’œuvre immigrée sur le marché du travail et des activités économiques des réfugiés et des victimes de déplacements forcés. Les réfugiés y sont considérés comme des acteurs économiques.

Mais ces travaux ne nous expliquent pas pleinement pourquoi le capitalisme de la fin du XXe et du début du XXIe siècle a besoin des réfugiés ou des immigrés. Ils exposent la manière dont ceux-ci tentent de survivre dans les camps, les villes ou se regroupent (suivant des critères ethniques ou non) ; et montrent aussi comment ces réfugiés peuvent s’avérer utiles au marché, aux grandes entreprises et au commerce légal.

Plusieurs études mentionnent des histoires relatant le succès économique de migrants. Leur message ? Les réfugiés ou les migrants sont là et sont des acteurs économiques : ne les négligez pas, ne les rejetez pas ! Cependant, le lien organique entre l’immigré-acteur économique et l’économie capitaliste mondiale semble échapper à l’analyse des chercheurs.

Entre assistance et contrôle des migrants

Pourtant, comme l’a montré l’anthropologue Michel Agier dans son étude approfondie de plusieurs camps (Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Flammarion, 2008), les structures d’assistance et de protection mises en place sur le terrain perpétuent un état de catastrophe permanente et d’urgence sans fin, où les indésirables sont maintenus à l’écart, hors de notre vue. L’assistance qui leur est prodiguée est conçue pour les contrôler, les trier et les confiner.

Comment expliquer cette dualité de l’assistance et du contrôle, couplée à l’exclusion ?

Les camps (de même que les implantations de migrants) se transforment. Ils ressemblent à des territoires de rétention, fixant sur un même lieu une immense réserve de main-d’œuvre. Ils évoluent en villes ou en sorte d’immenses agglomérations mi-informelles, mi-officielles. Peut-on comprendre cette transformation sans étudier les migrants en tant main-d’œuvre ?

Même dans les cas où les réfugiés ou les migrants sont appréhendés comme des acteurs économiques, le sujet est abordé en termes de segmentation et de différenciation. Le livre de Stephen Castles et Mark Miller, _ L’Âge des migrations _ (2003), comporte ainsi un chapitre entier sur les migrants comme main-d’œuvre.

Le camp de Kibumba, situé en République démocratique du Congo, près de la frontière avec le Rwanda ; le camp est autogéré, avec l’aide de l’ONU et d’ONG. Julien Harneis/Flickr, CC BY-SA

Dans celui-ci, les auteurs soulignent la place dominante des migrants dans l’économie informelle, « la fragmentation croissante de l’emploi immigré ainsi que l’étendue et l’importance de la diversité du marché du travail immigré » (p. 183), et le fait que la segmentation du marché du travail conduit, sur le long terme, à la marginalisation de certains groupes de migrants et des femmes en leur sein.

Les auteurs n’oublient pas d’aborder l’importance des métropoles internationales et l’existence d’entrepreneurs ethniques. Toutes ces analyses s’articulent autour de la notion de marché – qu’il s’agisse du marché du travail, des échanges ou bien des compétences.

Par conséquent, la question qui est le plus souvent posée est celle de l’impact des réfugiés sur l’économie du pays d’accueil, sans se poser celle de la raison pour laquelle cette économie ne peut se passer des réfugiés. Ce que l’on pourrait appeler l’économie des réfugiés. La relation entre réfugiés et économie est, dès lors, mal comprise.

Les réfugiés contribuent à l’économie du pays d’accueil

Des réfugiés africains en Grèce, à Athènes ; l’Europe est souvent vue comme un rêve ou une terre d’asile. Hunter/Flickr, CC BY

Cette méconnaissance est également due à un manque de données et au fait que l’étude de l’impact des réfugiés se prête mal aux méthodes traditionnelles d’évaluation. Certains chercheurs proposent de comparer l’impact respectif des aides financières et non-financières. Pourtant, ces comparaisons n’ont rien de spécifique. Les études sur les programmes de lutte contre la pauvreté dans les pays en développement soulignent la pertinence des deux stratégies selon l’époque, le lieu et la situation.

La plupart montrent, néanmoins, qu’en dépit des déplacements forcés et de conditions de vie souvent misérables, les réfugiés sont actifs et contribuent activement à l’économie de leur pays d’accueil.

Les États ont compris que l’intégration sur le marché du travail nécessite d’investir et de considérer l’arrivée de réfugiés et déplacés comme une opportunité, à même de générer davantage de croissance. Compte tenu des compétences particulières des migrants (notamment ceux en provenance de Syrie), cette intégration contribue à la stabilité budgétaire du pays d’accueil.

Intéressées par les perspectives de croissance, les entreprises réclament des politiques plus efficaces. Et, au lieu d’être une dépense potentiellement irrécupérable, l’admission des réfugiés et autres personnes déplacées devient une question d’investissement à court et long terme.

Le capitalisme se nourrit de l’économie informelle et des réfugiés

Cependant, la mise en place de politiques facilitant l’intégration sur le marché du travail est loin d’être aisée. Notamment parce qu’il faut faire face au stigmate de l’économie informelle et englober d’autres acteurs, comme les migrants climatiques, les clandestins, ou les migrants économiques.

Liée à certains secteurs (comme la santé et les loisirs dans les pays européens), l’économie informelle ne fait aucune distinction entre réfugiés et autres victimes de déplacements forcés (clandestins, migrants climatiques, déplacés intérieurs, esclaves, etc.). Quand nous évoquons la segmentation du marché du travail, nous devons garder à l’esprit que l’ultra-flexibilité du capitalisme crée partout des dispositifs productifs et circulatoires informels.

Selon Birds of Passage (1979), l’ouvrage de référence de Michael J. Piore, la théorie conventionnelle de l’offre et de la demande serait tout simplement fausse. Le développement industriel créerait systématiquement une économie informelle ; celle-ci fait appel à de la main-d’œuvre immigrée (informelle et à bas salaire), afin d’occuper des emplois qui ne le seraient pas autrement.

L’économie des réfugiés est une économie nomade, dont l’intérêt pour le capitalisme mondial réside dans l’importance des modes informels de production et de circulation. Désormais, l’économie globalisée abrite l’informel au sein du formel.

Prenons un exemple : une entreprise de vêtements de sport disposant de sites de production légaux peut ainsi faire appel à des fabricants informels (de chaussures, ballons de foot, battes de cricket, casquettes, etc.) éparpillés sur la planète. Ainsi, une marque de mode peut passer des accords de sous-traitance avec des tanneries dans de lointains pays du Sud pour fabriquer des produits en cuir raffinés (notamment des sacs).

L’économie des réfugiés, une économie mondialisée

Ce fonctionnement est rendu possible parce que les normes sont mondiales et que, pour survivre, l’économie des réfugiés doit s’y conformer. Elle s’intègre ainsi à la chaîne d’approvisionnement d’un produit courant.

Travail légal, travail informel ? Les conditions de vie des migrants sont difficiles à connaître. ILO/Muntasir Mamun/Flickr, CC BY-NC-ND

C’est le cas bien connu des tapis fabriqués par des réfugiés tibétains au Népal, des vêtements en cuir fabriqués en Turquie par des réfugiés syriens, ou encore des migrants bengalis employés dans l’industrie textile en Inde, comme dans le quartier de Kidderpore à Calcutta. Ainsi, opportunités et contraintes se répondent-elles.

Les réfugiés syriens offrent également cas éclairant d’expériences sur le rythme et la manière dont les réfugiés s’insèrent sur le marché du travail. Tout ceci relie évidemment le management des économies informelles à grande échelle à la dynamique de la gouvernance mondiale.

En définitive, on distingue une grande uniformité dans les modes de transformation des populations réfugiées ou migrantes en main-d’œuvre à l’échelle mondiale.

Ces personnes constituent, d’une certaine manière, une immense population dispersée de main-d’œuvre nomade, dont les produits sont reliés aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Mais conformément aux exigences de ces chaînes, ces personnes doivent demeurer invisibles aux yeux du public.

Des réfugiés compétents qui s’adaptent

Des réfugiés syriens, vivant dans le camp Azraq, dans le nord de la Jordanie. DFID/Russell Watkins/Flickr, CC BY

Les demandeurs d’asile et réfugiés syriens et irakiens en Europe ont pour particularité de provenir de pays situés dans une zone grise, entre le Nord et le Sud. L’Irak et la Syrie disposent d’un taux d’alphabétisation supérieur à 80 %, d’un système éducatif qui permettait d’acquérir les compétences de base pour entreprendre, et d’un taux élevé de participation des femmes à des formes non familiales de travail.

Ainsi, les demandeurs d’asile de ces pays disposent de compétences réelles. Ils sont en mesure d’en acquérir de nouvelles, s’adaptent relativement vite (en un ou deux ans) aux nouvelles exigences en matière de langue, de régime de travail et d’activité uni-personnelle et apprennent à naviguer entre les deux mondes de l’économie formelle et informelle – qui sont distincts mais interactifs.

Bien que différenciée dans ses modalités, l’absorption des flux actuels de migrants qualifiés, semi-qualifiés ou non qualifiés par les marchés du travail européens et d’autres régions du monde (Brésil, Afrique du Sud, Hong Kong, pays du Golfe, etc.) ne sera pas très différente de ce qui s’est passé en Europe, aux États-Unis, au Canada et en Australie, dans les années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale.

Dans nos pays, où le marché du travail est dense, le discours en faveur de l’égalité d’accès à l’emploi est plutôt bien accueilli par les économistes et les spécialistes des études sur les réfugiés.

Cependant, l’égalité formelle (politique, légale) n’a de sens que si elle est pertinente pour entrer sur le marché du travail. Pourtant, les analystes des migrations examinent rarement ces deux aspects conjointement : l’absence d’accès à l’arène politique officielle et une entrée sur le marché du travail informel et parfois formel.

Des migrants actifs, autonomes et nomades

L’autonomie du travailleur immigré (plus connue sous le nom d’« autonomie dans la migration ») permet au migrant d’affronter cette dichotomie. Cette notion d’autonomie exprime, entre autres, la volonté et la capacité des migrants à passer d’une condition, d’un emploi, d’une situation économique, d’une économie à l’autre.

Il a longtemps été question d’ouverture politique et de rejet économique ; aujourd’hui, on assiste à une inversion : une ouverture économique (entrée sur le marché du travail informel) accompagnée d’un rejet politique.

Cependant le migrant, en tant que main d’œuvre nomade, affronte ce monde politico-économique inversé avec son autonomie de mouvement. Ce retour de l’économie au centre du débat sur les réfugiés et les migrants peut paraître étrange. Mais il ne le serait sans doute pas si nous nous souvenions que dans les études sur les réfugiés, la question de la réhabilitation économique a toujours été primordiale dans les débats sur « les solutions durables ».

Des réfugiés tamouls, arrivant en Inde, dans l’État du Tamil Nadu, fuyant la Guerre civile du Sri Lanka. Climatalk.in/Flick, CC BY-NC

Les réponses des politiques publiques du marché du travail constituent l’autre face de ce que l’on appelle l’autonomie dans la migration.

Que plus des deux tiers des réfugiés soient des déplacés prolongés, vivant parfois dans des camps sans possibilité de travailler ni liberté de mouvement, ne signifie pas qu’ils restent inactifs. Comme Alexandre Betts et ses collègues l’ont montré dans leur étude sur les réfugiés africains, malgré les contraintes, des systèmes économiques dynamiques prospèrent souvent, que ce soit dans l’économie formelle ou informelle.

Les réfugiés ne sont pas économiquement isolés. Ils font partie de systèmes complexes, qui vont au-delà des questions d’appartenances communautaires, de frontières ou de regroupements. L’étude en question évoque le maïs cultivé dans les camps, qui est ensuite exporté jusqu’en Inde et en Chine. Les échoppes somaliennes importent même du thon de Thaïlande, via le Moyen-Orient et le Kenya.

Les réfugiés, nouvelle armée de réserve de travailleurs

Dans l’ensemble, ces réfugiés ne représentent donc pas un poids pour le pays d’accueil. Le travail des migrants est utile aux chaînes d’approvisionnement globalisées qui utilisent des produits courants. C’est d’ailleurs la nature mondialisée de ces approvisionnements qui produit le travail informel nomade.

Ainsi, les personnes déplacées rejoignent, in fine, l’armée de réserve de travailleurs, prête à être déployée n’importe où et quand. Au point que les camps de réfugiés ressemblent à des municipalités dotées d’économies spécifiques, liées à diverses chaînes d’approvisionnement.

Les caractéristiques principales du travail des migrants sont les suivantes : l’irrégularité, l’informalité, la sujétion à des régimes inégalitaires, des conditions dégradées, le nomadisme, l’exposition à la violence. Ce type de travail intéresse notamment la frange logistique du capitalisme néolibéral (comme le BTP, la logistique), le traitement des déchets (électronique notamment) ainsi que les secteurs de la santé et des loisirs.

En résumé, les politiques d’immigration produisent une main-d’œuvre précaire. Ce qu’il faut souligner dans ce contexte (et cela donne du sens à la théorisation du migrant comme main-d’œuvre vivante), c’est que les migrants sur le marché du travail informel ne dépendent pas toujours d’employeurs précis mais bien souvent de politiques migratoires.

Les migrants reproduisent les conditions générales et incertaines de la vie de la main-d’œuvre vivant sous un régime capitaliste. Cet état de fait demande une analyse rigoureuse du lien entre l’état de réfugié (en tant que condition) et le capitalisme ; par conséquent, cette analyse pourrait viser à comprendre les raisons pour lesquelles les bas salaires des réfugiés et des migrants sont indispensables au capitalisme.

Traduit de l’anglais par Julie Flanère pour Fast for Word.