La crise ouverte des hôpitaux publics en Côte d’Ivoire

Le Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Treichville à Abidjan. Issouf Sanogo/AFP

Les chiffres indiqués dans le présent article proviennent de notre thèse de doctorat, intitulée « Facteurs déterminants des conduites déviantes chez les professionnels de santé des hôpitaux publics en Côte d’Ivoire » et soutenue publiquement le 15 décembre 2018 à l’Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire.


Depuis plusieurs décennies, les pratiques indésirables telles que les paiements informels, la maltraitance des malades, les détournements de médicaments, l’absentéisme, l’enrichissement illicite des agents, etc. en milieu hospitalier en Côte d’Ivoire font l’objet de critiques diverses. En dépit des actions entreprises par l’État pour éradiquer ce phénomène – nouvelles dispositions juridiques, construction d’infrastructures, amélioration du budget de fonctionnement des hôpitaux –, on constate que la situation ne s’améliore pas.

Le Plan national de développement sanitaire (PNDS) a clairement identifié qu’il existe un problème de « comportement répréhensible de certains personnels de santé ».

Dans le même temps apparaissent de plus en plus de structures sanitaires privées illégales, détenues par des agents en fonction qui y consacrent plus de 60 % de leur temps de travail.

Ce phénomène ne date pas d’hier. En 2008, selon un rapport du ministère de la Santé et de l’hygiène publique paru l’année suivante, sur 1 242 structures sanitaires privées recensées dans la zone sud du pays, 847 ne possédaient aucune autorisation d’ouverture. La plupart de ces structures sanitaires privées (854 exactement) étaient des centres de soins infirmiers ; 591 d’entre eux, soit 69 % du total, fonctionnaient dans l’illégalité. Généralement, dans ces lieux de soins, les employés sont des fonctionnaires des hôpitaux publics qui abandonnent leur poste pour y travailler. Ces déploiements illégaux des agents dans ces structures laissent apparaître de multiples pratiques indésirables et discriminatoires dans les établissements sanitaires de l’État.

Selon le PNDS 2016-2020, 44 % des usagers sont contraints de procéder à des paiements informels pour être pris en charge. Le rapport d’évaluation de la gouvernance du secteur de la santé indique que le niveau d’accessibilité des usagers à l’affichage des prix des actes et des médicaments est de 18 % dans l’ensemble des 225 établissements visités. Au niveau du traitement des usagers, le rapport relève que seulement 34 % des traitements mis en œuvre respectent les protocoles/directives nationaux de prise en charge des cas. On note, par ailleurs, un taux d’absentéisme des agents pouvant atteindre 67 % (IGSLS, 2014), ce qui augmente le temps d’attente des usagers.

Tout cela renforce la représentation sociale négative de ces agents, accentue la crise de confiance entre les agents et les usagers, et dégrade la qualité des soins apportés à la population.

La situation difficile des professionnels de la santé

Les conditions de travail des travailleurs de la santé ne sont pas toujours ce qu’elles devraient être. Notre enquête à ce sujet a montré que les moyens matériels mis à la disposition des agents de santé suffisent pour la prise en charge de 25 % à 50 % des patients qu’ils reçoivent chaque jour. Ce qui signifie qu’au moins 50 % des usagers qui se rendent dans les hôpitaux publics subiront les inconvénients de ce déficit. En outre, ces malades sont impérativement confrontés à l’épreuve de la sélection discriminatoire à travers laquelle ce sont les plus offrants qui bénéficient des soins adéquats.

Selon, le PNDS, le budget de l’État alloué au secteur de la santé reste faible et se stabilise en moyenne à 5 %, ce qui demeure en deçà des 15 % fixés lors de la déclaration d’Abuja en avril 2001.

Cette réalité indéniable qui s’impose, la plupart des temps, aux agents s’associe à la question cruciale de leur traitement salarial et du besoin d’amélioration de leurs conditions de travail. En effet, le rythme de travail des agents imposé par le nombre élevé de patients les oblige à effectuer des heures supplémentaires sans contrepartie.

Les seuls coupables généralement pointés du doigt sont les professionnels, traités de « corrompus » et d’« irresponsables », accusés de « mauvaise foi », etc. Mais la responsabilité du gouvernement reste entière.

Deux patients attendent assis dans la cour de l’hôpital de Yopougon, dans la banlieue d’Abidjan, le 10 novembre 2018 pendant que les agents hospitaliers et les centres médicaux publics ivoiriens ont entamé une grève de cinq jours pour exiger de meilleurs salaires. Issouf Sanogo/AFP

L’analyse des résultats de notre enquête a montré que plus de la moitié des travailleurs de la santé exprimaient un manque d’implication dans leur tâche parce qu’ils se trouvent soit en insécurité, soit démotivés, et avaient l’envie de démissionner. Cependant, ils restent à leur poste parce qu’il leur garantit un revenu minimal qui leur permet d’assurer leur survie. Ils sont aussi prêts à aller proposer leurs services à des structures sanitaires privées, et ont tendance à encourager ceux d’entre eux qui parviennent à ouvrir leur propre structure sanitaire privée.

Les patients, les seules victimes à payer le prix

L’analyse de l’orientation des différents types de pratiques anormales collectées dans les hôpitaux publics en Côte d’Ivoire auprès des agents de santé montre que, dans 76,90 % des cas, ces pratiques ont un impact direct sur les usagers. En plus de se sentir psychologiquement affectés par l’indifférence, par la discrimination et par le mauvais accueil du personnel, ils se voient imposer des paiements informels.

Au vu de l’atmosphère psychologique qui règne dans les hôpitaux, le danger reste permanent pour les usagers. La peur de subir une injustice peut expliquer des réactions défensives qui se traduisent dans des actes d’agressivité commis par des parents de malades ou par des malades eux-mêmes. Face à cette malheureuse réalité vécue chaque jour dans plusieurs hôpitaux publics en Côte d’Ivoire, quelle solution pertinente peut-on envisager pour améliorer le travail des agents de santé ?

La nécessaire intégration des psychologues dans les hôpitaux

95,05 % des agents de santé qui ont répondu à notre enquête considèrent la présence de psychologues auprès d’eux comme une initiative salutaire. Seul 1,30 % des agents affirment le contraire.

Appréciation des psychologues auprès des agents de santé. Author provided

En plus des efforts fournis par le politique – construction de nouveaux hôpitaux, recrutement de nouveaux agents, amélioration du budget alloué à la santé –, des actions centrées sur la santé physique et psychologique des soignants restent à pourvoir.

Comment les agents cherchent-ils à résoudre les difficultés d’ordre psychologique ? Notre étude montre que 75,90 % s’accommodent malgré eux de cette situation (ils s’habituent tant bien que mal aux difficultés sans être aidés par un spécialiste ou prennent des stimulants pour se remettre de l’impact psychologique de leur travail). Seulement 8,21 % cherchent une aide extérieure. Ils sont nombreux à juger nécessaire d’intégrer des psychologues dans les hôpitaux pour les assister dans leurs tâches.

Il ressort de notre étude qu’il convient de faire de ce dossier une priorité et d’apporter à l’hôpital des solutions innovantes telles que l’intégration de psychologues travaillant au sein des équipes chargées de la mise en place et du suivi de la politique Hygiène, Sécurité, Environnement.

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