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Une femme tient le bras levé
Marylis Colzin, une infirmière, proteste contre la vaccination obligatoire pour le personnel en santé, à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, le 21 novembre 2021. La crise sanitaire exacerbe une série de problèmes endémiques dans ce territoire français d'outre-mer. (AP Photo/Elodie Soupama)

La Guadeloupe est en crise et cela va bien au-delà de la situation sanitaire

Couvre-feu, émeutes, violences urbaines… La Guadeloupe est secouée depuis plusieurs mois par une crise sociale provoquée par une autre crise, sanitaire celle-là. Le déclencheur : l’obligation vaccinale pour le personnel soignant et les sapeurs-pompiers, dans un archipel où moins de la moitié de la population a reçu une première injection contre la Covid-19.

Depuis juillet 2021, différentes organisations syndicales demandent l’annulation de cette obligation vaccinale et la réintégration des salariés non vaccinés suspendus. Le mouvement s’est durci le 15 novembre, entrainant des barrages routiers paralysant ainsi l’archipel guadeloupéen, département français d’outre-mer.

À travers cette obligation vaccinale qui ne passe pas, ce sont les maux d’une société guadeloupéenne qui refont surface : précarité, vie chère, chômage massif, jeunesse sans perspective, crise de l’eau potable, scandale environnemental, crise identitaire, etc. Le malaise n’est pas d’hier : depuis le vote de la loi du 19 mars 1946 dite « loi de départementalisation », permettant le passage de colonie à département d’outre-mer, la Guadeloupe est sujette à différentes contestations allant du politique au social en passant par l’économie ou encore la culture.

Originaire de la Guadeloupe, doctorante en science politique, je travaille sur les questions liées à l’identité, l’ethnie et le politique dans l’espace caribéen.

Le problème de la « vie chère »

La grève générale de 2009 a mis en lumières les problèmes économiques inhérents à la Guadeloupe. La fixation des prix est de 33 % plus élevée que la moyenne nationale. Un petit nombre d’acteurs dans des domaines importants tels que le carburant, l’agroalimentaire ou encore dans la grande distribution, souvent des « békés », des descendants d’esclavagistes, dominent l’économie. La « vie chère » s’explique par plusieurs facteurs, dont l’insularité, l’éloignement, la fiscalité locale et l’existence d’une taxe douanière appliquée sur l’ensemble des produits importés dans les régions d’outre-mer, dont la Guadeloupe, mais aussi la Martinique.

Ce marché peu concurrentiel a un impact sur le pouvoir d’achat des consommateurs.

Une femme dans un marché de fruits et de légumes
Un marché de fruits et de légumes à Pointe-à-Pitre. Plusieurs facteurs, dont l’insularité, l’éloignement, la fiscalité locale et une taxe douanière, expliquent la chèreté de la vie. Shutterstock

Le chlordécone : un scandale environnemental et sanitaire sans précédent

La méfiance actuelle de la population envers la vaccination peut s’expliquer par une méfiance envers les élites, et ce, à la suite notamment de ce qu’on appelle le scandale du chlordécone.

Le gouvernement français a permis l’épandage en Guadeloupe et en Martinique de ce pesticide utilisé dans les champs de bananeraies pour lutter contre le charançon jusqu’en 1993. Or, l’interdiction de son utilisation sur le sol français est prononcée dès 1990. L’OMS le classera en 1979 comme « cancérogène possible » alors que les États-Unis l’interdisent dès 1976.

Très résistante, la molécule du chlordécone empoisonne les sols pendant 700 ans après son épandage. Son utilisation massive se répand également dans les rivières, ou encore sur le littoral marin où certaines zones sont interdites à la pêche.

En 2018, l’« étude de Santé publique France » démontre que « 92 % des Martiniquais et 95 % des Guadeloupéens sont contaminés par ce pesticide ». Les effets sont dévastateurs : « risques de prématurité, de troubles du développement cognitif et moteur des nourrissons ».

Il y a aussi une corrélation avec le cancer de la prostate, dont les Antilles françaises détiennent le triste record mondial. Bien que ce dernier a été reconnu fin 2021 comme une maladie professionnelle, les parties civiles et victimes demandent la reconnaissance de la responsabilité de l’État dans ce scandale environnemental et sanitaire.

Une femme debout devant une maison détruite
Une femme tient son passeport brûlé, devant sa maison détruite après des émeutes à Pointe-à-Pitre, le 21 novembre 2021. Les citoyens n’ont guère confiance dans leurs élites.. (AP Photo/Elodie Soupama)

La crise de la gestion de l’eau potable

La crise sociale actuelle a fait également ressurgir la crise de la gestion de l’eau potable qui perdure depuis des décennies.

Le manque d’entretien rend les canalisations vétustes. Une mauvaise gestion du réseau entraîne une perte massive de l’eau potable. Résultat : des coupures tournantes sont mises en place quotidiennement dans le but de répartir au mieux la distribution de l’eau sur l’ensemble des communes de la Guadeloupe. De nombreux foyers se retrouvent sans eau potable. À l’heure où il est demandé à la population d’adopter des gestes barrières, se laver les mains régulièrement est quasiment impossible pour la plupart des Guadeloupéens.

À qui la faute ? Les responsables politiques locaux et gouvernementaux se rejettent la responsabilité. L’État a comme objectif d’injecter près de 80 millions d’euros pour permettre une résolution pérenne de ce problème. Néanmoins, « l’île aux belles eaux », comme on appelle la Guadeloupe, se retrouve face à une situation critique. La population est abandonnée à elle-même et doit user d’astuces (réserves d’eau) pour tenter de maintenir une hygiène de vie des plus rudimentaires tout en continuant de payer pour l’eau la plus chère de France, toutes régions confondues.

Des bateaux sur une plage, au bord d’une mer turquoise
Une plage en Guadeloupe. Surnommée « l’île aux belles eaux », la Guadeloupe a de sérieux problèmes d’eau potable. Shutterstock

La fuite de l’intelligentsia

Ces dernières semaines ont été l’occasion pour les jeunes de faire part de leurs difficultés. Je fais partie de cette jeunesse qui, après l’obtention d’une maitrise en droit public, s’est vue contrainte de partir pour poursuivre ses études à Montréal il y a de cela six ans.

Étant surqualifiée, il devenait difficile pour moi de trouver un travail correspondant à mes compétences. Chaque année, ce sont des milliers de Guadeloupéens et de Martiniquais qui prennent un aller simple en direction de la France ou de l’étranger. C’est la fuite de l’intelligentsia.

Environ 60 % des 16-25 ans sont affectés par le chômage. Sans perspective, beaucoup d’entre eux se trouvent contraints de quitter la Guadeloupe dans l’espoir d’une vie meilleure.

L’identité en toile de fond

Le 30 novembre 2021, 55 ans après son indépendance, la Barbade s’est détachée de la couronne britannique. Cela a été possible grâce à son affirmation identitaire et à sa volonté de prendre son envol. Au même moment, la question statutaire et plus précisément l’autonomie refont surface en Guadeloupe, amorcée par Sébastien Lecornu. Le ministre des Outre-mer estime « qu’il n’y a pas de mauvais débats du moment que ces débats servent à résoudre les vrais problèmes du quotidien des Guadeloupéens ».

La question identitaire est complexe. L’identité guadeloupéenne est prise entre la francité, l’indianité, la créolité ou encore la négritude. Cela a un impact dans le choix politique des Guadeloupéens quant au changement statutaire et institutionnel de l’archipel.

Autonomie, indépendance ou statu quo ? Un changement politique aussi majeur pour la Guadeloupe doit s’accompagner d’un travail d’éducation et de conscientisation. Il faut panser les blessures liées à la colonisation et à la traite négrière, à leurs impacts sur la construction sociétale guadeloupéenne (et caribéenne) et sur le développement politique et économique. C’est aussi prendre conscience de ce qu’est l’identité guadeloupéenne pour penser à un projet politique et sociétal commun. Quelle est cette mémoire collective qui unit la population ? Qui sommes-nous ?

Faisant l’objet de nombreux débats (intellectuels, politiques, économiques, etc.), l’identité guadeloupéenne est encore en construction. La population semble pour l’heure favoriser le statu quo plutôt que l’autonomie, confondue à la notion d’indépendance. La peur du changement face à un changement statutaire et institutionnel majeur au sein de la population guadeloupéenne semble également expliquer cette tendance.

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