Le Liban aux prises avec sa politique syrienne

Saad Hariri, premier ministre libanais (à droite) pose avec des représentants des Nations unies lors d'une conférence à Bruxelles sur l'aide humanitaire internationale en Syrie et dans la région. La politique du Liban vis à vis de la Syrie pourrait peser sur cet important plan financier. Emmanuel Dunand/AFP

À l’issue de neuf mois d’âpres négociations sur la constitution du gouvernement Hariri III, un cabinet de 30 personnalités, dont 4 femmes, a vu le jour le 31 janvier dernier.

La genèse en fut d’autant plus difficile que le premier ministre Saad Hariri reconduit a vu son parti, le Courant du Futur, perdre 13 sièges au Parlement en mai 2018, et a dû relever le défi d’un gouvernement d’union nationale, appelé de ses vœux par la partie adverse, le Hezbollah chiite et ses alliés.

Les renversements d’alliance et revirements stratégiques ayant eu lieu depuis 2016 entre les différentes composantes des « blocs » des 8 et 14 mars (respectivement favorable et opposé au régime de Damas) ont contribué à brouiller la cartographie électorale libanaise issue de la période post-2005, et rendu nécessaire la constitution d’un gouvernement d’union nationale, afin de sortir le pays du marasme politique dans lequel il végète depuis bientôt un an.

Les négociations ont buté principalement sur la question de l’intégration de ministres sunnites proches du bloc du 8 mars, tranchant symboliquement avec la supposée suprématie du Courant haririste en milieu sunnite.

Finalement, la pression exercée sur les acteurs politiques libanais, notamment par la France, principal artisan de la Conférence CEDRE d’avril 2018, organisant le soutien financier de près de 50 États et partenaires du secteur privé pour la restructuration de l’économie libanaise, mais également le relatif désintérêt ponctuel de l’Arabie saoudite pour la scène politique libanaise, auront peut-être permis ce déblocage en faveur d’une intégration de ministres sunnites proches du 8 mars.

Une victoire du courant patriotique libre ?

L’activisme de Gebran Bassil – chef du Courant patriotique libre (CPL, parti majoritairement chrétien) mais également ministre libanais des Affaires étrangères et gendre du Président Michel Aoun – dans les négociations ayant abouti à la formation du nouveau gouvernement, a conduit une partie de ses opposants à critiquer sa mainmise sur celui-ci ainsi que le supposé recul du premier ministre sunnite face l’inamovible ministre.

C’est notamment le cas du leader druze Walid Joumblatt, reprochant à Saad Hariri de s’être effacé face à Bassil.

La genèse de la formation du nouveau cabinet, l’inflexibilité du chef du CPL, ainsi que son positionnement en faveur d’un retour des réfugiés syriens sur le sol libanais, font craindre à ses opposants un rapprochement de la politique gouvernementale des positions du CPL et de son allié chiite, le Hezbollah, notamment sur la question du positionnement par rapport au régime Assad, dont ces deux partis libanais sont sinon les alliés du moins les soutiens.

L’instrumentalisation politique des réfugiés syriens

Différentes initiatives du ministre des Affaires étrangères avaient été entreprises pour forcer le retour des réfugiés syriens (950 000 au Liban selon l’UNHCR), indépendamment de toute solution politique préalable sur le théâtre syrien.

En juin 2018, le gel de la délivrance des permis de séjour pour les personnels du Haut-Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (vraisemblablement toujours d’actualité d’après des sources internes à l’UNHCR), travaillant sur le sol libanais, avait, à ce titre, déclenché une réaction du HCR à l’encontre du ministre.

Le ministre des affaires étrangères, le chrétien Gibran Bassil avec les médias à la sortie de l’aéroport international de Beyrouth le 1 octobre 2018. Anwar Amro/AFP

La décision d’attribuer le ministère des réfugiés à Saleh Gharib, druze proche du régime de Damas, mais également les initiatives et déclarations médiatiques de Gebran Bassil concernant la déclaration ministérielle du nouveau gouvernement, préalablement à sa publication officielle, constituent, toujours selon Joumblatt, la preuve même que le leader chrétien se pose en véritable chef du gouvernement, et que Saad Hariri lui accorderait un certain nombre de concessions.

Le Premier a toutefois tenu à réaffirmer sa prédominance au sein du cabinet en se déplaçant seul, sans son ministre des réfugiés, à Bruxelles mardi 12 mars 2019, afin de traiter de la question du retour des réfugiés présents sur le sol libanais et de l’aide éventuelle que la France et l’UE sont susceptibles d’accorder à Beyrouth.

Un rapprochement délicat avec Bachar Al-Assad

La question syrienne est une fois de plus au centre des enjeux politiques libanais. Si la formation du gouvernement, l’inclusion des ministres sunnites proches du 8 mars (favorable au régime syrien), l’attribution du ministère des réfugiés à un allié de ce bloc et l’ascendant pris par Bassil sur la constitution du gouvernement, semblent donner l’avantage au système d’alliance chapeauté par le Hezbollah, c’est surtout à une ligne politique plus conciliante vis-à-vis de Damas, prônant le maintien du régime Assad et sa reconnaissance internationale que ces récentes manœuvres donnent du poids.

La composition du gouvernement et la ligne politique qui semble émerger laissent entrevoir un basculement sensible en faveur du régime de Bachar Al-Assad, se faisant l’écho de plus en plus retentissant d’une tendance plus lourde se dessinant dans la région depuis 2018 dans certains États comme les Émirats Arabes Unis ou la Tunisie.

Une tendance régionale pro-Damas

Plusieurs signaux étaient d’ores et déjà visibles, notamment en amont du sommet économique de Beyrouth, qui s’est tenu en janvier dernier.

Alors que le Hezbollah avait appelé de ses vœux à une invitation de la Syrie au sommet de Beyrouth, officiellement relayée par le Président Aoun, le Président chiite du Parlement Nabih Berry avait, quant à lui, évoqué la possibilité d’un report du sommet en cas d’absence syrienne.

Devant la levée de boucliers que ces déclarations ont déclenchée dans les milieux hariristes, la décision d’une réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe (dont elle a été évincée en 2011), a été repoussée à une date ultérieure.

Ceci n’a pas empêché Gebran Bassil de militer, dans son discours, pour un retour de la Syrie dans le concert des nations arabes – légitimant ainsi le régime Assad – ainsi que pour un retour rapide des quelque 950 000 réfugiés syriens présents sur le sol libanais.

Ce dernier point est également l’un des chevaux de bataille du Président Aoun. La prévention du risque d’une immigration massive menaçant également les pays européens, si le règlement de cette question tarde, constitue également un des arguments des partisans d’un retour rapide des réfugiés destinés à convaincre l’Union européenne du bien-fondé de cette politique de retour.

Implications larges

Ces positionnements discursifs ne sont pas sans implication, tant à l’échelle nationale que régionale. En effet, le retour des réfugiés syriens implique, pour les Nations unies ou l’Union européenne, une solution politique préalable c’est-à-dire un règlement de la crise syrienne n’excluant pas les négociations entre les différents acteurs du conflit.

Un retour des réfugiés sans solution politique, prôné par le bloc du 8 mars, signifie donc l’abandon de cette dernière et, par corollaire, la reconnaissance d’une forme de légitimité du régime Assad. C’est en tout cas dans cette dynamique que s’active la diplomatie russe, allié de Bachar Al-Assad dans la crise actuelle, une position que ne partage pas la France.

Les signaux s’accentuent en vue d’une potentielle réhabilitation du régime Assad. Outre les reconquêtes armées de ce dernier, la volonté américaine de retrait de ses 2 000 soldats au sol, annoncé en décembre dernier et amorcé depuis, le recul supposé de l’État islamique (malgré la forte résilience de mouvements djihadistes dans la région d’Idlib), mais également la reprise progressive des relations diplomatiques, plus ou moins officieuses, de la Syrie avec les Émirats ou encore la Tunisie, laissent entrevoir une sortie de crise potentielle dont Assad sortirait vainqueur.

Un camp de réfugiés syriens inondé après de lourdes pluies dans la vallée de la Bekaa. Les réfugiés sont estimés à plus de 340 000 dans cette région, le 17 janvier 2019, Liban. Joseph Eid/AFP

Un camouflet à l’Arabie saoudite

Avec un gouvernement mais également une chambre des députés et une présidence de la République dominés par les alliés du régime syrien, le Liban se fait donc la caisse de résonance de tendances de plus en plus lourdes à l’échelle régionale, constituant un nouveau camouflet à la politique saoudienne prônée par le Prince héritier Mohammed Ben Salmane, désireux d’isoler l’Iran et ses alliés syriens et libanais sur la scène internationale.

Un rétablissement des relations diplomatiques entre Damas et le Liban qui a tant souffert des visées hégémoniques du régime Assad, viendrait valider et légitimer ce dernier sur la scène régionale.

Mais, à l’échelle libanaise, il est probable que cela engendre de nouveaux blocages au sein du gouvernement.

L’adoption d’une position conciliante vis-à-vis de Damas, ainsi que d’une politique de retour des réfugiés, implique également un certain nombre de questionnements vis-à-vis des principaux bailleurs de fonds, membres de la Conférence CEDRE, et moins favorables au régime Assad, France en tête.

L’aide financière structurelle de 11 milliards de dollars promise et destinée au redressement économique du pays, ainsi qu’un positionnement en faveur d’un retour des réfugiés, dans le cadre de la Conférence de Bruxelles s’achevant cette semaine, ne risquent-ils pas de positionner un bailleur comme la France en contradiction avec ses positionnements diplomatiques dénonçant le régime syrien ?

Enfin, au niveau national, l’accentuation de la tendance à la normalisation des relations avec Damas risque d’accentuer la crise identitaire au sein du bloc du 14 mars, dont l’identité même repose sur une position hostile au voisin syrien, lui refusant de ce fait toute légitimité, mais dont le dynamisme et la vitalité sont actuellement en perte de vitesse, comme le montrent la composition actuelle du gouvernement.

Si la Syrie d’Assad est réintégrée dans le concert des nations arabes, il est fort à parier qu’une partie des forces politiques libanaises perde un répertoire d’action mobilisateur et voit s’éroder l’essence même de son système d’alliance, et s’accentuer sa marginalisation au profit des alliés de Damas, Hezbollah en tête.