La légalisation du cannabis doit aussi prendre en compte son histoire coloniale

La prohibition du cannabis en France a une riche et mouvementée histoire coloniale, teintée par le racisme et la ségrégation. Francois Nascimbeni/AFP

L’été 2019 aura été particulièrement fécond en réflexions et rebondissements autour de la modeste Marie-Jeanne, plus connue sous le nom de cannabis. Son statut juridique a en effet suscité les passions en France, pays d’Europe où elle est par ailleurs particulièrement en usage malgré son illégalité.

Ainsi, le 19 juin, soixante-dix personnalités, économistes, médecins et élus, ont publié une lettre ouverte dans L’Obs appelant à sa légalisation. Ils y dénonçaient notamment l’échec des politiques prohibitionnistes.

Quelques jours après, des économistes conseillant le premier ministre publiaient un vademecum intitulé : « Cannabis comment reprendre le contrôle ».

Allant dans le même sens que leurs confrères, ils soutiennent que la politique de la France en la matière a été un échec et appellent l’État à créer un « monopole public de production et de distribution du cannabis ».

Résine de cannabis. Depuis 2014, 12 états américains ont légiféré en faveur d’une dépénalisation ou légalisation. Wikimedia

En juillet c’est au tour de l’Agence nationale de sécurité des médicaments (ANSM) de s’exprimer. Elle a ainsi approuvé le lancement d’essais médicaux sur le cannabis en France – réclamés depuis 2013 par de nombreux médecins et activistes.

Ce mouvement fait écho à celui, qui, aux États-Unis à finalement conduit une douzaine d’États américains à légaliser et réglementer le cannabis depuis 2014.

Cependant, en France, les décideurs politiques comme les intellectuels ont, à mon sens, éludé du débat l'histoire coloniale du cannabis, en omettant de se pencher sur les raisons politiques – et racistes – de son interdiction, et donc de réfléchir aux stigmatisations qui continuent de l’entourer.

Hashishins

Comme je le soutiens dans ma thèse de doctorat ainsi que dans mon livre à paraître en avril 2020 sur l’histoire du haschisch en France, les Français du XIXe siècle croyaient que le cannabis, plus précisément le haschisch, une résine de cannabis, engendrait la folie, la violence et la criminalité chez les Maghrébins musulmans (les sources ne font pas spécifiquement mention de son usage parmi les populations juives et chrétiennes).

Au début des années 1800, le célèbre érudit français Antoine-Isaac Silvestre de Sacy a popularisé l’idée que le mot « assassin » dérivait du mot arabe haschisch et que les deux termes étaient liés à une secte musulmane appelée « Assassins d’Alamut », qui opérait pendant les croisades.

La secte des Assassin d’Alamut a nourri de nombreuses productions culturelles, comme la série de jeux vidéo Assassin’s Creed (Ubisoft). bagogames/Flickr, CC BY

Décrits pour la première fois en 1298 dans le Devisement du monde, récit des voyages de Marco Polo, les assassins d’Alamut auraient utilisés une potion intoxicante pour duper les fidèles en Irak et en Syrie afin qu’ils deviennent assassins.

Sacy croyait que la potion était faite de haschisch, citant une référence arabe contemporaine à la secte comme al-Hashishiyya, « mangeurs de haschisch », texte écrit par le savant syrien Abu Shama Shihab al-Din (1203-68 CE).

Silvestre de Sacy, député français du XIXᵉ siècle, a popularisé l’idée que le hashish et sa consommation étaient liés au « culte des Assassins ». Christian Kotnik/Wikimedia

Ces assassins, soutenait Sacy, « ont été spécifiquement entraînés pour tuer » par leur chef, connu sous le nom du Vieux de la Montagne à qui ils se soumettaient sans condition, drogués au hashish.

Bien qu’il s’agisse en grande partie d’une fiction, les dires de Sacy sur ces assassins musulmans consommateurs de cannabis ont fait des émules en France en particulier dans le milieu médical.

Ce récit ignore pourtant le fait que la consommation de haschisch était loin d’être aussi généralisée parmi les populations du monde arabe. Ainsi certaines communautés – aux pratiques confessionnelles et culturelles très variées condamnaient la prise de substances au même titre que l’alcool ; d’autres bien que musulmanes, se l’appropriaient dans des rituels ou traditions précises.

Un fantasme orientaliste

Mes recherches historiques montrent ainsi que des dizaines de médecins contemporains de Sacy se sont appuyés sur ses thèses. Ils croyaient que la science pharmaceutique occidentale pourrait « apprivoiser » le haschisch – curieux intoxicant venu d’Orient – afin d’en faire une substance médicinale pour traiter des maladies aussi redoutables que la folie, la peste et le choléra.

Hotel de Lauzun, à Paris. Charles Édouard Fournier, CC BY

Le haschisch médical, principalement utilisé sous forme de teinture-mère ou alcoolature, s’est ainsi répandu en France entre 1830 et 1840.

Le plus célèbre aliéniste et homéopathe, le savant Jacques-Joseph Moreau de Tours croyait par exemple que l’intoxication au haschisch reproduisait la folie, offrant ainsi un moyen d’étudier et de traiter les maladies mentales.

Son usage récréatif a quant à lui été particulièrement développé grâce aux activités du club des Hashischins, organisé par Moreau à l’Hôtel de Lauzun à Paris. Ses membres renommés comptaient notamment Théophile Gautier, qui a relaté ses expériences dans plusieurs récits, ou Charles Baudelaire. Ces intellectuels se réunissaient régulièrement pour prendre du haschich et « jouer aux Orientaux » sur les bords de Seine.

L’un des plus célèbres consommateurs de hashish, le poète Charles Baudelaire, 1917. Georges Rochegrosse, Eugène Decisy/Wikimedia

Un échec médicamenteux

Mais les scientifiques de l’époque – et les consommateurs – n’ont pas tardés à être désabusés par ce « médicament » miracle. Le cannabis, nous le savons maintenant, atténuaient bien les symptômes de certaines maladies, comme la peste, choléra, et folie. Mais il ne pouvait guérir du choléra, particulièrement fatal en cette fin de XIXe siècle.

Au début du XXe siècle les échecs successifs des différentes tentatives de traitements, l’abandon également de certaines philosophies scientifiques, comme l'anticontagionisme, qui légitimaient ces recherches ont peu à peu conduit à l’arrêt total des essais médicinaux à base de cannabis.

En 1953, un arrêté rend illégal le haschisch médicinal. La substance est ensuite classée dans la catégorie des stupéfiants, entrant dans la liste des produits illégaux à la fin de l'année 1970. Plus de trente ans plus tard, circulation, consommation, vente et détention de cannabis demeurent prohibés, en dépit d’une évolution de la législation.

La folie haschischique

Officiellement le cannabis est banni. A-t-il pour autant été effacé des consciences ? Mes recherches montrent qu’au contraire, son association avec le monde arabe et nord-africain, par extension monde musulman, perçu comme violent – rappelons-le nous sommes en pleine ébullition décoloniale, est demeurée bien ancrée dans l’imaginaire collectif. Cette dernière a ainsi continué d’influencer les politiques publiques en France pendant des décennies et ce jusqu’à nos jours.

Dès le début du XIXe les officiels et médecins oeuvrant en Algérie coloniale française, considérait l’usage du haschisch comme une cause de folie et criminalité violente

Vers la fin du XIXe siècle les hôpitaux psychiatriques en Algérie française se remplissent d’Algériens musulmans censés souffrir de « folie haschischique ». Comme l'a écrit un médecin français en poste à Algiera en 1855,

« Les Arabes sont en état de dégradation morale et physique… le vol et le meurtre infestent l’ordre moral, la syphilis et la gale l’ordre matériel… Ces effets produits par l’utilisation du haschisch sont vraiment désastreux ».

Ces raisonnements ont nourri la création, en 1875 du Code de l’Indigénat, une loi institutionnalisant le racisme et l’apartheid en Afrique du Nord française, désignant officiellement les Maghrébins comme sujets plutôt que citoyens.

« Note sur la folie haschischique. A propos de quelques arabes aliénés par le haschisch », Nouvelle Iconographie de la Salpêtière, Tome XX (Paris, 1907), 252. Auguste Marie de Villejuif, Author provided

Ces individus étaient alors soumis à des codes juridiques distincts et inégaux qui favorisaient la ségrégation, le travail forcé et les restrictions des droits civils.

L’association stigmatisante entre « musulmans », haschisch et criminalité a ensuite persisté jusqu’après la fin de l'Empire colonial français en 1968.

Cette idée a aussi suivi les Maghrébins immigrés en France. Ces derniers étaient considérés comme plus vulnérables à la violence et à la délinquance que d’autres et, à ce titre, soumis à une surveillance excessive de la police.

Au niveau du gouvernement, cette peur s’est aussi traduite par une criminalisation du cannabis à la fin des années 1960. Un membre de l’Assemblée nationale française a même, en octobre 1969, cité Sacy en se référant à la secte des « Assassins ».

Les parlementaires ont alors décrit la consommation de drogue, à la hausse dans les années 1960, comme un « fléau étranger » qui se propageait à cause des trafiquants maghrébins.

Toutefois, comme indiqué dans le livre récent d’Alexandre Marchant, un grand nombre de ces trafiquants étaient des jeunes Français, qui passaient clandestinement du hachisch et d’autres drogues à leur retour de leurs tournées en Orient.

Beaucoup se réjouiront certainement d’une prochaine dépénalisation, voire d’une légalisation du cannabis. Cependant ils devraient aussi se rappeler pourquoi, en premier lieu, le cannabis a été interdit et comment il a conduit à la stigmatisation de nombreux jeunes Français d’origine nord-africaine.

This article was originally published in English