Le Prix du public de l’Académie des César, une attention condescendante pour les spectateurs ?

Jean-Paul Belmondo lors de la 42ᵉ cérémonie des Césars, en février 2017. Bertrand Guay/AFP

Au prétexte d’offrir une place aux films qui ont suscité la plus grande fréquentation en salles, de saluer de manière indirecte les comédies, de donner la sensation de « ressouder » la « grande famille » du cinéma, l’Académie des César vient de créer une nouvelle catégorie de récompense : « le prix du public ». Elle ramasse ainsi ce magnifique impensé – le public – qu’elle tente par ce geste d’intéresser à un palmarès dont elle reconnaît la déconnexion avec la réalité des fréquentations en salles qui ont fait les grands succès de l’année cinématographique.

Cependant, en assimilant le prix du public au film qui a fait le plus d’entrées, elle réduit, sans filtre, l’idée de fréquentation à celle d’adhésion positive à un film présupposant que le film le plus vu est le film le plus aimé, rabaissant du même coup plus encore la considération pour les véritables spectateurs de cinéma à qui on dénie le seul fait qu’ils puissent avoir du goût. Au prétexte de la fréquentation, une présupposition en entraînant une autre, on replie l’idée de « grand public » sur quelques comédies – Les Tuche 2, Camping 3 ou Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?.

Des raisons diverses de fréquenter le cinéma

On invisibilise toutes les raisons et les manières – souvent très diverses – de pratiquer les salles obscures : collectives, individuelles, familiales, curieuses ou joyeuses, envies de voir les films dont on parle le plus, envies de partager une palette d’émotions attendues ou moins prévisibles, etc.

Au demeurant, le prix du public – celui du plus grand nombre d’entrées pour un film – n’interroge pas vraiment le public. Il ne lui pose aucune question, il ne lui confie pas le coffret DVD des films nominés pour choisir parmi ces derniers celui qu’il préfère, à qui il attribuerait le César du meilleur film, du meilleur acteur ou réalisateur.

D’ailleurs, si tel état le cas, il y a fort à parier que le classement du public ne serait pas forcément si éloigné de celui de l’Académie. Mais, là est le problème, on ne lui demande pas, un peu comme si on lui déniait deux fois sa capacité de juger : une fois en rapportant son jugement à la fréquentation de masse, une autre fois en ne lui accordant même pas la possibilité d’évaluer depuis le même échantillon de films nominés que les professionnels du cinéma qu’on sollicite pour l’occasion.

Si la sociologie de la culture nous enseigne qu’il existe un profit évident à se démarquer du populaire et du vulgaire, du commun et du grossier – ce qui transpire dans une hiérarchie des arts élaborée, support de l’expressivité du goût construit – l’Académie des César et son prix du public nous laissent entrevoir comment une profession suppose une différenciation édifiante des goûts de ceux qui font vivre l’industrie du cinéma tout entière : le petit peuple de ses spectateurs.

L’impensable « prix de la comédie »

Quelques semaines avant la cérémonie des César de 2009, l’acteur et réalisateur Dany Boon avait annoncé qu’il boycotterait l’événement avant d’y faire une apparition en jogging. La raison de son mécontentement est l’absence totale de son film dans les nominations de l’Académie. Bienvenue chez les Ch’tis, plus gros succès dans l’histoire du cinéma français l’année de sa sortie, semblait ne pas exister aux yeux de la profession alors même que le public s’était rendu en masse au cinéma pour voir le film. Aussi Dany Boon avait-il proposé à l’Académie de créer un « prix de la comédie », une proposition sans doute plus en phase avec les attendus qui justifient les grands succès de fréquentation. Mais le président de l’Académie signifie alors à Boon sa volonté d’éviter de créer des prix dédiés à des genres particuliers et ne retient pas son idée.

Sans doute était-ce là l’occasion pour l’Académie d’éviter de se confronter à un genre populaire par essence, préférant se dédouaner sur le petit peuple des spectateurs pour traiter la question. Avec la catégorie « prix du public », selon les mots d’Alain Terzian, cette question connaît « un premier aboutissement ». Pierre Bourdieu soulignait le fait que

« Comme certaines célébrations de la féminité ne font que renforcer la domination masculine, cette manière en définitive très confortable de respecter le « peuple », qui, sous l’apparence de l’exalter, contribue à l’enfermer ou à l’enfoncer dans ce qu’il est en convertissant la privation en choix ou en accomplissement électif, procure tous les profits d’une ostentation de générosité subversive et paradoxale, tout en laissant les choses en l’état, les uns avec leur culture ou leur (langue) réellement cultivée et capable d’absorber sa propre subversion distinguée, les autres avec leur culture ou leur langue dépourvues de toute valeur sociale ou sujettes à de brutales dévaluations que l’on réhabilite fictivement par un simple faux en écriture théorique. »

En prolongeant ces propos, on est conduit à considérer que la comédie comme genre évaluable par l’Académie ébranlerait à coup sûr le fragile paravent derrière lequel se préserve un certain entre soi. Un entre soi qui goûte tout autant que les autres le genre « comédie », mais se refuse à lui offrir une véritable légitimité artistique et créative – autre que celle que lui donne le taux de fréquentation. Car cela remettrait en question la légitimité de tous les autres films du palmarès, alors contraints de jouer dans une cour commune ; il faudrait alors construire des critères de jugement plus inventifs pour exprimer l’appréciation d’une œuvre cinématographique.

Popularité « recevable »

Quand en 1996, Annie Girardot reçoit (enfin) un prix aux César, elle lance des mots qui résonnent comme une déchirure : « Ça fait tellement longtemps… Je ne sais pas si j’ai manqué au cinéma français, mais à moi le cinéma français a manqué… Follement… Éperdument… Douloureusement… » Ces paroles font ici quasi-figure de métaphore de ce public réel dont elle ignore si il a manqué au cinéma français, mais à qui le cinéma français a manqué, ce public qui a fait d’elle une des actrices les plus populaires en France. La caméra balaie la salle, s’attarde sur les larmes naissances de Binoche et Marceau, sur le sourire de Claude Rich, filme en plan large la standing ovation de l’assemblée qui semble presque s’excuser d’avoir cruellement attendu que cette femme soit reléguée au rang de « meilleure actrice pour un second rôle » avant de lui réaccorder son attention.

Là encore, la catégorisation trahit sans équivoque ce que sont les chemins de la reconnaissance que la docte académique emprunte pour saluer une popularité recevable dans ses rangs. La plupart des catégories des César n’ont de cesse de nous faire partager l’idée que le cinéma, plus d’un siècle après son invention, est un art de la création et pas simplement un art du divertissement.

Comme si l’un et l’autre devaient s’opposer, comme si le succès public des comédies impliquait que le rire l’emporte sur la qualité des artistes qui les font vivre dans toutes leurs dimensions.

Si on peut espérer que le « prix du public » puisse mieux s’articuler avec le regard de spectateurs réels, d’internautes passionnés de cinéma ou d’un échantillon de spectateurs interrogés lors d’une sortie en salle, c’est aussi pour renouer avec le sens profond d’une manifestation dont la vocation cardinale est bien de rassembler, le temps d’une soirée, le public le plus large possible devant une cérémonie remarquable qui se doit d’être aussi un lieu privilégié de notre éducation artistique et culturelle commune.

En effet, l’intention exprimée des César n’est-elle pas de nous permettre de redécouvrir des films qui seraient passés à travers les mailles du « filet spectatoriel » lors de leur première sortie en salles ? Ne repose-t-elle pas sur le souhait d’offrir au public de télévision une occasion supplémentaire de comprendre ce que sont les métiers du cinéma par l’entremise des musiques, des éclairages et des costumes les plus beaux, de comprendre l’art de l’acteur, celui du scénariste et du réalisateur ? L’Académie n’a-t-elle le devoir d’élargir ses critères pour convier tout le monde à la fête ? Le cinéma n’est-il pas un art populaire par nature ?

Complicité avec les publics

Comme le rappelle avec justesse l’historien Lawrence W. Levine :

« Charlie Chaplin savait très bien ce que signifiait le mot « Culture » pour la société. Lui et les Marx Brothers et une légion d’autres comiques intégraient des parodies de cette définition au cœur même de leur humour : le rapport qu’ils instaurèrent avec leurs publics engendrait un sentiment de complicité et une opposition commune aux prétentions des grands protecteurs de la haute culture. »

On peut certes comprendre que dans l’esprit des organisateurs des César, les films de comédie qui ont connu un large succès en salles ont déjà été récompensés par les bénéfices financiers qu’ils ont engrangés, mais ce serait oublier la fonction éducative de toute académie digne de ce nom, une fonction qui part toujours de ce que l’on pratique ou de ce que l’on sait, afin d’explorer de nouveaux horizons culturels et d’aiguiser ses goûts.

Tous les projets réussis de démocratisation de la culture se fondent sur cette vertu de confiance, mais aussi de reconnaissance sincère de tous les publics pour ce qu’ils sont et pour ce que l’on souhaite leur transmettre. Le cinéma est sans doute une belle chance de faire fructifier cette confiance et cette reconnaissance, clés d’une jouissance artistique partagée, rappel à l’ordre de nos fondamentaux, sens d’une politique culturelle visant à faire société sans se payer de mots.