L’économie numérique va t-elle nous transformer en « slashers » ?

Beaucoup de femmes sont déjà des slashers. geralt/Pixabay, CC BY

Encore un anglicisme qui nous parle d’une nouvelle tendance de l’économie numérique. Le slash, désigne le signe typographique de votre clavier d’ordinateur, la petite barre horizontale au-dessus des deux points qui sert à séparer deux caractères. Le slasher est par extension sémantique celui qui, dans l’économie numérique exerce de multiples activités. Par exemple un travail salarié conjugué à une activité indépendante et à un engagement bénévole par exemple (salarié/indépendant/bénévole). Le tout permettant d’exercer d’autres talents, de tirer des revenus complémentaires et de soigner son employabilité. Bref une nouvelle façon de travailler à l’heure des grandes mutations du travail et des débats actuels sur l’ubérisation de l’économie et le revenu universel.

Une nouvelle forme de travail

Comment s’incarne concrètement ce concept de slasher au quotidien ?

Je peux témoigner de cette expérience de la pluri-activité à l’heure de l’économie digiale. Je suis à la fois salarié de Telecom Saint-Etienne, slash travailleur indépendant dans mon cabinet de conseil slash vice président d’une association de coworking dans mon village slash chroniqueur bénévole sur les cultures numériques dans une radio. Toutes ces activités ne sont pas rémunérées mais elles participent chacune à mon activité professionnelle. De nombreux slasher ajoutent aussi à cette mosaïque professionnelle leurs activités sur les plateformes collaboratives comme Air BNB, BlaBlaCar ou E-Bay.

Quels sont les intérêts qui motivent cette conjugaison de plusieurs travail ou activités ?

Il y a en plusieurs. Certains ont clairement besoin de revenus complémentaires. Leur travail salarié n’est souvent qu’à temps partiel et ils se constituent donc en autoentrepreneurs pour vendre leur force de travail soit dans le même domaine, soit dans un autre. On peut être spécialiste en marketing et vendre des cours de piano ou du coaching sportif sur une plateforme en ligne. On peut aussi décliner son expertise de conseil en vendant également sa spécialité comme formateur. C’est un cas de figure qu’on retrouve souvent. Au-delà des revenus supplémentaires, on peut dire que cette façon de travailler permet aussi de s’ouvrir à d’autres horizons, de développer plusieurs compétences, d’avoir plusieurs cordes à son arc dans un monde incertain et en mutation. Bref, de « rester en mouvement » et de cultiver son réseau.

En quoi le numérique favoriserait-il ces nouvelles formes de travail ?

On peut clairement dire qu’elles sont est favorisées par la révolution numérique et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord par l’existence de nombreuses plateformes de mise en relation, spécialisées sur l’échange de compétences et de petits boulots. Le numérique facilite également le travail à distance et il permet à tous de faire connaître plus facilement son expertise, sa disponibilité et sa force de travail sur différents canaux comme les réseaux sociaux par exemple. Dans le monde numérique on assiste également à un véritable décloisonnement des métiers et à une grande ouverture du marché. C’est essentiellement la compétence, la notoriété et le réseau qui vont faire la différence. Et puis les générations dites du numérique, Y et Z sont, paraît-il, des êtres multitâches, rompus à l’agilité et s’ennuient vite dans une seule entreprise traditionnelle. Les futurologues les plus audacieux leur prédisent près de 13 emplois différents au cours de leur vie professionnelle. Autant s’habituer à ce zapping dès maintenant !

La pluri-activité grandissante

Qui sont les slashers ?

Selon l’Insee, plus de 10 % des actifs français auraient ce qu’on appelle en bon français technocratique une pluri-activité. La grande majorité cumulent plusieurs activités salariés et un quart sont également à leur compte. Ils sont plutôt jeunes et ils cumulent deux voir trois emplois. Cela ne concerne pas que les diplômés. On retrouve par exemple dans cette catégorie les chauffeurs de VTC qui sont aussi pizzaiolo. Et contrairement aux idées reçues, ces slashers ne subissent pas majoritairement cette situation de cumul. Ils revendiquent cette souplesse et cette liberté d’organisation.

Quels sont les avantages, inconvénients et limites de cette pluri-activité ?

Les avantages sont surtout liés à la flexibilité et à la souplesse, pour les employeurs comme pour les employés. C’est aussi un moyen très puissant d’inclure sur le marché de l’emploi des cohortes de jeunes diplômés (ou non) qui en sont exclus et une opportunité de vivre une aventure entrepreneuriale très formatrice.

Cette situation de pluri-activité est par contre assez précaire par rapport au régime du CDI généralisé qui assure une certaine sécurité et une visibilité sur le moyen terme à toute la société. On risque également de substituer à des entreprises homogènes des organisations en réseau assez volatiles où les liens seront fragiles, ne reposant que sur des relations contractuelles effectuées sur des plateformes et des échanges électroniques manquant d’épaisseur et de subtilité humaine.

Enfin, le fait d’être partagé entre de très nombreuses activités différentes n’est pas toujours facile à vivre et n’est sans doute pas fait pour tout le monde.

Cette nouvelle forme d’organisation est-elle transitoire ou durable ?

On dit souvent que le salariat est en perte de vitesse, voire en danger de mort et que l’économie numérique va détruire une très grande partie des métiers existant avec les progrès fulgurants de la robotisation et de l’intelligence artificielle. En réalité les choses sont beaucoup plus nuancées. Un récent rapport du Comité d’orientation de l’emploi (COE) vient de montrer que seuls 10 % des métiers d’aujourd’hui étaient réellement menacés mais qu’en revanche, la plupart des tâches se transformaient.

On a sans doute un peu vite confondu les tâches et les métiers. Cette situation de transition numérique qui opère de grandes transformations des tâches, des métiers et des modèles économiques requiert beaucoup de flexibilité et d’agilité et un accès à une main-d’œuvre très spécialisée.

On peut donc parier que les slashers vont continuer à prospérer dans ce contexte de mutation de moyen et long terme.

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