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La Guinée face à la résurgence de l’épidémie d’Ebola

Plusieurs personnes en combinaison de protection signent des documents
Des agents du ministère guinéen de la Santé préparent des formulaires pour l'inscription du personnel médical en prévision de la vaccination anti-Ebola à l'hôpital de N'zerekore le 24 février 2021. Carol Valade/AFP

Le 14 février dernier, les autorités sanitaires de la Guinée ont déclaré le pays « en situation d’épidémie » après la confirmation de sept cas d’infection au virus Ebola, dont trois morts. C’est toute l’Afrique de l’Ouest qui se retrouve dans une situation délicate, avec un risque réel de résurgence de l’épidémie d’Ebola cinq ans après une première vague meurtrière qui avait fait plus de 11 000 morts.

Entre mars 2014 et décembre 2015, une épidémie nationale due au virus Ebola s’était déclarée en Guinée (une résurgence a été enregistrée en 2016 dans la préfecture de Nzérékoré, mais elle a été rapidement circonscrite). La maladie s’est alors très vite répandue dans les pays voisins, notamment le Liberia et la Sierra Leone, avec respectivement 10 066 et 12 666 cas. Face à la propagation rapide du virus, des restrictions de mouvement avaient été imposées, les frontières fermées et les liaisons aériennes suspendues.

Les dangers pour la région et au-delà

Cette année, le virus est apparu dans la sous-préfecture de Gouécké, une localité à forte mobilité vers le chef-lieu de région, Nzérékoré. Étant une zone de production agroforestière, la circulation des personnes et des produits y représente un facteur de risque important de propagation de la maladie. Déjà, un contact du patient zéro a été identifié à Conakry : il aurait auparavant parcouru une distance d’environ mille kilomètres. Cela signifie que le risque de propagation du virus vers d’autres préfectures ou d’autres pays est réel. C’est cette crainte qui motive la fermeture des frontières et le ralentissement des flux commerciaux et touristiques.

À la fin de l’épidémie de 2014, la Guinée avait procédé à une analyse des risques d’épidémies et de catastrophes auxquels les populations pourraient faire face. Cette analyse avait mis en exergue le risque non négligeable de résurgence de certaines maladies, notamment celle due au virus Ebola. Au total, ce sont neuf maladies zoonotiques prioritaires (rage, anthrax, Ebola, dengue, brucellose, grippe aviaire, fièvre jaune, fièvre Lassa, fièvre de la vallée du Rift) qui ont été identifiées et mises sous surveillance dans le cadre de l’approche intégrée une seule santé. Il n’est donc pas surprenant que le virus Ebola refasse aujourd’hui surface en Guinée.

Une capacité de riposte améliorée

Au sortir de l’épidémie en 2016, le gouvernement guinéen a mis en place l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSS), l’institution nationale en charge de la gestion des épidémies, urgences et catastrophes sanitaires. L’agence a été dotée de 38 centres de traitement des épidémies pour la prise en charge des cas de maladies à potentiel épidémique, conformément à la subdivision administrative du pays. Pour la gestion des cas d’épidémie dans les communautés, 17 centres de santé améliorés ont été construits.

La capacité nationale en termes de laboratoires et de logistique a été améliorée. Le pays compte désormais un réseau de cinq laboratoires certifiés à Conakry, capables de détecter les principales maladies à potentiel épidémiques. Deux laboratoires de proximité ont été installés dans les préfectures de Guéckédou et de Kindia. Les moyens de déplacement (motos et voitures) ont été renforcés pour assurer une meilleure mobilité des équipes d’intervention.

Pour les interventions d’urgence dans la riposte contre les épidémies, la gestion de l’agence a été déconcentrée. En plus de la direction nationale, des équipes d’alerte et de riposte aux épidémies ont été installées au niveau des régions (équipes régionales d’alerte et de riposte aux épidémies (ERARE)) et des préfectures (équipes préfectorales d’alerte et de riposte aux épidémies (EPARE)). La capacité des équipes de vaccination a été renforcée en vue de la mise en œuvre des activités de dépistage.

Un membre du personnel de l’hôpital de N’Zerekore – où les premiers cas d’Ebola sont traités – soulève sa manche pour se vacciner contre le virus Ebola le 24 février 2021. Carole Valade/AFP

Quelques leçons tirées des précédentes épidémies et appliquées aujourd’hui ?

Les expériences de la riposte contre l’épidémie de 2014 et la participation des équipes guinéennes à la riposte contre Ebola en RDC ont renforcé les capacités nationales en matière de gestion des épidémies.

Le principe de réactivité dans les interventions est l’une des leçons tirées de la gestion des épidémies antérieures. Les épidémies se propagent vite, avec les lots de rumeurs qui les soutiennent. L’ANSS a déjà acquis les vaccins pour prévenir la propagation du virus. Les centres de traitement des épidémies sont en alerte. Avec l’expérience issue de la gestion de la Covid-19, un système de visioconférence est mis en place pour la coordination des interventions dans les différentes préfectures. Des mesures ont également été mises en œuvre pour mobiliser et impliquer les ressortissants communautaires dans la gestion de la crise au côté de l’ANSS.

Les médias sont aussi mis à contribution pour contrecarrer les rumeurs sur l’existence de la maladie, sur les comportements préventifs ou encore celles liées à l’implication des autorités politiques. Pour ce faire, des informations sur l’épidémie sont régulièrement partagées avec eux à travers les réseaux sociaux de l’agence auxquels ils sont membres.

L’épidémie de 2014 a été marquée par la persistance des réticences communautaires. Celles-ci se matérialisent par le refus d’identification des personnes-contacts ; le fait de cacher et/ou de soigner les malades au sein de la communauté ; de procéder au transport et à la toilette des corps de personnes mortes d’Ebola ; l’exposition pour raison d’oraisons funèbres de corps suspects ou avérés ; les enterrements communautaires non sécurisés ; le refus de laisser les agents de la Croix-Rouge désinfecter les lieux supposés être infectés, etc. ; et des violences verbales et physiques à l’endroit des acteurs qui ne partagent pas ces convictions. Ces réticences, quelles que soient leur forme et leur nature, ont pour cause l’ignorance de la maladie, les idées reçues et les erreurs d’intervention des acteurs. Les conséquences sont notables sur la propagation du virus et l’aggravation de l’épidémie.

Il est souvent arrivé que ce ne sont pas les messages qui posaient problème, mais les personnes qui les véhiculaient. Les gens ont souvent tendance à ne pas faire confiance aux personnes n’appartenant pas à leur propre communauté. De même, le recrutement hâtif de jeunes inexpérimentés au sein des communautés n’est pas sans conséquence. Il a été observé durant l’épidémie de 2014 que les protocoles de désignation des membres des équipes communautaires (comités de veille villageois/quartier) n’étaient pas respectés. Les nouvelles recrues manquaient de légitimité, de motivation et de disponibilité. Les actions qu’elles ont menées ne reposaient sur aucun indicateur de résultat. La dimension genre a été souvent ignorée dans la constitution des équipes communautaires.

Il a été observé que des personnes-contacts quittent leurs habitations dès lors que (a) les agents de suivi ne sont pas dignes de confiance et sont considérés comme des étrangers dans la localité ; (b) la maladie jugée mortelle est associée à leur localité ; (c) le contact est victime de commérage ou de stigmatisation. Souvent, les personnes qui fuient leur localité auront déjà développé trois types de peurs qui les inciteront à partir : la peur de subir le même sort que le défunt, la peur d’aller au Centre de traitement d’Ebola (CTE) considéré comme un mouroir, la peur de la stigmatisation. Les chauffeurs de taxi sont les premiers complices des personnes qui quittent leurs localités en cachette.

Le dispositif de gestion des morts d’Ebola perturbe les pratiques funéraires. De ce fait, des cas de décès communautaires ne sont pas signalés pour permettre une prise en charge digne et sécurisée (EDS) par les spécialistes. Les populations accusaient les agents en charge de l’EDS de ne pas être assez réactifs. Cela pose le problème de la conservation des corps. Aussi, les familles se réservent le devoir « sacré » de faire la première toilette du corps avant les rituels communautaires.

Enfin, le déploiement massif d’agents et de véhicules pour la riposte en un même endroit à la fois provoque un sentiment d’envahissement chez les populations. Cet esprit de compétition entre les partenaires de la riposte est préjudiciable à l’esprit d’équipe et de partage.

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