La force dissuasive du Brexit

L’Union européenne n’a pas à s'inquiéter : la tendance à l'« exit » ne contaminera pas d'autres pays membres. John Macdougall/AFP

Le vote en faveur du Brexit en a surpris plus d’un, et particulièrement ses partisans au Royaume-Uni. Le manque de préparation à une telle éventualité s’est matérialisé par le chaos politique et économique qui s’en est suivi. Les pays membres de l’Union européenne et les journalistes se sont empressés de brandir la menace de la contagion et la disparition éventuelle de l’UE. Mais cette contagion n’aura pas lieu, et restera cantonnée aux discours populistes : la force dissuasive du chaos politique et économique post-Brexit va en effet annihiler un important argument populiste – celui des méfaits de l’Union européenne.

Dans les jours qui ont suivi le vote, l’élite politique anglaise a été fortement secouée, à commencer par le premier ministre David Cameron. Le référendum pour sortir de l’UE était l’une de ses promesses phares pour renouveler son mandat lors des dernières élections parlementaires. Non seulement il avait promis le vote, mais aussi de mettre en œuvre la sortie de l’UE si le vote en faveur du Brexit l’emportait. Mais face à l’impensable, Cameron a finalement décidé de remettre la responsabilité de cette sortie entre les mains des partisans les plus fervents du Brexit, et surtout de l’un d’entre eux, Boris Johnson.

Reste que ce dernier a, lui aussi, quitté le navire après avoir pris plus d’une semaine pour se déclarer sur la marche à suivre pour le Brexit. En lice pour remplacer Cameron, il ne reste plus qu’une seule candidate sérieuse, Theresa May. Mais celle-ci est empêtrée dans sa promesse « pré-Brexit » d’expulser les Européens du Royaume-Uni et sa suggestion « post-Brexit » de négocier leur départ (ou leur maintien) avec l’UE. De son côté, Michael Gove, qui a contribué à la chute de Johnson, n’est plus candidat au poste de premier ministre. Nigel Farage est également aux abonnés absents. L’Écosse, qui avait accepté de demeurer dans le carcan du Royaume-Uni sous réserve que ce dernier reste dans l’UE, est en train de se rebeller en vain.

Mensonges populistes

Dans une interview à Valeurs actuelles, Marine Le Pen a déjà mis en place les conditions qui permettraient de ne pas proposer un référendum : des négociations avec l’UE. En catimini, elle déclare ainsi que le « Frexit » sanctionnera « une période de renégociation profonde de la nature de l’UE ». Les piliers du « non-référendum » sont donc posés.

Le déni de l’impact économique du Brexit par les membres du Front national montre très bien qu’ils ont déjà du mal à assumer la responsabilité de leur discours populiste. De la crise financière à la crise immobilière en passant par la pression sur le déficit budgétaire, le Brexit a un impact économique indéniable que tous les acteurs qui le soutenaient ont volontairement caché au Royaume-Uni. La posture sur le Frexit de Marine Le Pen ne résistera pas longtemps aux conséquences économiques du Brexit au Royaume-Uni et en Europe. D’autant plus que ceux qui souffriront le plus des conséquences économiques du Brexit sont ceux-là même qui ont voté massivement pour cette option, car ce sont les plus vulnérables.

Marine Le Pen appelle à un référendum en France au lendemain du vote des Britanniques. Matthieu Alexandre/AFP

Dans un environnement néolibéral, le poids du déficit budgétaire pèse toujours sur les épaules des plus pauvres via la réduction des aides sociales. Le discours populiste du Frexit est aussi destiné aux plus fragiles en France, et cela explique les résultats électoraux favorables au FN dans les circonscriptions de France les plus pauvres économiquement et culturellement. Ces circonscriptions, qui sont sur le papier les plus à même de soutenir le Frexit, seraient aussi les plus touchées par ses conséquences économiques.

La proposition de Nicolas Sarkozy d’organiser un référendum sur un nouveau Traité européen fait partie de ce jeu qui consiste à se servir de l’Europe comme d’un bouc émissaire à des fins politiques. Pendant la campagne électorale du Brexit, un nombre incroyable de mensonges – petits et gros – a été débité afin de décrédibiliser l’UE. L’un d’entre eux prétendait que « l’Europe » avait interdit aux femmes âgées du Royaume-Uni d’utiliser leur sachet de thé plus d’une fois…

Un autre affirmait que l’Europe défendait les enfants de souffler dans des ballons gonflables. Or, si le Royaume a perdu cette arme populiste, tel n’est pas le cas du reste de l’Europe. Ainsi, Nicolas Sarkozy continue-t-il de se jouer de l’UE, et particulièrement des règles qu’il qualifie de « tatillonnes » et qui incarnent, selon lui, toute la lourdeur technocratique de Bruxelles, et donc les maux de l’Europe. La réglementation liée à l’utilisation des échelles, des fraises ou encore de l’huile d’olive sont autant d’exemples de manipulations orchestrées autour de l’action de l’UE pour mieux la décrédibiliser.

Néolibéralisme coupable

Cet article n’est pas destiné à faire l’éloge des institutions européennes à tout crin, mais à montrer qu’elles sont moins responsables des maux à l’origine du Brexit que l’approche économique néolibérale que toute l’Europe a adoptée. Bien sûr, le projet européen a besoin d’une sérieuse entreprise de rénovation, voire d’explication, mais surtout de lignes de direction plus démocratiques, comme Philomena Murray le suggère. Mais il ne faut pas oublier que l’action de l’UE n’est que le résultat des actions de ses différents membres. Toutes les politiques menées par l’Union ne sont que le produit de la volonté des leaders des pays adhérents, et non d’une entité indépendante destinée à nuire, comme certains populistes voudraient nous faire croire.

De fait, les problèmes dont le Royaume-Uni souffre sont ceux dont la France souffre : l’origine de l’accroissement de la pauvreté et de l’inégalité est la même. Ces difficultés majeures ne sont pas liées à l’institution européenne en elle-même, mais bien à l’approche macro-économique de l’UE, et donc de ses membres. En d’autres termes, le Royaume-Uni n’aurait pas dû voter le Brexit, mais préférer la fin de l’approche néolibérale instaurée (parfois de force) par Margaret Thatcher, et perpétuée par ses successeurs – de Tony Blair à David Cameron – mais aussi européanisée par Jean Monnet et ses héritiers.

Il n’y aura donc ni Frexit, ni Auxit, ni Nexit car les populistes de ces pays préféreront garder la possibilité de pouvoir continuer à se servir de l’Europe comme d’un bouc émissaire dans leurs discours bien rodés. Personne ne prendra le risque politique lié à la conséquence du vote : l’impossibilité d’accéder à des mandats politiques, comme le cas du Royaume-Uni le démontre.

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