Ici plutôt qu’ailleurs : une décision stratégique pour l’entreprise et les territoires

L'installation des entreprises à un endroit plutôt qu'un autre engendre une concurrence entre les territoires. Shutterstock

La localisation d’une entreprise (ou de l’un de ses établissements) est une décision stratégique dont les conséquences ne s’arrêtent pas à ses murs, puisqu’elle entraîne une concurrence réelle entre territoires. L’actualité récente souligne à quel point cette question peut être sensible. L’Italie a ainsi intenté un recours à l’encontre des Pays-Bas au sujet de la relocalisation de l’Agence européenne du Médicament suite au Brexit. Moins polémique, l’implantation par Google de son deuxième centre européen de recherche sur l’intelligence artificielle à Paris devrait s’accompagner de la création de plusieurs centaines d’emplois, et de l’ouverture de centres de formation, les « ateliers numériques », dans certaines régions.

Du point de vue des entreprises, quels sont les arguments pour s’installer ici plutôt qu’ailleurs ?

Un facteur trop longtemps ignoré

En économie, la question de la localisation a pendant longtemps été passée sous silence. Comme le note Bernard Pecqueur, « la littérature économique depuis Adam Smith n’a eu de cesse d’écarter la question spatiale ». Une exception notable toutefois : Alfred Marshall, qui s’est intéressé dès la fin du XIXe siècle à la localisation optimale des ressources. Celui-ci a montré que la concentration industrielle peut constituer une condition nécessaire à la réalisation de la division du travail, facteur principal de la loi de productivité croissante.

Alfred Marshall met en évidence trois avantages majeurs à cette concentration. Tout d’abord, l’émergence d’une « atmosphère industrielle », liée au rassemblement de ressources humaines spécifiques. Ensuite, la mise en place d’une « filière productive », qui résulte de la création, en amont et en aval de l’industrie principale, d’industries auxiliaires techniquement interdépendantes. Enfin, l’effet des économies externes d’agglomération, qui sont des services gratuits qui découlent de l’action des entreprises proches sur leur environnement (formation de la main-d’œuvre, circulation de l’innovation, etc.). Grâce à ceux-ci, les économies d’échelle réalisées ne sont pas seulement internes à la firme mais aussi « collectives ».

Où s’implanter, une décision stratégique

Trop souvent ignorée, la décision de l’implantation géographique d’une entreprise tient une réelle place dans sa stratégie. En effet, le choix de localisation permet de réduire les coûts et (ou) de maximiser les revenus.

Si l’on considère, d’une façon simple et nécessairement réductrice, que l’entreprise propose un bien ou un service (« proposition de valeur »), elle s’adresse pour cela à des clients sur un ou plusieurs marchés et s’installe donc là où ils se trouvent. L’industrie automobile, qui lorgne sur les marchés indiens et chinois (les plus prometteurs en termes de croissance et de débouchés), en est une parfaite illustration.

Toutefois, pour produire ce bien ou ce service, l’entreprise doit effectuer un certain nombre d’activités. Il lui faut pour cela disposer de ressources diverses et variées, lesquelles conditionnent également sa décision de localisation.

Main d’œuvre, matières premières et avantages fiscaux : des ressources décisives

L’image d’Épinal veut que l’entreprise cherche systématiquement à maximiser ses profits et cherche pour cela à comprimer drastiquement ses coûts, au premier rang desquels les coûts de main-d’œuvre.

Les délocalisations constituent effectivement une réalité du monde de l’entreprise, qui cherche à produire le moins cher possible en localisant les activités à faible valeur ajoutée dans des pays à bas coûts de main-d’œuvre. Ainsi, dans le secteur textile, le drame du Rana Plaza en 2013 a révélé au monde entier le prix payé par le Bangladesh pour devenir le deuxième atelier de confection textile au monde. Il est évidemment tentant, pour une entreprise du secteur, de se laisser séduire par un salaire mensuel d’environ 68 dollars…

Toutefois, à l’inverse, la main-d’œuvre qualifiée peut aussi attirer les entreprises. Si Hyperloop TT, l’une des sociétés ayant pour ambition de développer le train du futur qui nous propulsera à plus de 1 000 km/h, s’est installée à Toulouse, c’est pour mieux bénéficier des techniciens et ingénieurs hautement qualifiés ainsi que d’un écosystème favorable.

De façon très prosaïque, l’entreprise va s’installer à l’endroit où se trouvent les matières premières dont elle a besoin. Ainsi les industries minières s’installent à proximité des minerais à exploiter. De la même façon, l’hydroélectricité nécessitant des rivières au débit important, les Alpes constituent pour EDF une région de premier plan.

Enfin, l’actualité nous rappelle que les grandes entreprises internationales sont particulièrement sensibles aux sirènes fiscales. Elles cherchent en effet à optimiser, parfois à la limite de la légalité, leurs bénéfices. Les affaires récurrentes entre les GAFA et l’Union européenne ou les agissements révélés par les Paradise Papers en sont des exemples troublants.

Vous avez dit « attractivité » ?

Dans ce contexte, la question de l’attractivité et de la valorisation des territoires se pose. Si, en Europe, l’Irlande est actuellement attractive, avec son taux d’imposition officiel sur les sociétés de 12,5 % (contre 33,33 % pour la France), l’administration Trump entend bien surfer elle aussi la vague du moins disant fiscal, comme le montre la réforme fiscale américaine en cours. Néanmoins, d’autres arguments méritent d’être pris en compte.

Lorsque 140 dirigeants de multinationales s’engagent à investir en France 3 milliards d’euros dans des projets variés, ce n’est pas uniquement parce que le président Emmanuel Macron les a exhortés à « choisir la France » (« Choose France »). Comme le montre le baromètre de l’attractivité de la France, édité chaque année par le cabinet EY, notre pays possède des atouts pour gagner la compétition internationale, même s’ils sont trop souvent méconnus. L’édition 2017 s’intitule d’ailleurs « Les cartes en main ». Au nombre des atouts français figurent notamment le dynamisme des grandes métropoles, et les start-up. Serait-ce la fin du « French bashing », voire même l’avènement d’un écosystème « à la française », dont la French Tech constituerait la vitrine ? L’enjeu : attirer toujours plus d’activité, pour gagner la perpétuelle course aux annonces dont le vainqueur est celui qui pourra se prévaloir des plus belles implantations, mesurées selon la notoriété de l’entreprise et (ou) les montants investis.

Une France plus attractive, Jean‑Pierre Letartre, président d’EY, y croit.

Rivalités internes

Au sein d’un même pays également, les territoires rivalisent d’imagination (et de subventions) pour attirer des investisseurs et faire bon figure dans les divers classements des villes les plus attractives. Revers de la médaille, certaines installations pas forcément désirées peuvent induire, à moyen ou long terme, des mutations profondes. Ainsi, depuis quelques années, la Chine investit massivement, en argent et en superficie, dans des terres agricoles françaises

En définitive, si certains en doutaient, la concurrence entre territoires existe bel et bien. Et elle est aussi féroce qu’entre entreprises. Pour gagner cette compétition territoriale, tout l’enjeu consiste à réussir à valoriser les atouts disponibles, ce qui passe par une démarche collective. Il s’agit en effet d’associer les différents acteurs, publics comme privés, individuels et collectifs. En avoir conscience est une chose, y parvenir est une autre histoire…