Les entrepreneures canadiennes ont beaucoup souffert de la pandémie. Shutterstock

La Covid-19 fera-t-elle reculer l'entrepreneuriat féminin ?

Le gouvernement canadien a répondu à la crise de la Covid-19 en un temps record. Des programmes qui en temps normal auraient pris des mois ou même des années à se mettre en place ont été implantés en quelques jours seulement.

Mais parallèlement, il faut reconnaître que les barrières systémiques envers les femmes ainsi que d’autres groupes se sont trouvées exacerbées durant la crise.

Afin de les soutenir, nous devons adopter une perspective de genre et de diversité, sans quoi des décennies de progrès durement acquis seront perdues.

Statistiques Canada confirme que ces sont les petites et moyennes entreprises (PME) de moins de 20 employés qui ont le plus souffert durant la pandémie, et comme les femmes sont plus susceptibles d’être propriétaires de nouvelles petites entreprises, elles figurent donc parmi les plus touchées.

Pendant cette pandémie, 40,6 pour cent des entreprises détenues par des femmes ont dû mettre à pied des employés. Et elles ont dû remercier un pourcentage proportionnellement beaucoup plus élevé que la majorité des entreprises — 62 pour cent d’entre elles ont renvoyé 80 pour cent de leur équipe contre une moyenne de 45 pour cent pour la plupart des entreprises.

Les femmes sont exclues des programmes de soutien

Alors que les femmes sont les propriétaires principales de 15,6 pour cent des PME, elle représentent 38 pour cent de la population des travailleurs autonomes canadiens.

Bien que des changements importants aient été apportés aux programmes de soutien existants afin d’intégrer davantage de PME, de nombreux programmes excluent involontairement les femmes. Des projets réussis dirigés par des femmes, en particulier dans le secteur des services, reposent fréquemment sur le travail de prestataires de service plutôt que sur celui d’employés, ou bien encore ne peuvent satisfaire aux critères de report des dépenses, et de ce fait les disqualifie des programmes centrés sur les entreprises ayant recours à des salariés.

Les femmes ne supportent pas seulement le fardeau chômage, mais doivent également assumer la charge relative aux soins non rémunérés, dont s’occuper de leurs enfants, de l’enseignement à domicile, des tâches ménagères ainsi que de la prise en charge des aînés. Le plus grand défi souligné par les entrepreneures est celui des enfants. Elles ressentent un sentiment d’échec dans leur double vie de travailleuse et de parent, ce qui ajoute un problème de santé mentale et de stress familial.

Les communautés racialisées et autochtones ainsi que les femmes handicapées doivent faire face à d’autres obstacles et sont désavantagées en ce qui concerne l’accès aux programmes de soutien et prêts. Par exemple,les entrepreneures autochtones sont confrontées à des défis spécifiques, car la Loi sur les Indiens interdit l’usage des terrains situés sur les réserves comme collatéral à des prêts bancaires. Il existe également des preuves qu’il faudrait distinguer bien des catégories de discrimination pour mieux comprendre l’intersectionnalité, c’est-à-dire l’effet cumulatif de ces discriminations. Par exemple, l’expérience vécue par les personnes racialisées n’est pas uniforme — le racisme anti-noir a de profonds impacts sur les entrepreneures noires.

L’accès Internet : tout un défi

Les groupes sous-représentés manquent fréquemment d’espace et d’infrastructures pour le télétravail, ainsi que les compétences liées à l’enseignement à domicile. L’accès à Internet est tout un défi pour les communautés rurales.

Améliorer l’accès au capital-risque est bien sûr important, mais les entreprises dirigées par des femmes n’en sont pratiquement pas bénéficiaires. Le nouvel attirail de prêts gouvernementaux n’aide pas, dans la mesure où les femmes font souvent partie des emprunteurs que l’on décourage — elles ont moins tendance à chercher du crédit. Il est fréquent que lorsqu’elles en reçoivent, les montants en soient moins élevés et les conditions moins favorables.

Contrairement aux femmes propriétaires de PME, les femmes travailleuses autonomes sont obligées de risquer leurs avoirs personnels. Les femmes autochtones vivant dans des réserves ne reçoivent pas ce que l’on décrit traditionnellement comme un « revenu » et n’ont pas de biens à soumettre en collatéral.

Se présente également le problème insidieux de l’éducation financière et du recours à l’expertise. Si des approches innovantes, telles que les microprêts et le financement participatif ont égalisé les chances des entrepreneures, il n’en demeure pas moins que ces modèles sont rarement prioritaires.

Un parti pris pour les STIM

En innovation et en entrepreneuriat, le parti-pris envers la science, la technologie, l’ingénierie, et les mathématiques (STIM) est largement documenté. Comme les entrepreneures sont moins présentes dans le secteur technologique, elles ont moins de chances de pouvoir bénéficier des investissements dirigés vers les compagnies et la recherche en STIM.

Il est évident que la transition numérique est indispensable à la survie durant cette époque, et que les femmes entrepreneures ont besoin d’un soutien supplémentaire afin de mettre en place les solutions informatiques qui sont la clef de voûte des modèles d’affaires. Elles sont également plus susceptibles de combiner des objectifs sociaux aux objectifs économiques, mais les entreprises opérant selon un modèle social sont généralement oubliées dans le brouhaha de la recherche, de la commercialisation, et de l’innovation.

Les femmes propriétaires de petites entreprises n’ont pas toujours accès au mentorat ou aux incubateurs. Shutterstock

Afin que les cheffes d’entreprise puissent réussir dans divers environnements, elles ont besoin d’une aide qui leur soit spécifique : un accès aux incubateurs, au mentorat, ainsi qu’à la formation et au soutien opérationnel. Ces besoins distincts ne sont pas seulement le résultat d’inégalités structurelles, mais également le produit de la socialisation des femmes et des filles, de la nature genrée de l’entrepreneuriat, et du manque de modèles à émuler.

Les entrepreneures ont un besoin urgent d’accompagnement personnalisé, ainsi que d’une forme de mentorat allant au-delà d’une assistance technique et financière pour aboutir à un soutien émotionnel et social afin de pouvoir naviguer la réalité de l’ère post Covid-19.

La voix des femmes n’est pas écoutée

Bien que les femmes se soient retrouvées en première ligne de la bataille sanitaire pour faire face à la Covid-19 au Canada et dans le reste du monde, leur voix est étrangement absente des discussions portant sur la reprise économique. Nous avons assisté au renouveau choquant de panels exclusivement masculins et à leurs « mecsplications » — un homme qui explique à une femme ce qu’elle connaît mieux que lui — par des pontes qui ont royalement ignoré les perspectives de la moitié de la population canadienne, et sont insensibles aux défis spécifiques des femmes entrepreneures.

Je travaille auprès du portail de connaissances pour les femmes en entrepreneuriat qui dirige le travail consacré aux impacts de la Covid-19 et canalise les rétroactions en provenance de plus de 200 organismes de soutien aux entreprises. Ce portail propose les recommandations suivantes visant à soutenir les femmes entrepreneures :

  • La mise en place d’une vision genrée et tenant compte de la diversité afin de recueillir les données disparates sur les impacts du Covid-19, ainsi que sur l’efficacité des programmes de soutien à entrepreneuriat.

  • S’assurer que la définition de l’entrepreneuriat comprenne l’ensemble des propriétaires de PME et des travailleuses autonomes et inclut tous les secteurs d’activité, y compris ceux des services, des arts et des entreprises à vocation sociale.

  • L’utilisation d’approches innovantes, telles que le financement participatif, les microprêts, le conseil personnalisé, le mentorat et le parrainage.

  • Le redoublement des efforts afin de faire progresser la discrimination positive et un accès privilégié des femmes et autres groupes aux contrats publics.

  • Le renforcement des programmes de littératie financière et numérique afin d’inciter les femmes à se tourner vers le financement sur plate-forme numérique, sur l’incorporation et l’exportation, tout en fournissant le capital humain nécessaire au soutien à la recherche et au développement ainsi qu’à l’implantation.

  • Faire attention aux structures de soutien, comme l’accès à des services abordables de garde d’enfants. Comme l’a dit l’économiste Armine Yalnizyan : « Il n’y aura pas de reprise sans une elle-reprise, et pas de elle-reprise sans aide à l’enfance ». Les experts soutiennent que l’aide à l’enfance devrait être classée parmi les services essentiels. De même, l’aide à l’éducation à domicile est indispensable, particulièrement pour les femmes issues de l’immigration.

Alors que le Canada fait face à la pandémie, nous courons le risque de perdre les acquis dans les domaines du genre et de la diversité. Les entreprises dirigées par des femmes représentent un pourcentage toujours croissant des nouvelles start-up au Canada, mais il s’agit d’entreprises plus jeunes et plus fragiles que celles dirigées par des hommes. Il est plus que jamais indispensable de se concentrer sur les femmes et les autres groupes sous-représentés, et de cultiver leurs microentreprises afin d’assurer leur croissance.

This article was originally published in English

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