La pandémie entame les trois niveaux de confiance dans la monnaie

La crainte de la transmission du virus a notamment restreint la possibilité de régler en liquide. MikeDotta / Shutterstock

La pandémie, le confinement et les solutions avancées en matière monétaire et financière pour anticiper et résorber la crise sont une opportunité nouvelle pour tester dans ce contexte la pertinence du concept de « confiance ». Retenons pour ce faire ses trois formes telles qu’elles ont été saisies en 1998 dans le livre des économistes Michel Aglietta et André Orléan La monnaie souveraine comme étant méthodique, hiérarchique et éthique.

La confiance méthodique dans la monnaie se situe dans ses usages quotidiens alors que les confiances hiérarchique et éthique relèvent de la verticalité des relations de pouvoir et d’autorité. On interrogera ici le concept de confiance par l’analyse des usages de la monnaie et des processus de sa mise en circulation mobilisés dans le contexte actuel.

Des billets et pièces inutilisables ?

En ce qui concerne la confiance méthodique, on a assisté à une négation du pouvoir libératoire légal (la possibilité de régler avec des pièces) de la monnaie sous forme de pièces et de billets, dont se sont méfiés les prestataires de biens et services ; quand bien même la Banque centrale européenne a cherché à rassurer sur ce point.

Toutefois, ce n’est pas la confiance en général dans la monnaie qui s’est trouvée ici détériorée, seulement celle dans la qualité physique de certains de ses instruments engageant un contact physique direct. On voit ainsi le développement du « sans contact », encouragé par les autorités publiques qui ont élevé le seuil maximum possible pour un paiement.

Est aussi atteinte la confiance dans la préservation du pouvoir d’achat de la monnaie, qui est en partie un élément de la confiance méthodique à travers la conviction que l’on pourra demain obtenir avec un même montant monétaire le même panier de biens et de services. Si tel n’est pas le cas, les engagements de contrats libellés en monnaie non indexée peuvent être respectés alors qu’il y a perte de valeur pour l’un de contractants.

La crainte d’une hausse des prix peut provoquer une fuite hors de la monnaie nationale, ce qui ne pourrait qu’inciter à la hausse du prix de valeurs refuges (immobilier, métaux précieux, actions de secteurs jugés porteurs), des achats anticipés et, par prophétie auto réalisatrice, une perte de confiance dans la détention de monnaie.

La méfiance pourrait être accentuée par la conjonction de l’instauration de taux d’intérêt négatifs sur les dépôts et la promotion du « sans cash » (qui suppose des paiements à travers des dépôts dans des institutions). De telles décisions pourraient être à l’origine d’une défiance vis-à-vis des qualités supposées de la monnaie quant à la conservation du pouvoir d’achat (sauf si l’on entrait dans une période de baisse de prix…).

Éthique : les institutions remises en cause

Ce serait se méprendre sur la nature de la confiance éthique en pensant qu’elle n’est plus mobilisée du fait de l’essor depuis les années 1980 de la création monétaire par les banques, institutions faisant commerce de la monnaie, grâce à l’ouverture de crédits aux entreprises et aux particuliers et le recours à la puissance publique pour soutenir le système financier privé (et à travers lui aussi des intérêts privés), tel qu’on l’a observé depuis 2007-2008 et vu renforcé en 2020.

Ces processus ne sont pas des innovations financières techniques dépourvues de toute référence morale, ce qui ferait que l’éthique n’y aurait pas/plus place. Celle-ci repose sur une croyance ; en l’occurrence, ces changements dans le processus qualitatif et quantitatif de création monétaire développé surtout à partir des années 1990, qui ont vu une explosion des endettements privés et publics, traduisent et s’appuient sur une adhésion au modèle néolibéral.

La croyance dominante est que, si on donne le plus possible libre cours aux forces du marché concurrentiel et aux incitations de la propriété privée, y compris pour y parvenir avec soutien des États, les individus bénéficieront d’un maximum de biens et de services et ceux-ci leur apporteront le plus grand bien-être possible ; l’accumulation matérielle étant supposée la finalité essentielle des sociétés, l’avoir l’emportant sur l’être.

La création monétaire par les banques a conduit à une explosion de la dette depuis les années 1980. Anton Violin/Shutterstock

Ce que l’on désigne comme indépendance des banques centrales, supposée les mettre à l’abri d’influences politiques pensées par nature néfastes et devant rendre la monnaie neutre parce qu’indemne d’interventions politiques, participe à ce modèle.

On parle à ce propos de crédibilité des politiques monétaires, la crédibilité impliquant la croyance par les « marchés » (une façon euphémique de désigner des intérêts particuliers), convaincus de l’efficacité des mesures prises par la banque centrale, principalement pour contenir l’augmentation du prix des biens et des services composant l’indice des prix ; l’efficacité se traduisant surtout par le fait que les anticipations des « agents économiques » coïncident avec les orientations affichées par la banque centrale.

Or, la crise répand auprès des citoyens un doute élevé quant à l’efficacité de ce modèle fondé sur la privatisation des actions humaines et de façon générale diffuse un sentiment confus quant à ses limites. Ses conséquences néfastes, bien visibles dans la gestion des services sanitaires et des rapports avec l’environnement, diminuent l’adhésion à ce modèle et dégrade donc la confiance éthique fondant les institutions, et en particulier l’une essentielle dans des sociétés devenues de plus en plus liquides : la monnaie.

L’UE ébranle la confiance hiérarchique

Le niveau de confiance hiérarchique renvoie à qui détient le pouvoir d’émission monétaire et comment est contrôlé la circulation monétaire. Cette confiance dépend donc de celle dans les institutions publiques et privées qui diffusent la monnaie et par conséquent du degré de légitimité dont elles jouissent. Leur légitimité dépasse leur simple légalité car le pouvoir libératoire de droit de la monnaie n’est rien s’il n’existe pas simultanément un pouvoir libératoire de fait, c’est-à-dire une acceptation dans la société des instruments monétaires.

Le degré actuel de cette confiance est sans doute le plus difficile à appréhender compte tenu des incertitudes quant aux conséquences des politiques monétaires menées et, en amont, à la compréhension/incompréhension/ignorance, parmi les populations, des mécanismes de cette création monétaire.

Or des informations et des commentaires pour le moins contradictoires sont largement chaque jour diffusés. D’un côté, le discours officiel se veut rassurant en affirmant que les institutions monétaires et financières prennent en charge la détérioration de l’activité économique et les pertes de revenus en injectant sous des formes diverses rapidement et en abondance toutes les liquidités nécessaires pour répondre à la situation : par une politique de soutien à l’offre (via les entreprises) et à la demande (via les ressources des travailleurs).

Les institutions monétaires et financières sont incitées à le faire par les gouvernements jouant en quelque sorte le rôle de souverain. Celles-ci seraient donc bien au rendez-vous pour remplir leur rôle d’une sorte de paix publique dans le domaine économique et financier.

Le président de la République Emmanuel Macron a assuré vouloir combattre le virus « quoi qu’il en coûte » dans son allocution télévisée du 12 mars. Ludovic Marin/AFP

Mais d’un autre côté, nombre de citoyens entendant ou lisant certains experts et gouvernants peuvent, à juste titre, craindre que « demain on ne rasera pas gratis » et qu’il faudra, d’une façon ou d’une autre, répondre de l’accumulation de dettes et les régler à plus ou moins long terme. Or, il n’existe aucun consensus sur comment ce problème sera résolu, à quelle échéance, ni sur qui pèsera in fine le fardeau.

À l’échelle européenne, les tensions visibles entre différents gouvernements sur la façon de régler le problème (principalement entre l’Allemagne, Autriche et Pays-Bas d’un côté et Espagne, France et Italie de l’autre) peuvent même faire douter de la pérennité de l’euro, en tant que monnaie unique et penser aux dangers de sa transformation en monnaie commune ; avec tous les risques inhérents aux fluctuations des taux de change si certains pays rétablissent parallèlement des monnaies nationales.

Toute anticipation d’un effondrement ou simplement d’un affaiblissement de l’euro et plus généralement du retour de nouvelles crises de dettes souveraines ne peuvent qu’affecter la confiance hiérarchique dans la monnaie.

Confiances interdépendantes

Il serait erroné de traiter les trois éléments constitutifs de la confiance comme des éléments étanches les uns aux autres. La particularité d’une monnaie est qu’elle apparaît a priori comme un élément utilitaire. Au premier abord prime donc la confiance méthodique à travers les habitudes routinières des paiements. Les soubassements psychologiques, culturels, politiques, etc. qui instituent la monnaie et qui renvoient à la totalité qui seule fait société – ne sont pas pensés comme tels, la monnaie étant appréhendée comme un instrument essentiellement pratique.

Or les trois dimensions de la confiance se surdéterminent les unes les autres. Et les éléments fondamentaux d’ordre hiérarchique et éthique, qui appartiennent au collectif, resurgissent si des dysfonctionnements financiers menacent l’interdépendance des activités humaines dont le bon fonctionnement du système monétaro-financier est partie intégrante. Alors la confiance dans la monnaie s’en trouve profondément et plus ou moins durablement affectée.

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